Invitée cet été au MO.CO., à Montpellier, l’artiste américaine Kiki Smith déploie cet art de la fugue qui est le sien depuis plus de quarante ans. Une composition en contrepoint, peuplée d’êtres merveilleux, où se dessine, sous les bons auspices de la voûte céleste, une humanité sensible.
Théâtre de métamorphoses où la tendresse se mêle à la gravité, l’œuvre de Kiki Smith, fidèle à sa générosité instinctive, convoque depuis toujours une ménagerie intime – oiseaux, loups, chats, êtres humains. Ces figures reviennent comme des leitmotivs, autant de visages d’un même désir : sonder la fragilité du vivant et la force des récits qui le protègent. Ici, plus que jamais, elles semblent se déployer en échos et en strates, chaque médium apportant sa voix. La porcelaine chante la vulnérabilité. La tapisserie, elle, retient la mémoire. Le dessin, enfin, trace inlassablement l’imperceptible battement du cœur.
Il y a chez Smith une économie de gestes qui suffit à transformer le familier en prodige. L’oiseau n’est pas seulement plumage et chant. Il est messager, mémoire d’un vol interrompu ou d’une liberté retrouvée. Le loup n’est pas seulement prédateur, mais présence tutélaire, sauvage et civile à la fois, qui révèle les limites de l’humain. Le chat n’est pas seulement familier et mystérieux, mais incarne ce point de bascule entre douceur et énigme, sauvage et domestique. Ces animaux, pareils à des amulettes, peuplent un cosmos personnel où la tendresse est parfois brusque, parfois consolatrice, mais dans tous les cas jamais anodine.

Questionnement et lyrisme se rencontrent dans la manière dont l’exposition conjugue le modeste et le monumental. Là où certains travaux auraient pu céder à la simple démonstration d’érudition, Smith préfère l’intime élargi. Ses objets ressemblent à des souvenirs trouvés, à des fragments que l’on exhume d’un temps commun. La porcelaine, si fragile, parle de corps et d’âme, en incarnant la délicatesse de l’existence humaine et animale, sa propension à la fêlure. La tapisserie, elle, retient des gestes, des histoires, des textures de peau et de pelage, transformant la mémoire en surface tactile. Le dessin, quant à lui, est le lieu de l’évidence première. Les traits sont rapides, les contours hésitent, mais suffisent à nommer une présence. À travers ces médiums, Kiki Smith nous enseigne qu’il n’existe pas de hiérarchie entre l’artifice et l’origine. Tout est matière vivante, disposée pour qu’on l’approche sans froide distance.

Il faut enfin souligner la dimension politique, discrète mais irréductible, de son œuvre. Par l’attention portée aux corps marginalisés – animaux sauvages ou domestiques, figures féminines souvent fragilisées par l’Histoire – Kiki Smith appelle à une forme d’attention, celle qui reconnaît la dignité des vies qui ne sont pas toujours reconnues. La voûte céleste, élément récurrent dans son travail, déborde du simple décor, en installant un espace commun où nos histoires individuelles se mêlent à des récits collectifs. La compassion y devient politique, car reconnaître la fragilité d’autrui, c’est refuser la barbarie de l’indifférence.

Visiter cette exposition au MO.CO. est un exercice de regard poétique et critique. On y circule comme dans un bestiaire familier qui n’en finit pas de révéler des strates de sens. La magicienne du vivant travaille par rétention et par révélation, avec cette même obstination à retenir les formes pour mieux les rendre visibles, révéler le vulnérable pour qu’il devienne sujet. À la sortie, certaines images collent à la rétine. Un oiseau frôle notre joue, un loup s’immisce dans notre mémoire. Nos doigts poursuivent un dessin. Ces présences simples nous apprennent à regarder la vie non comme un décor, mais comme une force active, exigeante, à laquelle nous participons et que nous devons préserver. Peut-être est-ce là l’incroyable pouvoir de Kiki Smith, que de nous offrir une traversée dont on ressort non seulement ému, mais aussi plus vigilant envers les fragilités partagées qui composent notre monde.

Infos pratiques> Être ici/Maintenant/Partout, Kiki Smith jusqu’au 11 octobre au MO.CO., à Montpellier.
Image d’ouverture> Vue d’exposition. Sky, 2012. Tapisserie en jacquard, coton. Magnolia Editions Courtesy de l’artiste et Galerie Lelong, Paris. Spiral Nebula, 2016. Aluminum. Courtesy de l’artiste et Timothy Taylor Gallery, London. Earth, 2012. Tapisserie en jacquard, coton. Magnolia Editions Courtesy de l’artiste et Galerie Lelong, Paris. MO.CO. / Cédrick Eymenier © Kiki Smith

