Christian Lacroix ou la parrhésia au bout des doigts

Arles, dernier rappel ! Tandis que Les 53e Rencontres photographiques programment leurs expositions, jusqu’au dimanche 4 octobre, le musée Réattu nous propose de déambuler dans 70 ans d’archives sorties des cartons d’une association consacrée à l’œuvre de Christian Lacroix – depuis sa petite enfance arlésienne aux sommets de la haute couture parisienne, au théâtre ou à l’opéra : bel hommage au dessinateur prolixe dans une prosopopée de Dessins, gribouillages et graffitis.

La parrhésia n’est pas la paresse, bien au contraire ! La racine vient du grec ancien parrêsia pour franc-parler, une liberté, un flux de parole exprimée sans réserve. Christian Lacroix semble en avoir tous les symptômes – non pas que toute la vérité sortit de la bouche de l’homme qui fit une belle carrière dans la haute couture quittant la maison Patou pour lancer sa marque sous l’égide de Bernard Arnault en 1987, mais que cette parrhésia lui sortit plutôt du bout des doigts : autrement dit Christian Lacroix dessine depuis la maternelle, comme une respiration ; animé par le désir quasi obsessionnel de devoir rapporter, griffonner, illustrer sur papier tout ce qu’il voit ! Des postures, des silhouettes, des personnages hauts en couleur ou bien ceinturés de noir, dans cette ville de toutes les processions où au début du siècle dernier, sous les yeux curieux d’un petit garçon, l’on charriait encore à travers les ruines, des cadavres. Une ville aux portes de la Camargue, fière de ses savoir-faire vernaculaires, de ses artisanats d’art, de ses fêtes et rituels, où l’on porte beau le costume.

© Christian Lacroix, dessin au crayon sur papier exposé dans Dessins, gribouillages et graffitis, Musée Réattu 2026 © ©Monsieur Christian Lacroix ©photo orevo

Ah ! Le noir chez Lacroix, dont on retient par contraste, le rouge de la corrida et les harmonies chamarrées. « J’avais travaillé sur Othello au Théâtre, dit-il, cela m’avait beaucoup plu et inspiré pour la couture d’après qui avait été complètement noire.  Une collection que j’avais d’ailleurs promis à la princesse de Galles Lady Diana, de présenter dans une vente de charité à Londres, et dont on peut voir ici, dans l’exposition, le carton d’invitation. On défilait au musée d’histoire naturelle, toutes ces filles habillées en noir au milieu des dinosaures, c’était très émouvant, très beau… Et triste aussi car Lady Di est morte un mois avant le défilé. » Mais ce que voulait dire Christian Lacroix ému par le contexte de l’annecdote, c’est que cette collection avait d’abord été présentée à Paris : à l’issue du défilé, une critique de mode qu’il connaissait déboule en cabine et s’exclame : « Eh bien Christian, Christian ! Cette explosion de couleurs, c’est tellement formidable ! – Mais, l’interroge le couturier, tu as bien vu le défilé ? – Chez toi, renvoie la dame avec panache, le noir sera toujours fuchsia ! »

© Christian Lacroix, crayon et aquarelle sur papier, exposé dans Dessins, gribouillages et graffitis, Musée Réattu 2026 ©Monsieur Christian Lacroix ©photo orevo

Voici l’une des saynettes que le dessinateur septuagénaire, raffiné et débonnaire, nous narra, cette fois-ci par la voix, déambulant sans réelle chronologie dans un « déballage » de Dessins, gribouillages et graffitis, sous le regard complice d’Andy Neyrotti, conservateur du musée.

© Christian Lacroix, dessins exposés dans Dessins, gribouillages et graffitis, Musée Réattu 2026 ©Monsieur Christian Lacroix ©photo orevo

« Déballage ? » N’est-ce pas un peu offensant pour l’artiste et le commissaire ? « Il s’agissait littéralement de fouiller des cartons, un fonds de dessins inédits prêté par l’association Archives Patrimoine Monsieur Christian Lacroix, récemment installée à Arles, précise Andy Neyrotti. Entre 2015 et 2024, Lacroix avait mis en dépôt au musée un ensemble de 69 dessins réalisés à l’époque de sa maison de haute couture, de la fin des années 1980 aux années 2000. Or la présence de ces dessins au musée fut le point de départ d’une réflexion plus large sur la place du dessin en tant que travail préparatoire ou pratique artistique libre chez cet artiste aux multiples facettes. » 

 

© Christian Lacroix, croquis de mode 1977-1978, crayon gouache et papier. Dessins, gribouillages et graffitis, Musée Réattu 2026 ©Monsieur Christian Lacroix ©photo orevo

Lacroix qui envisagea un moment d’être lui-même conservateur, sans doute mu par le désir de répertorier, toutes ses expériences visuelles et culturelles par le dessin, en a développé une virtuosité exercée en flux tendu, sur tout support : au crayon, au feutre, à l’encre, à la gouache, à l’acrylique, par le collage, et bientôt sur palette graphique.

