Avec A Second Life, la Tate Modern, à Londres, porte un regard inattendu sur l’œuvre de Tracey Emin. Des premiers patchworks aux grandes toiles récentes, le parcours révèle une visée : transformer l’expérience vécue en peinture. Une rétrospective exceptionnelle, à découvrir jusqu’au 31 août.
Présentée à la Tate Modern, A Second Life retrace quarante années de création de Tracey Emin. Longtemps associée aux œuvres provocatrices qui l’ont révélée dans les années 1990, cette figure majeure de l’art contemporain britannique apparaît ici sous un nouveau jour. Dessins des débuts, vidéos, néons, installations ne sont plus seulement les étapes iconiques d’une rétrospective ; ils composent un parcours où l’expérience intime devient peu à peu matière à peindre. D’une ligne à la fois vive et incisive naissent alors des figures d’une fulgurante intensité, qui témoignent d’une œuvre ne cherchant pas à faire récit, mais à advenir. L’autobiographie n’est pas pour Tracey Emin une fin en soi. Ses blessures, ses amours, sa maladie et sa solitude s’effacent devant la peinture. Un corps surgit de traits noirs jetés dans l’espace pictural, tandis que des émotions s’échappent de coulures bleues (I Needed You to Love Me, 2023). La peinture ne raconte pas. Elle incarne les traces d’une vie accidentée. Ainsi, chaque toile nous parle moins d’un corps que de ce qui l’a traversé.


Démarrons la visite. Les premières salles permettent de comprendre la construction de l’œuvre. L’œil s’attache d’abord aux grandes couvertures en patchwork, qui assemblent tissus, dessins, messages, broderies et fragments de textes. Hotel International (1993) convoque des souvenirs de Margate, la station balnéaire du Kent où l’artiste passa une partie de son enfance ; No Chance (What a Year) (1999) procède par rapprochements, superposant bribes de moments heureux et blessures ouvertes à jamais. L’œuvre à fragmentation de Tracey Emin trouve toujours une issue formelle à ces petits bouts d’existence. Ainsi en est-il aussi pour Why I Never Became a Dancer (1995). Devenue emblématique, cette vidéo revient sur l’épisode qui poussa l’adolescente qu’elle était alors à quitter Margate : un concours de danse durant lequel elle fut violemment insultée. Portée par sa voix, le film ne témoigne pas mais transforme l’humiliation publique en affirmation de soi. Des années plus tard, Tracey Emin reviendra dans sa ville pour y installer le plus grand de ses ateliers et y créer une résidence pour jeunes artistes.


Dans l’exposition, de nombreux objets participent de cette autobiographie élargie. Un fauteuil offert par sa grand-mère, recouvert et brodé de mots, rappelle la transmission entre générations (There’s a Lot of Money in Chairs, 1994), cinq paires de chaussures d’enfant évoquent tant le désir que le refus de maternité (Feeling Pregnant II, 1999-2002), un lit défait, bordé de bouteilles de vodka vides, de paquets et mégots de cigarettes, de boîtes de médicaments… se souvient d’une rupture amoureuse. Présenté au milieu du parcours, My Bed (1998) perd d’ailleurs une partie de la charge scandaleuse qui l’a rendu célèbre. Devenue icône de cette période de l’histoire de l’art contemporain britannique, l’installation n’apparaît plus comme une provocation, mais comme une étape décisive dans une recherche cruciale : faire entrer la vie dans l’art sans la réduire à une succession d’anecdotes.
Jusque-là, rien que nous ne sachions déjà. Mais face aux grandes peintures tout change. L’exposition trouve son véritable centre de gravité. Pour la plupart réalisées après le cancer qui a profondément transformé l’artiste, elles frappent par leur économie de moyens. Quelques lignes suffisent à faire surgir un torse, un sexe, des jambes. Leurs contours demeurent ouverts, laissant le regard achever ce que l’artiste ne cherche pas à préciser. Les rouges, les bleus, les noirs et les blancs ne modèlent pas les corps ; ils en dévoilent les tensions intérieures. La peinture ne cherche pas à montrer ce qui est arrivé, mais ce qui demeure.


Prêt à long terme. It’s Not me That’s Crying its my Soul, 2011. Néon. Courtesy of de l’artiste. © Tracey Emin, photos MLD
Le dessin est d’une intensité remarquable. On songe à Egon Schiele, tant la ligne en tension fait sentir la présence du corps. À Jean Rustin également, quand les figures assument leur vulnérabilité sans pathos. Mais ces évocations prestigieuses n’amoindrissent pas les singularités de la touche de Tracey Emin. Là où, avec une extrême précision picturale, Schiele saisit orageusement les bouleversements intérieurs de l’être et Rustin affirme frontalement la solitude radicale de l’humanité, Tracey Emin laisse la peinture s’échapper, respirer. Les corps sont traversés par un souffle de vie qui affleure jusque dans les œuvres les plus sombres ; un élan accompagné par des titres qui ne livrent jamais de clé. You heard me Scream (Tu m’as entendue crier), I Watched Myself Die and Come Alive (Je me suis vue mourir et revenir à la vie), I Followed you to the end (Je t’ai suivi jusqu’au bout), etc. sont autant de phrases énigmatiques dont les mots deviennent une vibration supplémentaire, prolongent le geste de l’artiste sans pour autant le commenter.


Installés en enfilade au centre de l’espace d’exposition, de petits bronzes aux silhouettes soigneusement tronquées poursuivent les interrogations de la peinture. Ici encore, le corps se manifeste moins comme une anatomie que comme une présence incarnée et offerte. Non loin, la déroutante I Will Not Be Alone (2025) s’impose telle une déesse archaïque. Une main sur le sexe fait converger l’attention vers l’endroit même où se sont joués le désir, la perte, la maladie et la renaissance. Placé derrière la sculpture, le néon Meet Me in Heaven, I Will Wait for You (Retrouve-moi au ciel, je t’y attendrai) offre une adresse finale où l’amour, l’absence et l’espérance se rejoignent. Pendant longtemps, Tracey Emin a été l’artiste qui faisait scandale. Sans rien renier de l’histoire, la Tate Modern met au jour une œuvre qui, depuis quarante ans, n’a cessé de s’inventer, faisant du corps devenu peinture le lieu même de la vie.


Infos pratiques> A Second Life, du 27 février au 31 août 2026, à la Tate Modern, à Londres.
Image d’ouverture> Vue de l’exposition Tracey Emin A Second Life, à la Tate Modern, à Londres. © Photo MLD

