La matière a toujours raison

Professeur de neurosciences, Thierry Pozzo explore depuis plusieurs décennies les relations entre le corps, l’action et la perception. Pour les festivités textuelles organisées par ArtsHebdoMédias autour du thème « La matière en sait plus que nous », il délaisse le langage académique au profit d’une forme plus libre : un dialogue imaginaire entre un savant moderne et un peintre. Face à un scientifique convaincu de pouvoir mesurer, modéliser et expliquer le réel, un personnage inspiré de Valère Novarina défend une autre approche de la matière, envisagée comme irréductible aux modèles destinés à la décrire. Entre théâtre, philosophie et réflexion sur les savoirs, cette joute singulière interroge ce qui sépare ou rapproche la mesure du monde de son expérience.

Titre de la pièce

La Matière oui mais laquelle ?

 

Scène : Un plateau de théâtre nu, éclairé par une lumière crue. Au centre, une grande toile peinte de signes indéchiffrables, de mots superposés, de traits qui semblent bouger. Le Peintre, debout, un pinceau à la main, trace des lettres dans l’air. Le Savant à haute résolution assis sur une chaise droite, un ordinateur portable sur les genoux, semble mal à l’aise dans cet espace. Il a l’air d’un intrus.

Le Peintre (traçant un mot géant incompréhensible sur la toile, la voix chantante) : La matière a toujours raison.

Le Savant (soupirant, regardant son écran) : Enfin une phrase qui a du sens. La matière, oui. Celle que je mesure. Les particules, les forces, les lois. Le reste… (Il jette un coup d’œil à la toile) De la poésie, des ombres sur le mur de la caverne.

Le Peintre (souriant, en faisant danser son pinceau) : Des ombres ? Comme celles de vos particules, que vous devinez sans jamais les toucher ? Vos extractions de régularités, corrélations et statistiques qui ne savent même pas qu’elles sont écrites par une main qui tremble, un corps qui respire ?

Le Savant (s’emporte légèrement) : Quantifier est la seule façon d’atteindre l’objectivité. Le monde existe indépendamment de nous, c’est une certitude. Le temps, l’espace, la matière… Toutes ces choses sont mesurables, prévisibles.

Le Peintre (hoche la tête, amusé) : Mesurable ? Comme le temps de votre astronaute, qui à défaut d’aspirateur terrestre et d’effort pour y résister, vieillit plus vite que son jumeau sédentaire ? Ou comme celui de vos particules, qui, lui, vieillit moins vite ? (Il compte sur ses doigts) Alors, lequel des deux a raison ? La matière… ou vos horloges atomiques ? (Puis riant, en désignant la toile derrière lui et répétant) Mesurable, mesurable ? Comme votre Big Bang ? (Il mime une explosion avec les mains.) Vous, le spécialiste des particules, vous parlez de l’univers entier… sans jamais vouloir toucher une feuille, un corps, une larme. (Il pose une main sur l’épaule du Savant, qui sursaute.) Moi, je fais l’inverse : je pars du corps, de la voix, du souffle… et j’arrive à l’univers. (Il lève les bras.) Sans équations. Sans exil en terre cartésienne.

Le Savant (balayant ses objections d’un geste) : Le temps, c’est une question de cadre de référence… d’ailleurs, que je fixe moi-même. Le temps est une chose, une dimension comme une autre. Le temps psychologique, lui, c’est du vent. Bergson l’a cru, Einstein l’a balayé.

Le Peintre (souriant, le pinceau coincé derrière l’oreille) : Ah, Einstein… Ce cher Albert qui a déclassé le temps vécu au rang de… Comment dire ? De divertissement pour poètes. (Il ressaisit vigoureusement son pinceau) Mais dites-moi, quand votre astronaute revient sur Terre, est-ce que son corps, lui, a lu vos équations avant de vieillir plus vite ? Son horloge interne aurait-elle suivi le tic-tac détraqué de votre carillon subatomique ?

