Invitation au dialogue des théories esthétiques d’Occident et de Chine

Avec La logique culturelle de la théorie de l’art, qui paraît en français aux Presses universitaires de Rennes, Zhou Xian fait dialoguer les pensées chinoise et occidentale sur l’art et la littérature à l’aune de la modernité. Professeur à la Faculté des arts de l’université de Nanjing et enseignant dans diverses universités à travers le monde, il est également vice-président de la Société chinoise d’esthétique et de la Société chinoise de la théorie de l’art et de la littérature. Pascale Elbaz*, l’une des deux traductrices de l’ouvrage en français, revient pour ArtsHebdoMédias sur cette aventure de traduction et sur l’intérêt de cet essai.

La logique culturelle de la théorie de l’art, Xian Zhou, traduction Pascale Elbaz et Jing Wang, Presse universitaires de Rennes, 2026. 334 pages. 25 €.

On ne ressort pas inchangée de trois ans de traduction. Trois ans de traduction, c’est, pour chaque chapitre, un travail en trois phases : une phase de lecture et de documentation qui permet l’accès au texte, à ses idées, à ses principaux concepts, à ses références ; une phase de traduction proprement dite, avec les questions linguistiques et conceptuelles qu’elle soulève, et une phase de relecture, une relecture bilingue dans un premier temps, puis unilingue par chacune des deux traductrices et par une personne experte non sinophone, en l’occurrence Carole Talon-Hugon, présidente de la Société française d’esthétique et académicienne en sciences morales et politiques. L’ouvrage comporte onze chapitres et un entretien entre Zhou Xian, l’auteur de l’essai, et Carole Talon-Hugon, à propos de l’intérêt de mener une collaboration étroite entre esthéticiens d’Occident et de Chine.
Cet essai était truffé de citations de textes d’auteurs chinois ou traduits en chinois, les premiers émanant d’artistes et d’historiens de l’art contemporains mais aussi des classiques de la poésie et de la littérature ; les seconds puisant aux sources occidentales de l’histoire de l’art, de la critique d’art et de la philosophie.
C’est donc tout un univers conceptuel, linguistique et visuel qui s’est offert à nous, traductrices. Un univers conceptuel en premier lieu, car Zhou Xian manie les grandes catégories qui ont permis à travers les âges de rendre compte de ce phénomène culturel si intrigant qu’est l’art, aussi bien en Occident – la mimesis, l’ekphrasis, le Beau, etc. – qu’en Chine – xing (forme) et shen (esprit) ; shenyun (résonance spirituelle) et xingsi (ressemblance formelle) ; yijing (fusion entre sentiment et paysage) et jingjie (univers poétique).
L’univers linguistique qui s’est ouvert était celui d’une langue, la langue chinoise, qui aime à se répéter pour s’assurer de la compréhension des lecteurs ; cet univers était à rendre dans une langue plus sobre, la langue française, qui n’apprécie guère la répétition. Un univers de métaphores qui n’étaient pas toujours traduisibles ou ne faisaient pas sens en français et qu’il fallait parfois rendre pour le sens uniquement. Un univers culturellement riche où les propos ou les idées des grands penseurs ou poètes sont repris sans nécessairement que leur origine soit signalée, tant ces formules sont progressivement entrées dans la langue commune.
Enfin, un univers visuel, car les références aux œuvres sont nombreuses et impliquent un va-et-vient constant entre la référence textuelle et le visuel : sculpture, peinture, danse, ou film. Le cahier d’images, nécessairement trop limité, est là pour inciter à une lecture agile, entre texte et image. Par exemple, on pourra s’interroger sur l’utilisation particulière de la contre-plongée dans le portrait de Mao Yan intitulé Mon poète. Pour aller plus loin, on pourra s’engager avec Meng Luding, Wang Chuan ou Zhou Changjiang dans les degrés d’abstraction de l’art chinois contemporain ou se lancer à la découverte des productions de Xu Bing, He Yunchang et Cai Guoqiang en s’interrogeant sur leur statut d’œuvre d’art et sur la frontière entre ce qui relève de l’art et ce qui n’en relève pas – à moins qu’il n’y ait cette fameuse « zone grise » à la frontière ?
