La Hayward Gallery, à Londres, accueille jusqu’au 3 mai deux expositions à ne pas manquer : Threads of Life de Chiharu Shiota et Heart to Heart d’Yin Xiuzhen, qui dialoguent avec une évidence troublante. L’une tisse des réseaux immatériels, l’autre assemble des fragments du réel ; toutes deux donnent forme à ce qui échappe : la mémoire, l’identité, les relations. Avec le fil et le tissu, les deux artistes transforment la matière en expérience sensible, invitant chacun à éprouver ce qui, silencieusement, nous relie.
Threads of Life de Chiharu Shiota
Avec Threads of Life, l’une de ses plus importantes expositions monographiques présentées à Londres, Chiharu Shiota déploie un univers où le fil est vecteur d’expérience et de pensée. Ses installations monumentales, tissées de laine noire ou rouge, envahissent l’espace jusqu’à en redéfinir la perception. Elles enveloppent des objets ordinaires – lits, clés, lettres ou portes – pour en faire les relais d’une mémoire à la fois intime et collective.
Chez elle, le fil ne relie pas seulement : il retient, entrave, prolonge. Il matérialise ces réseaux invisibles qui traversent les existences – souvenirs, affects – et dont la densité finit par produire une véritable architecture mentale. Le spectateur n’est pas face à l’œuvre, mais pris en elle, contraint d’y cheminer comme dans un espace psychique où se mêlent présence et disparition.
La répétition obsessionnelle du geste (nouer, tendre, relier) confère à l’ensemble une dimension quasi organique. Les installations semblent croître, proliférer, comme si la matière elle-même portait la trace d’une vie en cours. À travers cette saturation du visible, Shiota explore la fragilité de l’existence et la manière dont les objets, les lieux et les corps conservent les empreintes de ce qui les traverse.





Heart to Heart d’Yin Xiuzhen
Présentée simultanément, Heart to Heart constitue l’une des premières expositions d’envergure consacrées à Yin Xiuzhen au Royaume-Uni, retraçant plus de trois décennies de création. À rebours de l’immatérialité croissante de nos sociétés, l’artiste déploie son travail à partir d’objets et de matériaux du quotidien : vêtements usagés, valises, meubles, objets domestiques…
Ces éléments, qu’elle qualifie de « seconde peau », portent l’empreinte des corps et des vies qui les ont utilisés. En les assemblant, en les cousant, Yin Xiuzhen ne se contente pas de recycler : elle réactive des mémoires. Ses installations – villes miniatures contenues dans des valises, cœurs monumentaux à explorer, véhicules reconstitués en tissus fatigués – composent autant de « passages » où se rejoignent les histoires personnelles et les usages collectifs.
Au sein de cette démarche artistique se loge une tension : comment préserver ce qui disparaît dans un monde soumis à une modernisation accélérée ? L’œuvre devient alors un espace de résistance fragile, où les traces du passé sont maintenues à même la matière. Mais cette conservation n’est jamais nostalgique ; elle engage une réflexion sur nos modes de vie, sur l’érosion des liens et sur la possibilité, encore, de faire communauté.





Infos pratiques> Chiharu Shiota: Threads of Life et Yin Xiuzhen: Heart to Heart, du 17 février au 3 mai 2026, à la Hayward Gallery, Southbank Centre, Londres.
Lire aussi> L’œuvre marquée au fil rouge de Chiharu Shiota de Francesca Caruana et Chiharu Shiota – La fille qui dessine dans l’espace de Samantha Deman. Yin Xiuzhen à Düsseldorf – Conscience de soi de Pauline Mérange.
Image d’ouverture> Hayward Gallery, à Londres. © Marie-Claire Hofmann