« Dès l’âge de 6 ans, j’ai pris l’habitude et le soin de répertorier scrupuleusement en dessins commentés le moindre changement dans l’histoire de la mode. J’entretenais le souhait fou de lister chaque modification d’ourlet, chaque évolution de manche […] je me faisais fort, poursuit-il, avec ironie, d’épingler toutes les typologies de vêtements historiques ou même folkloriques ».  

© Christian Lacroix, dessin de l’Arlésienne exposé dans Dessins, gribouillages et graffitis, Musée Réattu 2026. ©Monsieur Christian Lacroix ©photo orevo

Si l’exposition* de 2008 au Musée Réattu, dont  Lacroix était à la fois commissaire et scénographe, mettait en avant ses créations, pour la haute couture, celle de 2012* révéla davantage son travail de costumier pour le théâtre et l’opéra.

© Christian Lacroix, croquis de mode 1977-1978, crayon gouache et papier. Dessins, gribouillages et graffitis, Musée Réattu 2026 ©Monsieur Christian Lacroix ©photo orevo
© Christian Lacroix, croquis de mode 1977-1978, crayon gouache et papier. Dessins, gribouillages et graffitis, Musée Réattu 2026 ©Monsieur Christian Lacroix ©photo orevo

« Petit, j’avais découvert dans le grenier de ma grand-mère La mode illustrée de 1860 reprend Lacroix : pour un gamin découvrir des dessins de mode datant d’un siècle c’était magnifique, presque magique ! Dans la même année où presque, je découvrais Le guépard de Visconti (le film sorti en 1963 adapté du roman de Giuseppe Tomasi di Lampedusa, ndlr) et sa fameuse scène de bal dont les costumes correspondaient aux illustrations, et c‘est là que je me suis dit, c’est le métier que je veux faire : costumier. »

Arrivé à Paris, après avoir étudié l’histoire de l’art à l’Université de Montpellier,  puis à la Sorbonne, Lacroix s’inscrit à l’École du Louvre, et avant toute autre chose, au poulailler de l’Opéra pour y contempler des spectacles dont il s’amuse à croquer les protagonistes et les décors, quitte à les modifier si la pièce ne lui a pas plu.

© Christian Lacroix, dessin exposé dans Dessins, gribouillages et graffitis, Musée Réattu 2026 ©Monsieur Christian Lacroix ©photo orevo

On comprend mieux comment le musée Réattu se retrouve soudain doté d’un fonds débordant de croquis de mode et dessins conservés depuis l’enfance, sur du papier libre, des carnets d’hôtels, enveloppes, post-it, ou boîtes de médicaments… Tous ces objets embarqués témoignent d’une volonté compulsive à dessiner tout ce que voit et conçoit Lacroix. Ébauches de vêtements,  de décors et costumes, illustrations de livres, affiches ou couvertures de magazines, captent notre attention autant qu’ils ou elles  convoquent le merveilleux… jusqu’aux tapis imprimés exposés au sol dans l’un des salons du musée.

© Christian Lacroix, dessin sur papier – exposé dans Dessins, gribouillages et graffitis, Musée Réattu 2026 ©Monsieur Christian Lacroix ©photo orevo
© Christian Lacroix, griboullis – détail sur papier imprimé exposé dans Dessins, gribouillages et graffitis, Musée Réattu 2026 ©Monsieur Christian Lacroix. Photo orevo

Y sont d’ailleurs présentées de magnifiques pièces naturalistes, dessins d’une grande finesse rendant compte de manière stylisée d’une observation attentive et d’un langage partagé avec les oiseaux  – « Les insectes, ça c’est de la science-fiction », commente Lacroix –  quoi qu’il en soit, des œuvres  témoignant  d’une sérénité préservée, à travers l’évocation de jardins foisonnants exposés au côté d’un portrait de sa femme Françoise, complice et soutien des premiers jours.