Le Savant (frustré) : Ce sont des effets relativistes ! La physique l’explique. Le monde vécu n’est jamais similaire au monde objectif. Pour le comprendre, il ne faut pas l’habiter à la première personne mais le survoler. Nous ne prétendons pas tout expliquer… (et d’un ton grave qui transpire l’humilité) nous ne traitons que du perfectif, c’est-à-dire de ce qui a eu lieu, de ce qui est accompli, fini et donc qui peut être examiné.

Le Peintre (feignant la confusion) : Donc je résume, la matière vivante – celle de l’astronaute – ne suit pas les mêmes lois que la matière inerte ? Étrange, pour un oiseau survolant l’universel… (Il fait tourner le pinceau entre ses doigts) Moi, je me dis que la matière en sait plus que nous. Elle joue avec nous. Elle invente des règles en chemin, elle organise spontanément.

Le Savant (sarcastique) : La matière n’invente rien. Elle est. Point. Les jeux de mots, les pinceaux, les pièces de théâtre… sont des illusions. Des constructions humaines… que je respecte. La science, c’est identifier des régularités pour sortir du chaos des avis personnels.

Le Peintre (souriant, en dessinant un trait dans l’air) : Justement ! L’humain est la matière. Et la matière est l’humain. Pas de frontière. Pas de spectateur. (Il mime une scène de théâtre) Quand un acteur bouge sur scène, est-ce que c’est lui qui crée l’espace, ou l’espace qui le crée ? Vous, vous croyez que le cube existe avant que quelqu’un ne le touche. Moi, je dis que le cube devient cube quand une main le caresse, quand un œil le frôle en le contournant, quand une oreille l’entend percuter le sol.

Le Savant (légèrement exaspéré) : C’est du solipsisme ! La réalité existe sans nous. Vous mélangez l’intérieur avec l’extérieur.

Le Peintre (riant) : Ah, la réalité… Ce mot que vous utilisez comme un marteau. (Il prend un carnet, lit à haute voix) « Il n’y a pas de spectacle sans que la peinture ne soit présente sur scène. » Vous voyez, la matière parle. Elle chante. Elle ment même, parfois. (Il ferme le carnet) Et vos équations, aussi belles soient-elles, ne sont que des ombres… (Il mime un projecteur)… projetées par votre matière grise.

Le Savant (se redresse, triomphant) : Et pourtant, c’est ma matière grise qui a permis de comprendre l’univers !

Le Peintre : Oui. Mais c’est la mienne avec mes mots qui lui donne un sens. (Il frappe sa poitrine.) Ici, le langage n’est pas un outil. Il est. Il vit. (Il crache presque les mots.) Les mots ne communiquent pas : ils agissent. Ils transforment. Ils débordent.

Le Savant (ricanant, sans lever les yeux) : Des mots qui agissent ? Vous exagérez. Les mots, c’est du vent subjectif. Ce qui agit, ce sont les forces, les champs, les particules décrites en langage mathématique. (Il tape sur son clavier.) Moi, je décris l’univers. Et mes théories sont universelles. Vous, vous jouez avec des sons.

Le Peintre (éclatant de rire, en traçant un huit autour du Savant avec son pinceau) Jouer ? Non. Incorporer. (Il mime un acteur qui avale un texte.) On n’interprète pas un texte, on l’avale. On le digère. (Il se frappe le ventre.) Le langage, c’est un foyer respiratoire. Ici, (Il désigne sa poitrine), l’espace et la parole se croisent. (Il tourne sur lui-même, les bras ouverts.) Écrire, c’est dessiner dans l’espace. (Il lance son pinceau en l’air, le rattrape.) Et vous, vous dessinez sur du papier millimétré.

Le Savant (légèrement exaspéré, se levant enfin) : Le papier millimétré, au moins, il ne ment pas ! Les mots, les toiles, les… logorrhées… (Il imite Le Peintre, voix nasillarde)… c’est du charabia ! Une langue, et dieu sait qu’elles sont nombreuses, ne peut pas rendre compte de toute la réalité ! La science, elle, parle clair. Une équation, c’est une vérité planétaire. Un trou noir, c’est un trou noir, le Big Bang, c’est la naissance de l’univers, l’instant fondateur à partir duquel se déploie la flèche du temps, le premier tic-tac du chronomètre géolocalisé, que vous l’appeliez Le Déséquilibriste ou La Bouche du Cosmos !

