Depuis le 6 juin dernier, l’artiste Tami Notsani, mène « La veille ». C’est au mémorial de la Shoah que nous l’avons rencontrée lors de la Nuit blanche et c’est là, quelques mois plus tard, qu’elle nous donne rendez-vous : nous le public et les 140 personnes qui sur le parvis du lieu d’art et de recueillement, avons partagé et commenté des photographies intimes dont nous avons tenté de décrypter le mystère par des spéculations émues. Dans le cadre des 43 ème Journées européennes du patrimoine, celles-ci nous sont restituées sous la forme d’une installation visuelle et sonore à découvrir samedi 19 et dimanche 20 septembre de 14h à 18h.
Sur le parvis du mémorial de la Shoah à Paris, près des quais, se trame dans la pénombre une curieuse mise en scène : Tami Notsani soutenue par la commissaire Marie Deparis-Yafil et le concours d’amis, artistes plasticiens et photographes nous accueille en ces lieux où, dans la Nuit blanche, l’on chuchote ; invités à nous asseoir à de petites tables, éclairées par la lumière chaude et réconfortante d’une lampe de chevet. Il nous faut chacun(e) commencer par choisir une image, parmi douze : une photographie d’un autre âge, pourtant par si éloigné du notre, parfois gaies, insolites ou ambigües, dont il émane pourtant une part d’ombre, un indice en arrière-plan, sur un vêtement, …

Ces images n’ont pas été générées par une IA, ce sont des archives, chargées d’histoires vraies et d’émotions, des cartes postales envoyées aux membres d’une famille qui nous relient à des personnes existantes, à leurs ambitions, leurs désirs, leur destin ; suscitant chez nous des interprétations plus au moins hasardeuses, des scénarii plein d’espoir – pour cette mère et ses enfants, par exemple, qui se fait photographier à travers la découpe d’un aéroplane simulant un transport sur la ligne Paris-Varsovie. Elle fait penser à une installation de foire et convoque le jeu, pourtant tout, autour de l’embarcation de fortune semble assombris, le ciel est tumultueux … Affublé d’un microphone, un anonyme face à moi, dont je reconnais la voix posée et chaleureuse de l’artiste conceptuel Laurent Mareschal, m’enjoint à livrer mes impressions.
Une courte capsule sonore permet avec ce lien, d’écouter le montage de deux témoignages, à partir de cette même image.
LOPP serait selon les recherches de l’artiste l’acronyme de Liga Obrony Powietrznej i Przeciwgazowej (Ligue de défense aérienne et anti-gaz), une organisation paramilitaire polonaise fondée en 1928. «Elle avait pour but de promouvoir l’aviation civile et militaire ainsi que la défense anti-gaz auprès de la population polonaise, nous apprend-elle. »
On me donnera avant de partir, la traduction française du texte en Yiddish, au dos de la carte postale, réalisée par une amie de l’artiste, Laurence Aptekier : « Je te prie petit papa de ne pas…rire car c’est photographié dans la rue…chez les Majgarn Goupelndir… Si j’avais de l’argent, ce serait une plus belle carte, et nous voulons aussi recevoir une carte de toi, car tu nous manques. En souvenir éternel, nous envoyons notre photo pour mon bien aimé mari et père Zaydman…et que nous soyons déjà bientôt ensemble ». Année 1931
J’apprends alors que la plupart des personnes photographiées apparaissant dans les douze images proposées à la lecture sont décédées pendant la guerre, dans les camps ou lors de leurs déportations. Nous sommes au mémorial de la Shoah, le 6 juin dernier : j’aurais pu me le figurer !
Mais là où l’art de Tami Notsani opère, c’est que cette performance collective et participative n’a pas pour objet la culpabilité ; au contraire, elle tisse un fil singulier, ténu entre les individus, réanimant 70 ans plus tard, les moments de vie et d’espoir, de ces disparus : « La veille » aux deux sens du terme !

Tami Notsani est née en Israël en 1972, son travail fut présenté dans différents musées et instituons à travers le monde et ses œuvres ont rejoint plusieurs collections privées en France, en Europe, en Israël, au Maroc, en Suisse et aux Etats-Unis. A l’issue d’études scientifiques, elle se tourne vers la photographie à l’École des Beaux-Arts de Jérusalem, Bezalel, puis quitte Israël en 2000 pour la France afin de suivre un troisième cycle au studio national des arts contemporains, le Fresnoy qui vernissait son exposition annuelle, Panorama, le week-end dernier.
« À travers une pratique qui se déploie entre la photographie, la vidéo et plus récemment l’installation et les performances participatives, Tami Notsani développe une réflexion autour de l’identité, la mémoire, la transformation et la transmission, privilégiant une approche documentaire intimiste, précise la commissaire Marie Deparis-Yafil. Dans ses images, la petite histoire rejoint et éclaire la grande – un détail à première vue anodin devient extrêmement signifiant et nous parle des cicatrices et strates qui ont sédimenté une Histoire ».

Samedi et dimanche prochains, Tami Notsani nous propose d’écouter, cette fois au cœur de la crypte du mémorial, ces voix mêlées d’émotions spéculatives ou de souvenirs, dans une installation interactive qui comme un voyage dans le temps sur les sentiers de nos destinées, peut soudain bifurquer… Pour le pire.
« La veille » est une œuvre collaborative – un adjectif que l’histoire et les hommes ont sali – la performance un acte de résistance qui fait face à l’oubli. Dans sa restitution, des dispositifs sonores seront proposés au public, permettant de naviguer entre plusieurs parcours au sein du mémorial ; chacun emmenant le visiteur d’un pupitre à l’autre, dans une expérience intime, sensible et nécessairement plurielle.

L’installation prend ici une résonance toute particulière, dans le cadre de l’édition 2026 des Journées Européennes du Patrimoine, qui mettent cette année à l’honneur, la photographie célébrant son Bicentenaire, comme valeur « patrimoniale » de nos mémoires et inconscients collectifs. Elle fait figure de rappel à la vie, à la rencontre, dans cette période troublée par des gouvernances, dont la guerre, les technosciences et la violence acharnée semblent être les moteurs d’une croissance déraisonnée.
Informations pratiques > Mémorial de la Shoah : 17 rue Geoffroy l’Asnier, Paris 4e . Samedi 19 et dimanche 20 Septembre de 10h à 18h. En accès libre
Liens vers l’événement ici !
Visuel d’ouverture > Vue de la performance participative La Veille de Tami Notsani, Nuit blanche Paris, 2026 au Mémorial de la Shoah. Crédit photo : © Nadia Rabhi

