Pax stratum

À partir de l’observation attentive de traces laissées sur les murs – graffitis, dessins, inscriptions – Nitouche Anthoussi interroge des formes de paix discrètes et intérieures, qui émergent dans des contextes où la liberté est suspendue. Artiste et chargée d’enseignement à Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, l’auteure inscrit cette réflexion dans un travail de création-recherche sur l’appropriation de l’espace dans les asiles, hôpitaux psychiatriques, prisons, centres de rétention ou espaces de quarantaine. Son article propose de lire ces gestes comme des architectures intimes, par lesquelles les individus tentent de maintenir une continuité intérieure face à l’attente, à l’exil ou à l’enfermement. Ce texte est publié dans le cadre des festivités textuelles d’ArtsHebdoMédias « Représenter et penser la paix ».

Paix. État d’un pays qui n’est point en guerre. |
Traité mettant fin à l’état de guerre : ratifier la paix. |
Paix armée, paix où chacun se tient sur le pied de guerre (1).
Dictionnaire Petit Larousse

Le mot paix est généralement convoqué à partir de son envers : la guerre, la violence, le conflit armé. Étymologiquement, pax en latin renvoie pourtant moins à l’idée d’harmonie qu’à celle d’un pacte, d’un accord établi après la rupture, souvent imposé par une autorité dominante, comme l’illustre la pax romana. La paix y est conçue comme un ordre stabilisé, parfois contraint, qui succède à la destruction. Cette définition, largement héritée de l’histoire politique et militaire, continue de structurer nos représentations contemporaines : la paix serait ce qui vient après, ce qui répare, ce qui met fin.
Cet article propose un déplacement de ce cadre. Il ne s’agit pas d’aborder la paix comme un état géopolitique ou institutionnel, mais comme une construction intérieure, fragile, située, souvent silencieuse, qui peut émerger précisément dans des contextes de privation de liberté. J’ai observé que dans des lieux tels que les îles d’exil, les salles d’attente verrouillées, les pavillons hospitaliers, les lazarets, les espaces de quarantaine, les asiles, les prisons ou les centres de rétention – et plus précisément à Ellis Island, emblématique porte d’entrée vers les États-Unis, sur l’île de Leros, dans les bâtiments hérités de l’occupation italienne et de l’ancienne clinique psychiatrique, ainsi qu’au sanatorium d’Eleousa à Rhodes, en Grèce – se déploient des formes récurrentes d’appropriation symbolique de l’espace.
Cette étude s’attache à des traces laissées sur les murs : graffitis, dessins, inscriptions, poèmes, marques anonymes ou signées. Ces gestes ont longtemps été interprétés comme des formes de résistance ou de contestation. Sans nier cette dimension, l’hypothèse développée ici est qu’ils constituent également les premiers gestes d’une reconstruction du sujet.
Dans les espaces où l’individu est privé de repères, de statut, parfois même de nom, l’acte d’inscrire une trace engage un mouvement plus profond qu’une simple opposition au pouvoir. Écrire, dessiner, graver, c’est tenter de rétablir une continuité temporelle, de maintenir une cohérence symbolique entre un passé souvent perdu, un présent suspendu et un futur incertain. Ces gestes participent alors d’une forme de pacification intérieure minimale : non pas une paix idéale ou durable, mais une capacité à persister comme sujet malgré la contrainte.
L’idée est que la résistance et la paix ne relèvent pas du même régime temporel. La résistance agit dans l’urgence du présent, pour empêcher l’effacement, la destruction ou l’oubli. La paix, telle qu’elle se manifeste dans ces traces murales, est tournée vers l’avenir : elle suppose un regard à venir, un lecteur inconnu, une survivance possible. Les inscriptions ne sont pas seulement des mémoires du passé, mais des projections, des adresses lancées hors du temps clos de l’institution.
En croisant analyse des traces, étude des dispositifs spatiaux d’enfermement et démarche de création-recherche, cet article interroge ainsi la manière dont l’art, dans des conditions extrêmes, devient une architecture intime de la paix. Une paix non monumentale, non spectaculaire, mais inscrite dans la matière même des murs, là où l’histoire officielle a souvent cessé de regarder.

Ancien sanatorium du village d’Eleousa, photographie par Nitouche Anthoussi, Rhodes, Grèce, mai 2025.