Le Peintre (souriant, en s’approchant du Savant) : Ah, le trou noir… (Il fait un geste elliptique avec les bras tendus.) Vous, vous le voyez comme une singularité mathématique. Moi, je le vois comme Le Vivant Malgré Lui. (Il mime une créature qui se débat.) Un personnage sans nom, un anonyme sans psychologie, sans intrigue… juste une idée qui bouge, qui respire. (Il souffle en direction du Savant.) Comme les acteurs. Comme les toiles. Comme les mots.

Le Savant (reculant, comme effrayé par cette trop grande proximité) : Les acteurs ? Ce sont des marionnettes ! Des abstractions ! La vraie vie, c’est ce qui est quantifiable, le contraire d’un empilement de styles inclassifiables ! La vérité n’est pas ce que vous ressentez en traçant des gribouillis ! Votre langue et celle des acteurs, au contraire de la mienne, vous enferme dans une communauté d’expression et des opinions individuelles.

Le Peintre (calme, en reprenant son pinceau) : En vérité. La vérité ? (Il trace un mot énorme sur la toile : « VIDE ».) Le langage, mon cher, c’est ce qui creuse un vide en nous. (Il frappe le mot.) Un vide sacré. (Il se tourne vers le public.) Vous, vous comblez le vide avec des chiffres. Moi, je le montre. (Il désigne la toile, puis le ciel.) Et la matière, elle, rit.

(Un silence. Le Savant regarde son écran, l’air égaré. Le Peintre, lui, commence à peindre par-dessus ses propres mots, effaçant, superposant, créant un chaos organisé.)

Le Savant (murmurant, comme pour lui-même) : C’est… du gaspillage. De l’énergie dissipée.

Le Peintre (souriant, sans se retourner) : Non. (Il trace un dernier trait, violent.) C’est de la vie.

(Noir. Puis, dans l’obscurité, on entend Le Peintre chuchoter)

Le Peintre : La matière a toujours raison.

(Rideau.)

Notes de mise en scène>

        • Le Peintre : Toujours en mouvement, il peint même quand il parle. Ses gestes sont amples, ses mots parfois incompréhensibles, mais chargés de sens physique (souffle, corps, espace). Le Peintre joue la fausse naïveté, mais ses répliques sont ciselées. Le Savant est sûr de lui, mais sa cosmologie se heurte au vécu de l’artiste et aux exemples concrets qu’il donne (l’astronaute, le fameux cube de Merleau-Ponty qui explique que la perception de l’objet ne résulte pas de la somme des entrées visuelles de chacune de ses faces mais des déplacements du corps autour de l’objet et de sa manipulation qui construisent sa permanence) qui le déstabilisent.
        • Le Savant : Statique, crispé, comme un corps étranger sur la scène. Il tente de tout ramener à des notions abstraites, mais Le Peintre le force à toucher, à voir, à sentir.
        • La toile : Elle évolue en temps réel, comme un végétal qui se développe en accéléré. Les mots s’y superposent, s’effacent, renaissent.
        • Le public : Le Peintre s’adresse parfois à lui, brisant le quatrième mur – une façon de refuser l’ontologie cartésienne.


    Note de l’auteur>
    Le temps chosifié du Savant (le temps d’Einstein), c’est celui mesuré par des horloges atomiques. Il diffère du temps incarné sur lequel est pourtant superposé celui du paradoxe physicaliste : alors que les « particules élémentaires » du jumeau sédentaire de Langevin est supposé vieillir plus vite que son jumeau voyageur, le contraire est observé par le physiologiste qui observe un vieillissement accéléré du corps de l’astronaute en apesanteur.

    Valère Novarina, le 17 mai 2025, à la Maison de la Poésie (Paris). © Photo MLD
  • Image d’ouverture> Dans l’atelier avec Valère Novarina, en 2018. © Photo Antonio Maria Stoch
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