Arles au trait vif

Le Festival du dessin d’Arles confirme, pour sa quatrième édition, l’ambition qui le distingue dans le paysage culturel français : faire du dessin un territoire d’exploration à part entière. D’expositions patrimoniales en propositions contemporaines, de Jean-Jacques Lequeu à Tsutomu Hoshitani, de Germaine Richier à Ceija Stojka, le parcours déploie une remarquable diversité de pratiques, de sensibilités et de regards. Investissant musées, chapelles, fondations et lieux historiques de la ville, cette édition 2026 affirme plus que jamais la capacité du dessin à traverser les époques, les disciplines et les imaginaires. Une déambulation dense et foisonnante, où se croisent œuvres rares, collections privées et découvertes inattendues.

Au cœur de la Camargue, la ville d’Arles, connue pour ses Rencontres photographiques ou ses vestiges romains, l’est aussi maintenant pour son Festival du dessin, créé en 2023 par sa présidente Véra Michalski, éditrice et autre heureuse collectionneuse suisse de la fondation éponyme à Montricher. Elle partage avec Frédéric Pajak, directeur artistique et lui-même artiste, cette célébration du dessin, pratique longtemps considérée comme secondaire. Le festival s’inscrit dans l’écosystème culturel arlésien en affirmant sa singularité : replacer le dessin au centre de la création contemporaine et de l’histoire de l’art, et attribuer de ce fait, une identité de genre au dessin, catégorique et déterminante pourrait-on ajouter, puisque cette place lui fut refusée si longtemps. Pendant un mois, une quarantaine d’expositions monographiques sont présentées, couvrant une période allant du XVIIe siècle jusqu’à l’art contemporain, et des manières diverses, du dessin de presse ou d’humour jusqu’aux explorations actuelles, en permettant au public d’être le témoin des merveilleux avatars de la subjectivité. C’est ainsi, en tout cas, que Frédéric Pajak en qualifie l’enjeu.
Les expositions occupent des lieux emblématiques autant que d’anciennes bâtisses comme l’Église Sainte-Anne, le Musée Réattu, la Fondation Manuel Rivera-Ortiz, le Palais de l’Archevêché, ou l’Espace Van Gogh, entre autres. Le parcours est généreux et les enthousiasmes variés. Alors, une fois n’étant pas coutume, je me permettrai de commencer par la fin, soit par un coup de cœur qui en donnera un instantané parmi la pléthore d’artistes qui ne « déméritera » pas pour autant. Il s’agit de l’artiste japonais Tsutomu Hoshitani, exposé à l’Espace Van Gogh, et de son éblouissante série inspirée du Prêche aux oiseaux de Saint François d’Assise. Qu’on me pardonne donc ce parti pris, mais il émane de son travail une authenticité frappante ; sa technique sensible, toute en variations de tracés et d’espaces, faisant éclater les critères banals d’appréciation. De grands formats de papier encadrés s’imposent à nous, recouverts de griffures noires et grises, de frôlements de crayon, de mouvements, de légèretés et d’appuis, tenant à la fois du picorement et du chant, de l’abstraction et de paréidolies, du ton musical et du froissement d’envolées, mais aussi d’un Cy Twombly, ou d’un Franz Kline, avec le même bonheur.  L’esprit de méditation qui est propre à l’artiste, vient pourtant de la spontanéité des formes, des tensions graphiques, pauses et gestes vifs, qui parviennent finalement à dégager, de façon quasi mystique, une place au regardeur et, au-delà, celle de l’homme dans son environnement. Comme Hoshitani l’explique lui-même.

Le message aux oiseaux (2025), Tsutomu Hoshitani, à l’Espace Van Gogh. © Tsutomu Hoshitani, courtesy Galerie Anthologie, Paris, photo FC

Nous quittons ses œuvres pour retrouver les dessins très piranésiens d’Erik Desmazières (ex-président de la société des peintres-graveurs) ou ceux de Jean Tinguely, leurs graphismes respectifs malgré leurs différences s’accordent et se tiennent sans heurt visuel. Plus loin, l’artiste « brut » Louis Soutter (1871-1942) affiche les traits tourmentés et serrés de ses dessins rappelant de ce fait que ce cousin de Le Corbusier fut enfermé en hôpital psychiatrique la moitié de son existence. Des tendances plastiques dont l’éclectisme donne un aperçu de l’état d’esprit qui anime les organisateurs du festival et leur souci de mêler les genres et les modes.
Et puisque rien n’est vraiment loin dans cette ville provençale, il suffit d’une brève promenade pour arriver à l’Espace Croisière, où d’autres manières de création cohabitent : des artistes d’art brut, d’autres inspirés par la BD ou par le dessin de presse. Le contraste se produit à la vue d’émouvants lavis du jeune et talentueux artiste israélien, Ofer Joseph, faisant référence à l’imaginaire noir et fantasmé des pogroms, non sans rappeler la manière de Goya.

