À vélo, Guillaume Dimanche a parcouru près de 5 000 kilomètres à travers l’Europe en deux saisons, de València à Chambord, en passant par Delft, Salzbourg ou Florence. Avec Filer Les Tangentes, l’artiste fait du voyage une performance et du chemin un espace d’observation, de rencontres et de création. Photographies et textes composent au fil des étapes le récit d’une traversée volontairement lente et frugale, attentive aux paysages comme aux transformations qui les affectent. Entre espaces naturels, terres agricoles, zones industrielles et villes, Guillaume Dimanche cherche une autre manière de circuler, de regarder et de tisser des liens avec les territoires et ceux qui les habitent. Une tangente, donc, pour tenter de s’écarter des trajectoires toutes tracées. Cet article est publié dans le cadre du partenariat entre ArtsHebdoMédias et TK-21-La Revue.
Un défi.
Une performance.
Tout un poème.

Filer Les Tangentes est une action artistique en deux saisons. Je suis allé voir si, comme Ulysse, mais plutôt Erasme, Zweig, Dürer, van Eyck, Vermeer ou Vinci, Goethe ou Van Gogh, on peut encore, dans quelques villes, rencontrer quelques amis, artistes, savants, chercheurs, inventeurs ou poètes. Rencontrer le paysage. J’ai pris la route pour vérifier si l’on peut traverser quelques plaines, fleuves et montagnes. Je monte sur le vélo pour savoir si la découverte se croise au coin de la route ou du chemin. Si en traversant des pays voisins on peut rencontrer d’autres couleurs.
Relier València à Chambord, c’est une course historique. Pas une destination, mais une boucle pour tisser des liens. Elle rappelle aussi celle de quelques autres aïeuls, dans d’autres temps que l’on dit risqués, archaïques ou des Lumières. Mais le temps d’aujourd’hui est-il si doux ? Les routes ne sont pas droites. Je remontais (dans le sens d’un planisphère) depuis la réserve naturelle de l’Albufera près de València, jusqu’au port de Delft vérifier s’il est toujours autant magnifique et lumineux, ou ce qu’en a fait la révolution chimique, la révolution du confort imperméable.

La révolution des plaisirs sédentaires.
La révolution des individualismes.
Jusqu’au XVIIIᵉ siècle, on traversait l’Europe pour écrire, dessiner, lire et chanter d’autres histoires, pour rencontrer de nouvelles techniques, voire des pratiques avec d’autres couleurs. On expérimentait les sens. On traversait du nord au sud ou d’ouest en est. Dans un temps long, suffisant pour s’imprégner, réfléchir, penser. Aujourd’hui on arrive, on instagramme et on retourne. C’est fini. L’intelligence est digitalisée. Artificielle.
C’est dans le chemin que s’engendre le poème.
Je le prends.
Je le rejoins.
Je l’écris.

Ce qui semble primordial dans la poursuite de l’enfermement des corps et des esprits, subi, accepté, volontaire, c’est la plus grande peur que nous ayons. La peur de la blessure, de la chute, la peur de la souffrance, de l’insécurité. La peur de la mort. Nous avons conçu, nous utilisons des machines intelligentes qui inventent des images numériques et les actions de calcul pour acheter et vendre en bourse plus vite et au meilleur prix, séparent les plaquettes du plasma, extraient du sang, mesurent l’usure des chaussettes. Tous ces outils rendent le vivant inutile. Ils s’ajoutent aux efface-poussières et aux éventre-tomates, aux films sériés qui durent cent heures, au défilé infini des Reels. On ne sait même plus quand le cerveau serait indisponible. Demain, c’est les soldes ! C’est les soldes toute l’année.

Alors, la tangente.
Il faut quand même chercher un peu pour savoir s’il y a un autre choix que le siphon globalisé. Un tourbillon dans lequel quelques langues et identités se fondent, peu à peu, l’une dans l’autre, en restant langues et identités. Avec douceur parfois, mais souvent plutôt violemment et toujours financièrement. Il y a toujours un marchand et un vendu. Nous avons inventé ce trou noir avant même de n’en avoir jamais vu l’image d’un seul vrai.
Mais nous sommes des animaux sociaux, hors de la compétition dans laquelle il faut éliminer, faire disparaître, quelque ennemi. Mais gentiment, sans doute.
Ou alors, partir quarante jours, jeûner dans un désert. Et après ? S’enfermer dans un ermitage.
C’est une autre piste.
Et un petit sillon entre les deux ? Entre le béhémoth et le moine ? Entre le diplodocus ou le tyrannosaure et le moustique ou le virus ? Avant de retrouver quelques élus, élites narcissiques, ou Les Furtifs sur une planète éloignée à quelques mois de distance, pourquoi ne pas tenter de trouver sur nos territoires connus, originels, dans un délai identique de voyage, quelques pépites, quelques graines, jeunes pousses, frétillements, sauvages et barbares nourricières ? N’y a-t-il pas quelques vieilles lumières, des descendants de Léonardo d’ici ou d’ailleurs, qui inventent une vie de raison ?
Une tangente courbe, qui ne cherche pas à fuir ou à éloigner, mais à tisser, à lier.
Une tangente comme une aiguille avec un chas.

Mi-juin 2023, j’ai entrepris une trace, tendre un fil au travers d’une Europe à vélo. En partant du parc naturel de l’Albufera, à quelques kilomètres au sud de València, je me suis arrêté sur une fracture, entre Arras et Lens, en tentant un passage sur la crête de Vimy. La ligne de front qui protégeait le charbon du nord par l’Alliance contre l’Entente, entre 1914 et 1917. Débouchée par la première armée canadienne de l’histoire. Les fossiles ont manqué aux Allemands. Sur les 1800 kilomètres roulés j’ai enregistré des photographies et écrit quelques textes chaque soir.

J’ai repris le chemin début juillet 2024 au départ de Paris…
Lire la suite de l’article sur le site de notre partenaire TK-21.
Image d’ouverture> València. © Guillaume Dimanche

