Depuis près de 20 ans, le Centre d’arts et de nature du Domaine de Chaumont-sur-Loire s’attache à faire de l’art un levier d’attention au monde, un opérateur sensible capable de révéler tant l’inventivité du vivant que les déséquilibres qui le menacent. Ici, la nature est une origine, un refuge et un horizon. Sous l’impulsion de Chantal Colleu-Dumond, la Saison d’art n’a cessé d’affirmer une ligne exigeante : proposer des œuvres qui ne s’ajoutent pas au lieu mais qui s’y inscrivent, l’activent, le déplacent. Loin d’un simple accrochage, la commissaire des expositions propose chaque année une expérience pour l’œil et les sens.
Le temps incertain de Marc Desgrandchamps
Dans les Galeries hautes du château, les toiles de Marc Desgrandchamps déploient des paysages instables, traversés de transparences et de dédoublements. Sur la toile présentée, les troncs sombres se détachent sur un fond bleuté qui semble à la fois atmosphérique et mental. Rien ne s’y fixe vraiment : les formes glissent, se fragmentent, comme saisies dans un temps incertain. Fidèle à sa pratique, l’artiste ne peint pas un lieu mais la mémoire d’une perception, nourrie de photographies et de sensations recomposées. À Chaumont-sur-Loire, cette peinture trouve un écho particulier : elle capte moins le paysage qu’elle n’en restitue la poésie.

Claudio Parmiggiani préserve le souvenir
Les bibliothèques de Claudio Parmiggiani ne montrent aucun livre, mais leur absence. Sur le mur, les formes laissées par la suie et la fumée dessinent des rayonnages fantomatiques, comme l’empreinte d’un savoir disparu. Le procédé – combustion et dépôt de particules – confère à l’image une dimension presque archéologique. Ici, ce qui est donné à voir relève moins de la représentation que de la trace. Dans le château, ces œuvres résonnent avec l’histoire du lieu et l’idée d’une mémoire toujours à préserver. Le visiteur est alors saisi par la profondeur du silence.

Bernard Pagès entre matière et gravité
Les captivants pals de Bernard Pagès sont présentés dans la Galerie des Écuries. L’ensemble tient dans un équilibre inédit, où chaque matériau affirme sa résistance. Fidèle à sa pratique, l’artiste travaille sans masquer les propriétés physiques des éléments : le bois garde la trace de la taille, le métal celle de la contrainte. Rien n’est excessif. Tout relève d’un rapport direct à la matière et à la gravité. Cette verticalité fragile, presque hésitante, engage le regard dans une lecture attentive des tensions qui la traversent. Une présence forte soulignée par un ocre vif qui reste longtemps fixé à notre rétine.

Pascal Convert réactive l’histoire des lieux
Dans la pénombre de la tour de Diane, Pascal Convert installe un ensemble de cloches, dont certaines sont surmontées de crins évoquant des chevelures. L’œuvre dialogue avec l’histoire du lieu, notamment avec la figure de Diane de Poitiers et les récits qui l’entourent. Au centre, une cloche recouvre un trou d’évacuation. Partiellement recouverts de carreaux émaillés, les murs rappellent aussi qu’ici des pièces de viande furent débitées. Entre histoire, vie quotidienne et intrigue, l’œil curieux se repait de l’étrangeté de la scène.

L’équilibre tout en légèreté d’Antonio Crespo Foix
Dans le Petit Salon, les structures aériennes d’Antonio Crespo Foix déploient un réseau de fibres et de fils qui semblent flotter dans l’espace. Accrochées ou tendues, elles dessinent des volumes aériens, qui dialoguent avec le mobilier et l’architecture. L’œuvre ne s’impose pas. Elle se révèle dans le déplacement du regard, dans les jeux d’ombre et de transparence. Entre sculpture et dessin dans l’espace, elle introduit une légèreté qui contraste avec le mobilier historique, tout en portant l’ensemble à l’équilibre.