Détails de deux lavis d’Ofer Joseph, à l’Espace Croisière. © Ofer Joseph, photos FC

Plus humoristique et sur le mode du dessin architectural, un auteur dénommé Loup aligne, dans une sobre architecture à l’aquarelle, un régiment de militaires, dont les têtes sont remplacées par des fessiers roses néanmoins couverts de casquettes, sobrement intitulé Kremlin. En poursuivant la déambulation et la redécouverte des rues poétiques d’Arles, la maison de l’artiste Lee Ufan demande une pause esthétique. Elle présente en permanence de sublimes œuvres peintes ou en volume de l’artiste coréen, mais aussi une exposition temporaire à l’étage. Celle-ci est consacrée cette année aux dessins de Germaine Richier (1902-1959), avec de surprenantes planches d’insectes puis de corps, à l’image de ses sculptures, où la disproportion affirmée des volumes se retrouve dans les contrastes graphiques, plein et déliés des tracés parfois timidement amorcés ou quelques fois volontairement appuyés et saturés. On y croise aussi les œuvres délicates d’Eve Gramatzki (1935-2003) ou celles de Gérard Traquandi, avec une série conséquente de petits formats colorés consacrés au paysage. L’espace suivant propose la sélection d’artistes, dits émergents, provenant de la collection Louis Vuitton, considérés, nous dit-on, comme des propositions marquantes, tel Sigurður Árni Sigurðsson (Corrections), Gabriella Giandelli, ou Miles Hyman. Mais s’agit-il de l’émergence de l’âge, du succès, des écoles d’art ? Pas complètement celle de la créativité en tout cas, car leur « classicisme » et les sujets convenus nous laissent un peu sur notre faim.

Loup, Kremlin, à l’Espace Croisière. © Loup, photo FC

Parmi les artistes présentés à la Fondation Manuel Rivera-Ortiz, autre lieu permanent d’Arles, j’insisterai sur un cas, si j’ose une formulation de la sorte, celui de Ceija Stojka (1933-2013). Cette artiste autrichienne a attendu d’avoir 48 ans et d’avoir perdu son fils pour oser expurger de sa mémoire les souffrances vécues pendant la guerre. Déportée de camp en camp très jeune, non scolarisée, elle n’avait jamais eu quelque projet d’être artiste ; elle a enfoui le vécu de ce drame jusqu’au moment où elle a pu l’écrire, écrire d’abord. Et seulement après l’avoir écrit, elle commença à peindre et dessiner ce qui ne pouvait pas être dit : ses formes sont des barbelés, des traits noirs qui barrent la page, des êtres enfermés. Elle a été reconnue comme une artiste d’importance internationale et ses dessins sont un rappel cru, émouvant et interprété d’une situation qui ne cesse de croiser la cruauté humaine.
Au Musée Réattu, l’exposition très attendue, prêtée par la BnF, était celle de l’architecte Jean-Jacques Lequeu (1757-1826) qui se désespéra de ne jamais réaliser ses projets, mais a excellé dans une réelle marginalité esthétique autant que sociale. Les visiteurs sont gratifiés de son Grand Bailleur ou de son Il tire la langue, dessins d’une précision inouïe assortis d’une pointe d’humour qui n’ont d’égal que l’originalité de ses sujets. Marginalité encore pour son époque quand il fait le portrait d’une religieuse qui, en dévoilant une partie de son opulente poitrine, tient un grand pli de tissu aux allures phalliques avec pour légende Et nous aussi, nous serons mères, car… !  (v. 1794). Jean-Jacques Lequeu oscille entre provocation, humour, originalité et talent.  A l’époque où Charles Lebrun s’efforçait d’établir une nomenclature des représentations physiognomoniques des caractères à l’usage des peintres, Lequeu, lui, n’y va pas par quatre chemins et ose des scènes provocatrices ou cocasses très franchement, à l’instar de ses inouïs dessins pornographiques dont aucun n’est présenté à Arles et sans que d’ailleurs la moindre allusion n’y soit faite, à moins que le commissaire ou la BnF, prêteuse de la collection, (ou les deux) n’aient souhaité épargner la pudeur du public. Quoi qu’il en soit, Lequeu, architecte aux projets non accomplis, encore oublié jusqu’à peu (J-J. Lequeu, Bâtisseur de Fantasmes, Musée du Petit Palais, 2019) est ici réhabilité comme figure incontournable du XVIIIe siècle.
Dans cette même salle, il voisine avec un de ses prédécesseurs, Nicolas Lagneau (v.1590-1666) et sa trilogie des portraits à la pierre noire, sanguine et craie blanche, des philosophes grecs Socrate, Platon, Aristote, auxquels il donne avec beaucoup de précision un trait de bonhomie, inattendue et rosée, qui nous est jusque-là inconnue ! Toujours dans cette longue salle, mais au siècle suivant, une série d’encres nerveuses de Théophile Alexandre Steinlen (1859-1923), intitulée La Danse macabre, s’illustre par de grouillants squelettes troussant de généreuses créatures ! A mi-chemin entre humour et ironie, cet ensemble d’œuvres au trait sûr et nerveux ne manque pas de nous renvoyer à la morale actuelle qui, par comparaison, semble s’être bien assagie. Ces ensembles révèlent une modernité saisissante du dessin des XVIIe et XVIIIe siècles, entre réalisme psychologique et imaginaire fantasmatique.