Dans les espaces de contrainte, la paix se manifeste comme un travail intérieur qui accompagne l’individu au cœur même de l’épreuve. Elle se construit dans une attention portée à ce qui demeure possible, malgré la violence du contexte. Etty Hillesum formule cette exigence avec une grande netteté lorsqu’elle écrit : « Si la paix s’installe un jour, elle ne pourra être authentique que si chaque individu fait d’abord la paix en soi-même, extirpe tout sentiment de haine pour quelque race ou quelque peuple que ce soit, ou bien domine cette haine et la change en autre chose, peut-être même à la longue en amour. (2) » La paix apparaît alors comme une architecture intime, façonnée par un effort quotidien de transformation de l’affect et du regard porté sur le monde.
C’est dans cette perspective que les traces murales observées dans les lieux d’enfermement prennent sens. Elles procèdent d’un mouvement de stabilisation intérieure, par lequel l’individu cherche à préserver une cohérence personnelle face à la discontinuité imposée par l’attente, l’exil ou la rétention. Le geste graphique inscrit une présence, fixe un instant, et contribue à maintenir un lien entre passé, présent et avenir. Le mur devient ainsi un support d’élaboration subjective, un espace où se configure une forme de paix, précaire mais active.
Le premier graffiti étudié s’inscrit dans cette dynamique. Il témoigne d’un moment où l’individu engage un dialogue silencieux avec l’espace qui l’entoure, en y déposant une trace destinée à durer au-delà de son séjour. Cette inscription matérialise un effort de continuité et d’auto-reconnaissance, qui relève moins d’une opposition frontale que d’une construction patiente de soi.

Reproduction photographique par Nitouche Anthoussi, archives d’Ellis Island, avril 2024, New York, États-Unis.

Ce fragment de mur, conservé dans les archives d’Ellis Island, donne à voir une stratification dense de gestes graphiques qui s’inscrivent directement dans la matérialité du lieu. La surface de marbre, rayée, ternie, porte les marques du temps et de l’usage, devenant un support actif de l’expression. Un profil fortement dessiné s’impose d’emblée : le trait est appuyé, presque incisif, et construit un visage reconnaissable par l’allongement du nez, l’ouverture de la bouche et la netteté du regard. Cette figure semble avoir été tracée avec assurance, comme si le geste cherchait à fixer une présence dans un environnement incertain. En contrepoint, un second visage, plus petit et frontal, émerge discrètement sous le premier ; ses yeux sombres, creusés profondément, introduisent une autre intensité, plus intérieure, presque spectrale.
Autour de ces figures, des fragments d’écritures apparaissent et disparaissent dans la pierre : lettres latines incomplètes, traces d’inscriptions à peine lisibles, caractères chinois isolés. Aucun élément ne domine durablement l’ensemble, et aucune tentative d’effacement n’est perceptible. La composition résulte ainsi d’un processus cumulatif, où chaque intervention accepte la coexistence avec les précédentes. Le mur fonctionne comme un palimpseste de passages et de temporalités, révélant la dimension collective de l’expérience migratoire.
L’interaction visuelle entre les deux visages suggère une relation silencieuse : le profil semble se tourner vers la figure frontale, comme si un échange s’instaurait à l’intérieur même de la paroi. Cette configuration rend perceptible la condition d’Ellis Island comme espace de transit et de suspension, où les individus, privés de repères, projettent des fragments d’eux-mêmes sur l’architecture. Le graffiti ne relève pas ici d’un acte isolé, mais d’une inscription partagée qui articule présence, attente et coexistence, et qui transforme le mur en surface de mémoire active.

Figure 4 Reproduction photographique par Nitouche Anthoussi, archives d’Ellis Island, avril 2024, New York, États-Unis.

Traduction :
« Vive la Chine ! »
« À bas l’empire ! »
« Victoire à la Chine ! »

Cette reproduction photographique de la diapositive des archives de l’Ellis Island Restoration Project, documente un relevé réalisé sur une cloison en marbre de la chambre 302, dans l’aile ouest du bâtiment principal, daté les années 1950. Le dispositif de prise de vue isole volontairement le fragment, renforçant l’impression d’un espace resserré où l’écriture se concentre sur une zone limitée du mur. La surface sombre fait apparaître, par contraste, plusieurs caractères chinois tracés au crayon, partiellement superposés à des inscriptions latines devenues presque illisibles, signe d’une stratification progressive des usages et des passages.
La composition est structurée par la répétition du caractère 国 (guó), renvoyant à l’idée de pays ou de nation, ainsi que par le groupe 胜利 (shèng lì), associé à la notion de victoire. En partie inférieure, l’inscription 中国 (Zhōngguó) demeure lisible et agit comme un point d’ancrage sémantique. L’organisation verticale de ces caractères, leur insistance graphique et leur regroupement suggèrent une suite d’énoncés brefs, proches de slogans ou d’exclamations à forte charge symbolique. Ces formules condensent une affirmation identitaire et collective dans un lieu où l’individu est administrativement réduit à un dossier.
Dans le contexte d’Ellis Island, cette écriture murale peut être comprise comme une projection tournée vers un horizon plus large que l’expérience immédiate de l’enfermement. L’évocation de la nation et de la victoire ne renvoie pas uniquement à un imaginaire politique, mais participe à la construction d’un espace intérieur cohérent, où la langue et les signes familiers permettent de maintenir une continuité de sens. Le mur devient ainsi le support d’une architecture intime, un lieu où se rejoue symboliquement l’appartenance, au moment même où celle-ci est mise en suspens par le dispositif migratoire.

Ancienne clinique psychiatrique, photographie par Nitouche Anthoussi, Leros, Grèce, juin 2023.