Dessins, gribouillages et graffitis traverse ainsi toutes les thématiques emblématiques de Christian Lacroix ou plutôt « les totems » de l’artiste, tels que l’Arlésienne, la Provence, la Camargue, la tauromachie… qui furent les motifs de ses premiers dessins mais aussi de ses premiers défilés,  inspirés par une ville qui se voulait plus espagnole que française : « Mon père dessinait des chevaux, des taureaux et des corridas, raconte Lacroix, j’ai commencé par ça et ça a duré parce qu’enfant ça ne s’oublie pas ! »

 

© Christian Lacroix, Toro année 2010 dessin à la palette graphique. Dessins, gribouillages et graffitis, Musée Réattu 2026 ©Monsieur Christian Lacroix

 

© Christian Lacroix, dessin exposé dans Dessins, gribouillages et graffitis, Musée Réattu 2026 ©Monsieur Christian Lacroix. ©photo orevo

« J’ai aussi illustré la Tarasque qui a mangé beaucoup de jeune gens à l’issue d’une commande pour le musée de Tarascon, raconte plus loin Lacroix espiègle, face à de magnifiques tapisseries réalisées à Aubusson. « J’ai envie d’en refaire, dit-il, avec toute la curiosité exacerbée d’un jeune plasticien ! » Nourri par les mythes de la région où il a grandi, Lacroix aime en décliner les thèmes et la matière d’après ses dessins, telle que la céramique explorée en Chine. La Tarasque était une redoutable créature fantasmagorique vivant sur les bords du Rhône près de Nerluc, évoquée dans les contes de Provence, que chevaliers et rois ne réussissaient à mettre en échec tandis qu’elle s’inclina devant les prières de sainte Marthe ! « C’est en souvenir de la bête que la ville fut rebaptisée Tarascon ! » Déambuler dans le musée Réattu avec Christian Lacroix et  Andy Neyrotti est un voyage à travers le temps et le territoire… Il se trouve alors qu’une salle entière soit consacrée aux monstres – mais plus particulièrement à ceux que Lacroix a dans la tête, nous laissant méditer devant de truculentes élucubrations graphiques dont chacun sera son propre interprète.

© Christian Lacroix, céramique – exposée dans Dessins, gribouillages et graffitis, Musée Réattu 2026 ©orevo
© Christian Lacroix, dessin de la Tarasque – exposé dans Dessins, gribouillages et graffitis, Musée Réattu 2026 ©orevo

« J’ai appris sur le tas chez Hermès après avoir suivi des enseignements à l’École du Louvre […] reprend Lacroix, dans un « effort » de chronologie. Et deux ans plus tard, j’étais sacré directeur artistique de la maison Patou alors que je n’avais jamais fait cela de ma vie, lance-t-il ingénu : je savais dessiner mais l’on m’avait dit que j’étais meilleur pour la couleur, les motifs et les broderies alors que coupe et technique n’ont jamais été mes points forts ! »  25 ans au sommet tout de même avant que sa marque soit dilapidée par LVMH en « duty free ». Ce n’est pas rien, quand plusieurs films remarquables documentent actuellement toute la violence, au nom de la créativité, du zèle, de la compétition et du profit, avec laquelle le milieu de la mode a englouti certains de ses pairs.

© Christian Lacroix, dessin exposé dans Dessins, gribouillages et graffitis, Musée Réattu 2026 ©Monsieur Christian Lacroix. ©photo orevo

« En 2008, alors que j’étais directeur artistique des Rencontres Photographiques d’Arles, signe des dieux, le musée Réattu présentait mes modèles couture, se souvient Lacroix, j’ai senti qu’une page se tournait… Pour le mieux, puisque la Maison de couture s’arrêtait un an après en 2009 ! Ensuite j’ai pu me consacrer au costume de théâtre et à la scénographie. »

Le dessin toujours pour fil d’Ariane, défini comme « maximaliste » par Neyrotti, quelque peu expressionniste par l’exagération de la posture ou de silhouette d’une personnalité de caractère, plus éliptique à la palette, ou flirtant parfois même avec le surréalisme, Lacroix, trouve toute sa place au sein du spectacle vivant. Une grande partie du fonds dans ce domaine est d’ailleurs conservée au CNCS, Centre national du costume et de la scène à Moulins qui recense avec l’INHA pour la seule période 1986-2009, 1900 esquisses préparatoires pour une trentaine de productions. Réapprenant à dessiner à la main, quand dans la mode, la palette graphique semblait mieux appropriée, le créateur aguerri a signé plus d’une centaine de spectacles en tant que costumier, concepteur de décors ou scénographe pour le théâtre, le ballet, l’opérette ou l’opéra. « J’exerce aujourd’hui, le métier que j’ai toujours voulu faire », dit-il. 

