Rare figure féminine de la scène de l’art urbain français à s’être imposée sur la scène internationale, Fafi n’a cessé de faire évoluer son univers, depuis ses premiers pas à Toulouse il y a plus de deux décennies, jusqu’à l’incroyable épopée des Fafinettes dans la bande dessinée Le Carmine Vault, avec ses poupées pulpeuses qu’elle a contextualisées dans un monde imaginaire.
Le retour de Fafi sur la scène parisienne et internationale n’a rien d’un simple come-back. Après des années passées sur la côte basque, loin des circuits artistiques traditionnels, ce retour sur la scène parisienne et internationale s’inscrit comme une revanche de la vie et coïncide avec la reconnaissance de la culture graffiti et de ses pratiques connexes alors qu’elles s’institutionnalisent en intégrant les musées (expositions, collections publiques), et s’inscrivent définitivement dans le champ de l’art contemporain.
Sa récente présence à Paris à la galerie Chenu-Longhi, où elle a présenté de nouveaux travaux, et à la Grande Halle de La Villette pour l’exposition Beyond the Streets, agit comme une sorte de révélateur : celui d’une histoire du graffiti et de l’art urbain encore largement écrite au masculin. Dans ce contexte, interrogeons-nous sur ce que révèlent les Fafinettes que nous croisons depuis des années sur les murs des villes. Entretien avec la seule peintresse française présente dans l’iconique exposition Beyond The Streets.
Les Fafinettes : de l’icône cute au personnage politique
Au-delà de ses emblématiques Fafinettes, figures féminines pop, sexy et colorées apparues sur les murs du monde entier depuis les années 1990, Fafi a progressivement construit une véritable mythologie de l’empowerment féminin. À partir de Le Carmine Vault (2012), ses personnages acquièrent une profondeur narrative et évoluent dans un univers autonome où s’entremêlent rapports de pouvoir, violence, résilience et émancipation. Longtemps réduite à une esthétique pop, son œuvre révèle une réflexion plus complexe sur les relations humaines et les transformations identitaires. À l’occasion de son retour sur la scène parisienne, l’artiste revient sur près de trente ans de création et sur l’évolution d’une œuvre qui a contribué à élargir les frontières de l’art urbain.
ArtsHebdoMédias. – Les Fafinettes ont beaucoup évolué. Elles ont longtemps été perçues comme des figures pop et sexy. Pourtant, derrière cette apparente légèreté se construit un univers plus complexe. Comment ce déplacement du regard s’est-il construit ?
Fafi. – Dès le départ, j’observais énormément les femmes dans la rue. Je peux encore passer des heures à regarder les gens, surtout les femmes et les jeunes filles. Elles deviennent une traduction dans les Fafinettes. Aujourd’hui encore, je voyage beaucoup et je continue de regarder les mêmes choses. Mais les Fafinettes ont maintenant leur propre planète. Elles existent dans un monde que je leur ai créé au début des années 2010. Avec le recul, je reconnais que ces personnages ont grandi avec moi. Elles ont un trait plus sûr, plus maîtrisé, moins séducteur. Les couleurs ont changé, les postures aussi. Je pense que cela traduit simplement mon propre chemin. Pendant longtemps, je pensais que je n’étais pas très bonne en peinture. Aujourd’hui, avec davantage d’expérience et de confiance, les Fafinettes aussi sont devenues plus assurées. Cette évolution dépasse la seule question stylistique. Les Fafinettes ne sont plus uniquement des figures décoratives, elles deviennent des sujets autonomes.
Le Carmine Vault : la construction d’une mythologie urbaine
À partir de la sortie de la bande dessinée Le Carmine Vault, publiée en 2012, vous ne vous contentez plus de représenter ces héroïnes sexy, vous leur inventez une société avec ses propres modalités de fonctionnement. Pourquoi avoir ressenti le besoin d’imaginer un monde narratif autour des Fafinettes ?
Le Carmine Vault représentait vraiment la genèse de leur planète. Dans le deuxième volume, j’ai voulu créer une véritable société. La société s’organise autour d’une dictatrice, d’une économie, de classes sociales et de personnages aux fonctions très différentes. Les « Missionnaires » sont envoyées sur Terre pour récolter les larmes des hommes, ressource vitale sur leur planète. Dans cette société imaginaire apparaissent aussi les « Hululus », pirates devenues extrêmement violentes à force d’avoir épuisé leurs différentes vies, ou encore des personnages mutilés par leur existence. Les amputations sont aussi une façon de parler du vieillissement, des blessures affectives. Comme si certains chagrins d’amour finissaient par laisser une marque physique. Sous l’apparente fantaisie se construit ainsi une réflexion sur les rapports de domination, les relations entre les femmes et les hommes et les formes contemporaines du pouvoir. Les larmes des hommes incarnent cette ressource. L’idée a émergé suite à de nombreuses interrogations et échanges avec mon amie Lolita Pille (romancière et scénariste, ndr) sur nos expériences respectives. On avait l’impression que les relations entre les femmes et les hommes devenaient très compliquées, et que l’on s’abîmait mutuellement. Cette économie des larmes est née de là et questionne nos affects, nos rapports à l’autre, ainsi que la façon dont ils peuvent devenir des espaces de pouvoir où les rapports humains prennent éventuellement des formes toxiques, ou au contraire, réparatrices.
Féminiser la culture graffiti
La subversion ne réside donc plus seulement dans le geste de peindre illégalement un mur : elle s’incarne désormais dans une fiction politique. Lorsque vous commencez à peindre à Toulouse dans les années 1990, le graffiti est un territoire majoritairement masculin. Votre pratique peut-elle être lue comme une réponse à cette histoire du graffiti écrite presque exclusivement par des hommes ?
