La matière à l’intérieur des paroles

Physicien et philosophe des sciences, Étienne Klein explore depuis de nombreuses années les manières dont la physique contemporaine bouleverse nos représentations du réel. A l’occasion les festivités textuelles organisées par ArtsHebdoMédias pour ses 17 ans, « La matière en sait plus que nous », il choisit de rendre hommage à la langue inventive de Valère Novarina. Comment faire advenir la matière dans le langage lorsque la physique la rend presque irreprésentable ? En prenant au sérieux l’invitation de son ami à faire de la physique quantique un « drame parlé », Klein cherche du côté de la poésie et des libertés du langage les moyens de faire sentir ce que la science peine parfois à exprimer. Une manière aussi de nouer, entre les choses et les mots, ce « pacte de réalité » imaginé par Novarina.

J’ai écrit ces lignes le 31 janvier 2026, soit trois jours après avoir assisté aux obsèques de Valère Novarina, qui fut cet homme de théâtre gigantesque, inventeur de verbe prolifique. Lors de la cérémonie religieuse, en l’église Saint-Roch à Paris, me sont revenues en mémoire deux phrases qu’il avait mises dans la bouche du « bonhomme de terre », dans l’une de ses pièces : « J’ai peur d’être maintenu en vie à la place de mon cadavre. […] Alors que je me promenais seul avec mon corps au travers de la mort, j’ai ressuscité en parlant ».
Valère Novarina avait ainsi l’art de produire de l’inédit, de l’inédit bizarrement plein de sens alors même que ces phrases tangentaient allègrement l’absurde.
Il était aussi un ami. Un ami pas comme les autres, un être cher que j’admirais et qui m’impressionnait. Je ne comprenais pas toujours où ses mélanges de mots voulaient en venir, mais leur grâce poétique avait le don de percuter mon âme. Un jour que je lui faisais part de mes difficultés à écrire de bons textes sur la physique quantique, il m’avait répondu : « La matière est à l’intérieur des paroles. Tu n’as pas d’autre choix que de faire de la physique quantique un drame parlé ».
« Un drame parlé » ? Qu’était-ce donc à dire ?
La physique, a-t-on pris l’habitude de dire, c’est l’étude de la matière, et son véritable langage, depuis que Galilée en a lancé l’idée, ce sont les mathématiques et non les mots ordinaires. Dès lors, comment la raconter ? La traduire ? Avec seulement des équations, comme le suggèrent les puristes ? Ce n’est guère possible : la plupart des équations sont quasiment aphasiques. Elles ventilent dans l’abstraction la plus insaisissable l’idée même de matière, qui nous paraît pourtant si tangible et presque évidente. Alors avec des mots ? Sans doute, mais les phrases ne sont jamais aussi précises que les équations. Il leur manque toujours quelque chose, de sorte qu’elles ne rendent pas justice à la rigueur mathématique. Et – ce qui n’arrange rien – l’élégance du langage a tendance à s’enfuir à grandes enjambées dès qu’il s’agit de décrire avec des mots ordinaires les concepts les plus éthérés de la physique contemporaine. Essayez par exemple, pour voir, d’écrire un joli paragraphe, agréable à lire, permettant de bien comprendre ce qu’est un opérateur hermitien agissant au sein d’un espace de Hilbert, ou bien le « tenseur énergie-impulsion », ou encore « l’invariance par difféomorphisme » sur laquelle reposent les équations de la relativité générale d’Einstein.
La vulgarisation de la physique – notamment de la physique quantique – se trouve ainsi tiraillée entre deux extrémités. Écartelée même entre, d’un côté, la mise en scène d’une sorte d’apothéose du muet, de l’autre, la production d’une incessante causerie, à la fois vaine et vague.
Comment s’en sortir ? Peut-être en tirant parti de deux principes ainsi énoncés par Valère :

1)    « La linguistique est une branche de la physique des fluides » (phrase qu’il a écrite lors d’une promenade en montagne et qui figure dans son livre Voie négative). Je la comprends ainsi : les mots étant par nature des animaux semi-sauvages plutôt que domestiques, il faut sortir le langage de ses propres lois, de ses codes rigides, de ses habitudes, et surtout oublier les analyses froides que les doctes en font ; bref, lui lâcher la grappe et le laisser couler hors du lit dans lequel nous avons tendance à le border.
2)     « Ce dont on ne peut pas parler, c’est cela qu’il faut dire » (dans Le Vivier des noms). En somme, nous dit là Valère, nous devons désobéir à Wittgenstein qui, lui, conseillait exactement le contraire, quitte à se cogner la tête contre les murs du langage, à frôler le non-sens, voire à sombrer dans la logorrhée la plus délirante.

Songeons une nouvelle fois aux particules élémentaires, tels les électrons ou les quarks : invisibles à l’œil et n’étant jamais vraiment là, bien en évidence devant nous, elles ne se donnent jamais au travers d’une véritable incarnation. Leur nature quantique en fait même des êtres presque immatériels, pour ainsi dire « dé-chosifiés ». Dès lors, pour leur donner corps, il faut sans cesse les invoquer par le verbe, les convoquer sur scène, comme Valère Novarina avait l’art de le faire à propos de toutes choses, qu’elles soient réelles ou imaginaires. À condition, bien sûr, d’extraire le verbe de ses routines et de l’envoyer « se faire voir ailleurs ». Comment ? En créant un langage excessif, en inventant de nouveaux mots, des formes verbales inédites, des phrases très bizarres. Bref, en distillant une alchimie très agitée du verbe, qui, certes, ne permettra pas de saisir ce qu’est exactement la matière, mais fera vertigineusement sentir qu’elle n’a rien à voir avec ce que nos répétitives façons de dire nous portent à croire.
M’avait notamment marqué le livre de Valère intitulé Observez les logaèdres. Les logaèdres, ce sont des mots, mais en état d’impesanteur, autrement dit « pas domestiqués ni au repos comme sont les mots des dictionnaires ». Ils volent littéralement, tels des sortes d’oiseaux mathématiques à la fois proches du logarithme et membres de la famille du gypaète. Je sais bien que cela ne veut pas dire grand-chose, mais ces associations bizarres résument métaphoriquement la grande question qui fascinait Valère : d’où vient que notre viande s’exprime ? À quoi j’en ajouterais une autre : « Et d’où vient que notre corps fasse de la physique théorique ? »
Dans l’une de ses pièces, Le Vrai sang, Valère s’était amusé à effectuer l’opération inverse de celle qu’effectuent nos corps lorsqu’ils parlent et calculent : il a donné la parole à des êtres sans chair, notamment à la machine à dire la suite :

Le haut Observatoire du Commissariat au Langage Equitable, sis à Romans le Vétuste, stipule et recommande qu’il soit préconisé d’établir à partir de demain matin – entre les choses et le langage – un pacte de réalité.

« Un pacte de réalité entre les choses et le langage »… N’est-ce pas là, exprimé comme il convient, le défi que doivent relever les écrivains de science ?

Image d’ouverture> Hommage à Valère Novarina au théâtre de La Colline le 2 mars 2026. © Photo MLD

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