Eugène Dodeigne, faiseur d’apparitions
Taillée dans la pierre de Soignies aux reflets bleutés, la chouette d’Eugène Dodeigne accueille les visiteurs. Entailles, stries et percées, qui en parcourent la surface, témoignent du corps-à-corps du sculpteur avec la matière. À la fois animale et humaine, une figure se dégage de la masse, comme si elle y était contenue depuis toujours. Cette tension entre apparition et résistance est au cœur de l’œuvre du sculpteur disparu en 2015.

Evi Keller porte à l’émerveillement
Les œuvres d’Evi Keller engagent une expérience immersive. Dans la série présentée au Domaine de Chaumont-sur-Loire, le bleu n’est pas une simple teinte mais une matière en transformation, travaillée sans cesse par la lumière. Le patient et complexe enfantement de la matière donne à éprouver une mystérieuse profondeur. Passant du microcosme à l’immensité cosmique, le regard est captivé. À la croisée de la science et de la poésie, les Matière-Lumière d’Evi Keller proposent d’élargir notre perception à l’univers, où or bleu et soleils ensevelis font naître l’émerveillement.

La fable contemporaine de Ghyslain Bertholon
Fichée dans une souche noire, une hache voit avec fierté son manche prolongé d’un rameau doré. Ghyslain Bertholon compose une image à la fois brutale et optimiste. Symbole d’une nature blessée, l’arbre coupé devient le point de départ d’une régénération inattendue. L’or, surgissant du bois, introduit une dimension mythologique et réparatrice. Fidèle à son travail sur les hybridations, l’artiste brouille les frontières entre destruction et renaissance. Dans le Parc historique, l’œuvre agit comme une fable contemporaine sur les forces contradictoires qui traversent ce qui vit.

Quand Astrid de La Forest rêve
Le travail d’Astrid de La Forest procède d’une observation attentive et parfois aussi d’un songe. Entre rêve et réalité, l’artiste nous entraîne dans une nature avec laquelle nous devons entrer en dialogue. À l’encre sur de grands formats, des arbres se déploient. Dans un jeu de densités et de transparences, ils se balancent au rythme du souffle bleu de la poésie. Le regard se perd dans cette écriture sensible du paysage et apprend que les oiseaux rêvent aussi.

Du géologique à l’organique avec Anaïs Lelièvre
Entre concentration minutieuse et déploiement monumental, les œuvres graphiques d’Anaïs Lelièvre explorent les transformations de la matière. Au mur, les noirs profonds dessinent des strates qui évoquent à la fois des formations géologiques et des structures organiques. Le geste est précis, presque scientifique, mais ouvre sur un imaginaire. Entre dessin et volume, l’artiste met en tension le minéral et le vivant, invitant à penser la matière comme un processus en devenir. Ce que la céramique révèle autrement.

Les formes en devenir de Janine Thüngen-Reichenbach
Installées dans la Grange aux Abeilles, cocons et chrysalides suspendent le temps. Le travail de Janine Thüngen-Reichenbach se déploie à l’intersection de la sculpture, de l’empreinte et de la mémoire des matières. L’artiste a capturé l’écorce de certains arbres du Domaine, grâce à une technique impliquant du silicone, et nous en livre, pour ainsi dire, l’envers. Souples et stratifiés, ces superbes formes évoquent une gestation, imposant l’idée d’un vivant en constante mutation.

Au Pays de Lionel Sabatté
Entre intuition et fabulation, l’œuvre de Lionel Sabatté interroge notre rapport au vivant, à la mémoire et aux cycles de transformation. Pour la Saison d’art 2026, l’artiste revient au Domaine de Chaumont-sur-Loire avec l’une de ses figures les plus emblématiques : une chouette, installée sous l’auvent des écuries. À la fois présence animale et symbole de la connaissance, la sculpture semble surgir du sol comme un être ancien. Gardienne silencieuse, elle s’inscrit dans ce lieu de passage comme une apparition tutélaire, invitant le regardeur à basculer du réel vers l’imaginaire.

Infos pratiques> Les expositions de la Saison d’art et le Festival international des jardins sont visibles jusqu’au 1er novembre.
Image d’ouverture> Vue de l’exposition Matière-Lumière [or bleu, soleils ensevelis] d’Evi Keller. © Photo MLD