Socrate (détail) par Nicolas Lagneau et La Danse macabre (détail) de Théophile Alexandre Steinlen, exposés au Musée Réattu. © Photos FC

Mais ces quelques arrêts sur image ne suffisent pas pourtant à rendre compte de l’offre du festival qui a opté pour des thèmes tels que Viva Italia ! ou La jeune Garde à l’honneur. Ce thème, qui dialogue entre passé et modernité italienne, cinéma et bande dessinée, fait état de collections anciennes et contemporaines à la chapelle du Museon Arlaten, avec un très bel ensemble de Piranèse, de dessins peu ou inconnus des Futuristes italiens (Carrà, Severini, etc.)  ainsi que de l’Arte Povera (Mario Merz, un précieux dessin de Mimmo Paladino, Sans titre, 1978). La collection Ramo, spécialisée dans le dessin italien du XXe siècle, apporte une dimension internationale forte à Viva Italia ! et à cela s’ajoutent les prêts de collections privées où nous retiennent les œuvres de Giorgio de Chirico, de l’éternel Giorgio Morandi, de Lucio Fontana, ou des dessins de cinéastes comme Federico Fellini, Pasolini, mais aussi de Dino Buzzati, célèbre auteur du Désert des tartares ainsi que de Lorenzo Mattotti. Quant à la relative jeune (!) garde, si l’on tient compte des plus tout jeunes Gilles Aillaud ou Jean-Michel Alberola, elle montre un intérêt notoire pour l’inspiration graphique de la BD.
A l’église Saint-Anne, un tournant amorcé en 2025 se confirme, concernant les collaborations avec de grandes collections privées. La surprise vient de la collection de Marin Karmitz, avec un commissariat assuré par la fondation Antoine de Galbert. L’ensemble est intitulé Et la vie continue. Le cinéaste que l’on apprécie comme producteur-fondateur de Mk2 est aussi fin collectionneur, avec en plus pour objectif d’accompagner les œuvres dans la durée. Habituellement centrée sur la photographie, sa collection l’est ici sur le dessin. Son exposition constitue un véritable manifeste en faveur du dessin mais aussi de l’estampe. La diversité et la qualité des œuvres choisies vont des précieux dessins d’André Masson, Victor Hugo, Giacometti jusqu’aux œuvres de Mirò, Kantor, Pignon-Ernest, Gonzàlez, Lucian Freud, et de nombreux illustres autres, et pour les plus proches dans le temps celles de Christian Boltanski avec sa toujours énigmatique Animitas (film de 2017), de l’intense Louise Bourgeois, ou encore d’un très beau livre peint de Bernard Dufour. Attentif aux mouvements, aux contrastes, Marin Karmitz a su constituer par ses acquisitions un creuset de sensibilité et d’esthétique très sûres, partagées avec enthousiasme par le public.

Christian Boltanski, Animitas (2017), à l’église Sainte-Anne. © C. Boltanski, photo FC

Enfin, cette édition de 2026, loin d’être une foire, se caractérise par une tension féconde entre de réels pôles esthétiques où certains axes révèlent le dessin comme trace existentielle, ou une inscription fragile du vécu (on l’a vu avec Boltanski, Bourgeois, Stojka), parfois comme pensée architecturale ; le dessin procède alors par projection mentale, espace imaginaire voire visionnaire (Jean-Jacques Lequeu, Piranesi, De Chirico…), ou encore comme langage narratif :  pour certains contemporains, le dessin y est déplacé vers des protocoles conceptuels (séries répétitives de Sigurðsson) ou par les procédés de bande dessinée « élargie ». Ce festival, dont la Présidence d’honneur 2026, rappelons-le, a été laissée à Éric Cantona (bien qu’on ne trouve aucun thème dédié au sport), et, en quatre éditions seulement, marque la disparition des frontières entre art ancien et contemporain, entre dessin d’artiste et dessin d’écrivain ou cinéaste, entre œuvre autonome et esquisses. Il s’est construit une identité forte fondée sur cette coexistence et sur la valorisation de grandes collections privées. Le dessin apparaît alors comme un médium originaire, transversal, capable d’absorber tous les autres. De plus, à l’instar d’Avignon, il s’assortit aussi d’un festival off, de séances de signatures de livres, de rencontres et débats avec les artistes, les librairies ou les commissaires. Enfin, la nature éclectique de cette manifestation s’achève par un clin d’œil, et pas des moindres, fait à la noble militante pour la liberté des femmes, que fut Louise Michel dont les dessins de Nouméa, où elle était captive, sont visibles sur les murs de la billetterie. Il n’y a plus qu’à reprendre un pass !

Infos pratiques> Festival du Dessin, du 18 avril au 17 mai, Arles.

Images d’ouverture> Tsutomu Hoshitani, Le message aux oiseaux (2025, détail), à l’Espace Van Gogh. © Tsutomu Hoshitani, courtesy Galerie Anthologie, Paris, photo FC