© Christian Lacroix, croquis pour costume exposé dans Dessins, gribouillages et graffitis, Musée Réattu 2026 ©Monsieur Christian Lacroix. ©photo orevo
© Christian Lacroix, dessin collage – exposé dans Dessins, gribouillages et graffitis, Musée Réattu 2026 ©Monsieur Christian Lacroix. ©photo orevo

Deux fois récompensé d’un Molière notamment, pour ses costumes dans le Phèdre d’Anne Delbée, taillés pour et avec l’atelier de la Comédie-Française, Lacroix se réjouit que le Musée ait pu accrocher une série de croquis pour la scène  : quelques inédits notamment que découvrira son complice Éric Ruf, metteur en scène avec lequel il compte plus d’une vingtaine de collaborations dont Peer Gynt  (Ibsen) en 2012, Roméo et Juliette (Shakespeare) en 2015 ou le Soulier de satin (Claudel) en 2024 qui remporte un molière collectif de la meilleure création visuelle !

Aujourd’hui le petit garçon qui traversait les ruines sous le soleil pour aller à l’école et n’avait jamais remporté un concours de dessin, auquel sa maman l’avait inscrit, a pris sa revanche, et continue de rêver en noir et blanc. Il se demande bien en revanche quel nouveau défi pourrait le motiver quand peu intéressé par le costume contemporain, il fut « le plus heureux des hommes, dit-il, lorsqu‘il créa en 2025, les costumes et les décors de Carmen à l’époque de sa création,  pour une fondation française à Venise, Palazzetto Bru Zane  consacrée à la musique romantique et à l’opéra du XIXe. C’était mon rêve d’enfant, conclut-il ! Des gravures de chaque tableau avaient été faites à l’époque et lorsqu’on prenait la photo des comédiens bien immobiles à la fin, c’était le nirvana… »

© Christian Lacroix, croquis pour la scène  exposé dans Dessins, gribouillages et graffitis, Musée Réattu 2026 ©Monsieur Christian Lacroix. ©photo orevo

Le dessin a pu mener au bout de ses désirs celui qui détestait reproduire à l’identique, ne savait ni faire les ombres, ni même les dos de ses silhouettes, et dont les chiens ou les chats qu’il adorait devenaient vite des caricatures sous son trait. « Je n’ai jamais eu en tête de devenir peintre, mais toujours d’avoir dessiné au service d’un projet », confie-t-il. Pourtant quelques portraits du maître, réalisés par des photographes de renom, s’immiscent dans la collection muséale, dont un  au côté d’un portrait de sénateur du Tintoret… Ou un peu plus loin,  Lacroix par lui-même à la palette graphique.  Tiens Tiens !

© Christian Lacroix, autoportrait –  palette graphique dans les années 2020, exposé sur papier dans Dessins, gribouillages et graffitis, Musée Réattu 2026.©Monsieur Christian Lacroix.

On y découvre également d’autres clichés issus de sa collection personnelle, résonnant avec les collections contemporaines du Musée Réattu comme les nouvelles forteresses de Guillaume Janot (Neal, Tower blocks, 2000), le corps tatoué d’Arthur (sans titre 2007) de Laurent Goumarre, ou encore, les armures de cyclistes de Véronique 
Ellena (Le casque, Il Giro, série, Les Classiques cyclistes, 1998).

Plus qu’une exposition rétrospective, Dessins, gribouillages et graffitis est un hymne à la créativité, à l’affirmation d’un style, au plaisir de faire qui prolonge la main et nourrit l’artiste. Mais si Christian Lacroix pense avoir fait « tout ce qui lui semblait possible aujourd’hui » et se pose la question du futur, c’est qu’il n’a sans doute pas encore tout dit !

© Christian Lacroix, dessin collage – exposé dans Dessins, gribouillages et graffitis, Musée Réattu 2026 ©Monsieur Christian Lacroix. ©photo orevo

NB : Le terme parrêsia signifie en grec ancien « franc-parler, liberté de parole exprimée sans réserve, courage de dire la vérité ».

*Les expositions passées consacrées à l’œuvre de Lacroix : Musée Réattu, Christian Lacroix en 2008. Les Picasso d’Arles. Invitation à Christian Lacroix en 2012.

Informations pratiques > Christian Lacroix : Dessins, gribouillages et graffitis. Du 4 juillet au 4 octobre 2026 Musée Réattu – Arles. Ouvert du mardi au dimanche, de 10 h à 18 h (entrée jusqu’à 17 h 30) Musée Réattu, 10, rue du Grand Prieuré 13200 Arles – France Tél : 04 90 49 37 58.

Visuel d’ouverture > Christian Lacroix, Dessins, gribouillages et graffitis, Musée Réattu 2026 © Photo orevo