Alors, pourquoi avoir traduit en français et proposer à la lecture La logique culturelle de la théorie de l’art de Zhou Xian ?
Cet ouvrage est doublement éclairant. Premièrement, en ce qu’il rend compte de l’écho de la théorie littéraire et artistique occidentale en Chine. L’auteur présente ainsi, dans une première partie intitulée L’esthétique et la théorie de l’art, la façon dont ces deux disciplines, nées en Occident, ont été perçues et comprises en Chine et la manière dont elles ont pu entrer en résonance avec la pensée traditionnelle chinoise sur l’art et la littérature.
Deuxièmement, en ce qu’il donne à voir les problématiques de l’art chinois moderne et contemporain et la façon dont les artistes y répondent. Dans la deuxième partie du livre, intitulée Les problématiques artistiques et leur critique, l’auteur passe en revue les problèmes spécifiques que rencontrent et ont rencontré les arts modernes et contemporains chinois, à travers la Nouvelle poésie, la peinture du corps, l’abstraction, le cinéma-spectacle et les danses de rue ou de place (illustration en ouverture de ce texte).
J’ajouterais un troisième point d’intérêt, peut-être le plus saillant, même s’il ne correspond pas à une « partie » du livre. L’auteur s’inquiète du fait que l’esthétique aujourd’hui en Chine ne fournisse pas de nouvelles armes intellectuelles pour critiquer la culture actuelle, consumériste et de divertissement, notamment parce qu’elle est devenue une discipline autonome, et non plus une pratique réflexive au service de la société. Il se demande ainsi comment lutter contre l’épuisement de l’attention ou le déclin de la culture intellectuelle au profit du divertissement. Qu’il appelle les esthéticiens à réfléchir aux moyens de sauvegarder la capacité d’attention du public ou à développer sa rationalité critique, la contribution de l’esthétique à la société est, dans son essai, un horizon constant.
Cette édition est spécialement conçue pour un public francophone. Certains chapitres de l’ouvrage original qui présentaient les concepts occidentaux sans montrer leur influence ou les réactions qu’ils suscitaient en Chine ont été remplacés par d’autres essais parus dans des revues littéraires ou de critique d’art. Nous nous sommes appliquées à ce que les notions non familières au public francophone soient présentées en notes, en veillant toutefois à ne pas multiplier celles-ci, afin de ne pas alourdir la lecture.
En bref, la lecture de cet essai est une invitation à suivre le raisonnement d’un théoricien de l’esthétique nourri aux deux traditions, occidentale et chinoise, et à comprendre comment le dialogue des idées esthétiques et des cultures visuelles peut se dérouler dans le respect de sa propre tradition et l’ouverture à l’autre. Gageons que les lectrices et les lecteurs français ne seront pas insensibles à cette invitation au dialogue.

*Pascale Elbaz est docteure en langue et civilisation chinoises de l’Inalco, enseignante-chercheuse à l’ISIT Paris Panthéon Assas et chercheuse associée à l’IFRAE (Institut français de recherche sur l’Asie de l’Est). Ses recherches touchent à la naissance du vocabulaire esthétique moderne chinois et à la pédagogie de la traduction à l’ère des technologies multilingues. Elle a traduit du chinois au français Le chant de la terre chinoise et Histoire illustrée de la peinture chinoise, publiés chez Horizon oriental en 2021.

Infos pratiques> La logique culturelle de la théorie de l’art, Xian Zhou, traduction Pascale Elbaz et Jing Wang, Presse universitaires de Rennes, 2026. 334 pages. 25 €.

Image d’ouverture> Danse de place. Suzhou, Chine. Juin 2026. © Pascale Elbaz