Traduction (3) :
Dieu est grand
Le voyageur
Morceau des croyants
Dieu est grand, paix à tous

Ce graffiti, relevé dans le pavillon 16 de l’ancienne clinique psychiatrique de l’île de Leros, témoin du passage des réfugiés lors de l’usage du lieu en tant que camp temporaire d’accueil entre 2015-2018, s’inscrit dans un espace marqué par une superposition de régimes d’enfermement. La pièce est étroite, basse de plafond, partiellement délabrée, avec une porte métallique à l’entrée, éléments qui rappellent la fonction disciplinaire et le contrôle continu des corps. Sur la partie supérieure du mur, au-dessus d’un revêtement minéral plus récent, l’inscription en arabe se déploie de manière horizontale, suivant la ligne habituelle de lecture, comme pour rétablir un ordre symbolique dans un lieu profondément désorganisé.
La traduction partielle fait apparaître un lexique religieux et spirituel, mais aussi une référence explicite au déplacement et à la condition du passage. La figure du voyageur ne renvoie pas ici à un déplacement choisi ou maîtrisé, mais à une existence suspendue, prise dans un entre-deux géographique et institutionnel. L’invocation divine fonctionne comme un principe de stabilité intérieure, un point fixe au sein d’un espace où toute orientation sociale et temporelle est brouillée.
L’écriture est discrète, presque effacée, inscrite à hauteur d’homme, dans une zone déjà marquée par l’usure et la dégradation. Ce choix suggère un geste intime, adressé moins à un public extérieur qu’à une communauté implicite de lecteurs partageant la même langue, la même foi ou une expérience comparable de l’exil et de la relégation. Le mur devient ainsi un support de transmission, où quelques mots suffisent à maintenir un lien symbolique et une continuité de sens.
Dans ce contexte, la mention de la paix prend une valeur particulière. Elle ne désigne pas un état politique ou collectif abstrait, mais une forme de pacification intérieure, construite à partir de la croyance et de l’acceptation de la condition présente. L’inscription agit comme une architecture intime, au sens où elle permet au sujet de se situer à nouveau dans le monde, malgré l’effacement institutionnel et l’anonymat imposé. À travers ce geste d’écriture, le lieu d’enfermement est partiellement reconfiguré : il cesse d’être uniquement un espace de contrainte pour devenir aussi un espace de sens, où la paix se formule comme une possibilité intérieure, fragile mais persistante.

« Le temps nécessaire pour transformer un émigrant en immigrant, quelqu’un qui était parti en quelqu’un qui était arrivé […] ils avaient abandonné leur passé et leur histoire, ils avaient tout laissé derrière eux dans l’espoir de venir ici pour tenter de vivre une vie qui leur était interdite dans leur pays natal ; et maintenant ils se retrouvaient face à une finalité inexorable. (4) »  Georges Perec

Ces gestes ne cherchent pas la postérité. Ils inventent des refuges minuscules, qui ne protègent de rien sinon de l’oubli total. Cette recherche de paix n’abolit pas la souffrance, mais lui résiste en inscrivant l’humain sur la surface institutionnelle, c’est-à-dire en réintroduisant de la chair, de la voix et de la singularité là où l’architecture et les procédures tendent à produire de l’abstraction : « j’ai un nom », « j’ai un visage », « je viens de quelque part », « je ne suis pas qu’un numéro ». Une paix qui transforme un mur nu en un témoin de la présence, une cellule en atelier, un instant subi en geste choisi.

Ancienne clinique psychiatrique, photographie par Nitouche Anthoussi, Leros, Grèce, juin 2023.

Mon projet de création-recherche, qui mêle archives, photographies, peinture, photogrammétrie et immersion virtuelle, s’efforce de garder vivantes ces zones de résistance silencieuse. Car si l’on efface ces murs ou si on les restaure parfaitement, alors leurs occupants disparaissent à nouveau. Préserver ces inscriptions, c’est reconnaître que la paix peut naître dans les endroits les plus sombres, sous la forme d’un simple trait de crayon, d’une signature maladroite ou d’un message qu’on n’a jamais eu le temps de terminer. Ce n’est pas la paix des traités internationaux. C’est une paix qui s’invente dans le confinement des corps mais qui ouvre, malgré tout, un passage pour l’esprit : une paix qui s’inscrit, demeure et se transmet dans la pierre des lieux et l’épaisseur du temps, une Pax stratum.

(1) Augé, Guillon, Hollier-Larousse, Moreau, Dictionnaire Petit Larousse, Librairie Larousse, Paris, 1959, p. 739.
(2) Etty Hillesum, Une vie bouleversée. Journal 1941-1943, citation reproduite dans le dossier « Une vie bouleversée avec Etty Hillesum », Les Libraires, https://www.leslibraires.fr/dossiers/une-vie-bouleversee-avec-etty-hillesum/ (consulté le 22 décembre 2025).
(3) Traduction par Jaffer Haidari, depuis arabe en anglais, avril 2024 et par moi-même depuis l’anglais en français.
(4) Georges Perec, Ellis Island, P.O.L, Paris, 1995, p.39.

Image d’ouverture> Chairs of autopsis, photographie par Nitouche Anthoussi, Ellis Island, États-Unis, avril 2024.

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