Lara Tabet en quête du vivant

C’est de loin le projet le plus expérimental et le plus audacieux de cette 57e édition des Rencontres d’Arles, que nous propose le duo Lara Tabet, plasticienne, et Yasmine Chemali, curatrice, dans le cadre de leur restitution du prix BMW Art Makers 2026. S’appuyant sur les recherches de l’artiste d’origine libanaise mais aussi biologiste installée à Marseille, l’installation met en scène une étonnante cartographie du vivant, à partir de culture de bactéries prélevées en Méditerranée fixées sur film photographique avant de devenir vitrail. L’exposition sera reprise à Paris Photo du 12 au 15 novembre 2026.

L’impression est très forte dès le seuil de la salle du cloître Saint-Trophime où est installé ce « jardin » de vitraux traversés d’une incroyable lumière. Bien sûr, le lieu n’est pas neutre, à la fois austère et propice au recueillement, et l’installation en joue, multipliant les jeux de couleurs et de transparences tel un paysage en perpétuel mouvement, mais c’est en s’approchant des œuvres que l’on peut apprécier la richesse et la profondeur de leur composition.
À première vue, ces photographies réparties dans l’espace évoquent des constellations, des cartes topographiques ou encore des vues aériennes de territoires imaginaires. Puis le regard s’ajuste et l’on comprend que ces formes ne relèvent ni du geste du peintre ni d’un quelconque algorithme, mais d’organismes vivants. Lara Tabet ne compose pas l’image au sens traditionnel du terme. Elle met en place un protocole, crée les conditions d’une rencontre, puis accepte de céder une part du contrôle au vivant. « Je crée les conditions et le vivant dessine », résume-t-elle. Cette phrase déplace profondément notre manière d’envisager l’acte photographique autant que la création artistique.

Canal de Marseille, Bactériographie, impression UV sur verre, 2026. ©Lara Tabet/BMW Art Makers (04/2026)

Car il ne s’agit plus ici de représenter le monde, mais de collaborer avec lui. Les bactéries, invisibles à l’œil nu, deviennent les véritables auteures de ces paysages chromatiques. Leur croissance, leurs interactions, leurs réactions aux conditions de culture inscrivent sur l’émulsion photographique des formes impossibles à anticiper. L’artiste n’abandonne pas pour autant sa place, mais orchestre un dispositif où hasard, observation scientifique et intuition plastique coexistent dans un équilibre d’une remarquable subtilité.
Cette hybridation entre laboratoire et atelier constitue sans doute l’une des plus intéressantes réussites du projet. Biologiste de formation, Lara Tabet ne convoque jamais la science comme simple caution esthétique ou comme sujet d’illustration. Les protocoles expérimentaux deviennent un langage de création à part entière. La photographie cesse d’être un outil d’enregistrement pour devenir un milieu de transformation, presque un organisme vivant lui-même. Le film photosensible accueille les colonies bactériennes comme une surface de négociation où s’écrivent des temporalités multiples, celle de la croissance du vivant, comme celle de la chimie photographique, ou encore, peut-être, celle du regard du visiteur.
Le choix du vitrail parachève cette métamorphose. En transposant ces images sur verre, Lara Tabet et Yasmine Chemali leur offrent une dimension presque sacrée, sans jamais céder au spectaculaire. Impossible, dans ce cloître, de ne pas penser aux grandes verrières médiévales qui faisaient de la lumière un vecteur de révélation. Ici, ce ne sont plus les récits bibliques que révèlent les rayons du soleil mais l’infiniment petit, le monde microbien, longtemps considéré comme invisible, voire menaçant. Le geste est aussi politique que poétique, car il nous invite à reconsidérer notre rapport à ces formes de vie discrètes qui façonnent pourtant les grands équilibres du vivant.

Sources de l’Huveaune, Bactériographie, impression UV sur verre, 2026. © Lara Tabet/BMW Art Makers (04/2026)

L’installation acquiert alors une portée écologique qui échappe à tout discours démonstratif. Rien n’est asséné, rien n’est illustré. Le visiteur fait l’expérience d’une interdépendance. Les bactéries prélevées en Méditerranée racontent autant un territoire qu’un écosystème fragile, traversé par les échanges, les pollutions, les migrations et les mutations climatiques. Elles rappellent que le paysage ne se limite jamais à ce que nous voyons, mais se compose d’une infinité de relations invisibles.
Enthousiasmé depuis longtemps par le dessin vivant développé par l’œuvre théorique et artistique d’Iglika Christova, ArstHebdoMédias ne peut être qu’attentif au travail de Lara Tabet, qui sait conjuguer rigueur scientifique, inventivité formelle et puissance contemplative. À l’heure où tant de propositions plastiques revendiquent une conscience écologique, l’artiste nous propose une expérience autrement plus féconde. Celle d’un déplacement du regard. Et nous invite moins à observer le vivant qu’à reconnaître que nous en faisons intimement partie, au sein d’une immense communauté d’interactions dont nous ne percevons habituellement qu’une infime surface.


Préfecture (détail), Bactériographie, impression UV sur verre, 2026 © Lara Tabet/BMW Art Makers (04/2026)

Infos pratiques> Le corps vitré, jusqu’au 4 octobre, Arles. Exposition de Lara Tabet, curatrice Yasmine Chemali. BMW Art Makers/Rencontres d’Arles 2026.

Image d’ouverture> Vue de l’exposition Le corps vitré. © Lara Tabet/BMW Art Makers (04/2026)