Quand j’ai commencé à peindre, on me taillait énormément. Les graffeurs essayaient quelquefois de me décourager. Aujourd’hui, c’est moi qui suis invitée dans ces grandes expositions. C’est peut-être un petit pied de nez. Pourtant, les critiques ne venaient pas uniquement du milieu du graffiti. Certaines féministes pensaient qu’un homme se cachait derrière les dessins de Fafinettes. Elles trouvaient que je fragilisais encore davantage l’image des femmes. Puis, un jour j’ai rencontré l’une d’elles, nous avons échangé sur sa vision de mon art et j’ai compris ce qu’elle voulait dire. Ça m’a amenée à faire évoluer mes dessins, ce que je continue de faire en observant les femmes de par le monde et en les écoutant. Cette attention portée aux réactions du public fait partie intégrante de mon travail. La rue appartient à tout le monde. Les gens vivent avec les peintures. Ils s’arrêtent, ils discutent avec moi pendant que je peins. Cette interaction influence forcément mon travail. Pour moi, le girl power commence avant le contenu même des images. Il s’inscrit déjà dans le fait d’aller peindre dans la rue. Les Fafinettes sont là pour enlever un peu de l’hostilité de l’espace public.

De la rue aux galeries et institutions
Votre présence dans Beyond the Streets marque une étape importante de votre parcours. Comment vivez-vous cette institutionnalisation du street art ?
Pour moi, Beyond the Streets représente une consécration. Je suis heureuse d’y participer. Même si je trouve qu’il devrait y avoir davantage de femmes parmi les artistes, mais ça c’est une autre discussion. Nous ne sommes que quelques-unes à présenter nos œuvres et je suis la seule peintre française de l’exposition.
Après plusieurs années de retrait volontaire, comment accueillez-vous ce retour en force ?
J’ai dû prendre le temps d’élever mon fils qui avait perdu son père (Dj Mehdi, ndr). Je me suis mise en retrait à ce moment-là mais honnêtement, j’avais également moins de sollicitations pour mon art alors que c’était le moment où j’en avais le plus besoin. Et au moment de la pandémie de Covid, je suis partie habiter à Biarritz. J’ai quitté Paris, comme beaucoup de familles, et comme j’étais seule avec mon fils, il a été assez facile de prendre la décision de nous rapprocher de la nature, d’être plus proche de l’océan, de la montagne, et tout simplement de changer de cadre de vie. Honnêtement, à cette période, je voyais beaucoup d’amis autour de moi rencontrer un grand succès dans leur carrière, et de mon côté, je me voyais stagner. J’avais besoin de prendre de la distance, de faire le vide, de retrouver quelque chose de l’ordre du commencement. Ce changement a finalement été très bénéfique. Je ne sais pas exactement pourquoi tout arrive maintenant. Je ne sais pas si c’est parce que ma mission de maman est un petit peu allégée. Mon fils est grand désormais et vole de ses propres ailes. Peut-être est-ce aussi parce que je me sens mieux. Pendant longtemps, j’ai manqué de confiance en moi, je doutais de mes capacités picturales. Aujourd’hui, je me sens prête à accueillir tout ce qui arrive de positif ! Et puis, avec mon nouveau studio en Espagne, je me rends compte que les propositions d’expositions se multiplient, j’ai plein d’idées de projets, je reprends confiance. Je ne suis pas si nulle que ça finalement (rires). Cette confiance vient peut-être aussi de la cinquantaine où je sens que j’ai davantage d’expérience.
Cette reconnaissance institutionnelle ne remet pourtant jamais en cause votre attachement à la rue…
Plus je fais de projets autorisés ou de commandes, plus j’ai envie d’être généreuse avec le public. J’ai toujours envie de peindre dans la rue. Et je pense que les gens ont aussi droit à des œuvres gratuites. Je n’oppose pas musée et espace public, je revendique plutôt une circulation permanente entre les deux.
À quoi ressemblera la peinture du troisième millénaire ?
Pour moi, la peinture du futur s’apparente à une sculpture. Elle prend du volume. Je rêve depuis vingt ans de créer une exposition immersive où le public entrerait littéralement dans le monde des Fafinettes. Ce projet est d’ailleurs aujourd’hui en passe de se concrétiser à travers une exposition à venir. J’ai plein d’idées. Je voudrais aussi qu’il y ait du volume et des sensations.
À suivre…
Après avoir conquis les murs des villes, les Fafinettes semblent ainsi destinées à devenir des environnements à part entière. De simples personnages peints dans l’espace urbain dans les années 1990, elles se sont progressivement transformées en une mythologie contemporaine où l’esthétique pop et sucrée a pris corps dans une réflexion sur les rapports de pouvoir, les blessures intimes et les formes d’émancipation. Finalement, leur revanche est peut-être d’avoir déplacé la subversion du mur, où il s’agissait d’apprivoiser l’espace public, vers une réflexion qui interroge les récits dominants, les identités assignées et les mécanismes invisibles de pouvoir qui façonnent nos imaginaires. Une posture émancipatrice incarnée par le parcours même de transformation de l’artiste.
Infos pratiques> Beyond the Streets, jusqu’au 27 août 2026, La Grande Halle de La Villette, Hall 3 (derrière La Petite Halle), 211, avenue Jean Jaurès, 75019 Paris. Du mardi au vendredi de 11h à 19h. Samedi de 11h à 20h. Dimanche de 11h à 18h.
Image d’ouverture> L’artiste Fafi investit l’espace qu’elle a personnalisé au sein de l’exposition Beyond the Streets à Paris, entourée de ses figures iconiques, les Fafinettes, devenues sa signature visuelle. © Photo ABK

