La fermeture d’Air de Paris : plus qu’un épilogue, le diagnostic d’un système à bout de souffle. Après trente-six ans, la galerie de Florence Bonnefous et Edouard Merino quitte la scène* tout en réaffirmant une éthique de l’échange, du risque et de la fidélité aux artistes, une manière de faire galerie que le marché global peine désormais à accueillir.
Après trente-six ans d’activité, la galerie Air de Paris a fermé ses portes. Le geste de ses fondateurs, Florence Bonnefous et Edouard Merino, ne relève ni d’une démission ni d’une nostalgie de « l’ancien monde », mais d’une lassitude lucide face à un système dont les perspectives semblent désormais inertes pour une certaine idée de la galerie. Actrice à part entière de la scène mondialisée, gestionnaire attentive des carrières de ses artistes, Air de Paris aura défendu jusqu’au bout un modèle d’échanges et de risques partagés, à rebours de la réduction de la galerie à sa seule fonction marchande. Ce n’est pas un principe abstrait : l’exposition Paravents (As Sombras de Lisboa) de Jef Geys, présentée à Romainville, en donne la mesure. Nées d’un voyage à Lisbonne en 1998 et issues d’un vaste corpus de planches-contact, ces photographies refusent le pittoresque pour ne retenir que les ombres projetées sur murs et pavés. En confiant au curateur la sélection et les formats, Geys déplace l’autorité d’auteur vers un partage réel des décisions. Les sept paravents montrés à Air de Paris redessinent l’espace de la galerie : un geste qui fait affleurer la ville par ses négatifs et qui incarne l’éthique de l’échange, du risque et de la fidélité portée par la galerie.

Fondée à Nice en 1990, sous un nom emprunté à l’œuvre de Marcel Duchamp Air de Paris (une ampoule ready-made de Duchamp contenant 50 cm3 d’atmosphère parisienne), la galerie Air de Paris posait d’emblée un cadre : l’art comme déplacement de valeurs, l’exposition comme outil critique plutôt que simple vitrine de vente.
De son installation à Paris jusqu’à son déménagement, en 2019, à Romainville, au cœur du pôle de la Fondation Fiminco, la galerie a accompagné plus de trois décennies de mutations, en restant fidèle à une ligne expérimentale, conceptuelle, pop, souvent radicale ; tout en plaçant ses artistes dans les circuits institutionnels et les grandes collections. Air de Paris n’est ni ringarde ni en retrait : elle appartient à cette génération de galeries qui ont accompagné la globalisation de l’art contemporain. Vingt-cinq ans de présence à Art Basel, des artistes dans les biennales et musées internationaux : la structure a pleinement joué le jeu mondial, gérant la carrière de ses artistes sur le long terme, travaillant leurs expositions, leurs catalogues, leurs insertions dans les réseaux curatoriaux. La mondialisation n’est pas ici un mot repoussoir, mais un terrain d’action où Bonnefous et Merino ont cherché à préserver une singularité forte avec un ton, un vocabulaire et des formes.

Au fil des années, ils auront pourtant accumulé ce que l’on qualifierait aujourd’hui de choix « utopiques », utopiques au regard du système ancré, non par naïveté. Fonctionner sans stock, en restituant les œuvres aux artistes, relevait d’un pari discordant avec les logiques de capitalisation : ne pas faire peser sur eux la fragilité économique de la structure, privilégier la relation plutôt que la constitution d’un patrimoine marchand. Refuser la spéculation rapide, maintenir des programmations risquées, défendre sur le temps long une cinquantaine d’artistes : autant de décisions affirmant une autre manière de faire galerie, minoritaire mais concrète. Cette tension entre inscription globale et résistance aux formes les plus brutales de la globalisation se cristallise dans quelques gestes :
Quand Air de Paris se retire d’Art Basel après vingt-cinq ans de présence, dénonçant des conditions de stand « brutales et injustes », ce n’est pas le repli d’une galerie dépassée, mais le refus d’un dispositif hiérarchique classant les acteurs selon leur puissance financière plus que selon leur histoire ou leur programme.
De même, les prises de position de Florence Bonnefous au sein puis en dehors des instances professionnelles n’ont rien du théâtre nostalgique : elles actent l’impossibilité croissante, de faire évoluer de l’intérieur un système saturé par la logique de la rentabilité et de la managerial efficiency.

Dans Beaux-Arts, Nicolas Bourriaud lit dans cette fermeture la possible fin d’une ère : celle des galeries indépendantes issues des années 1990, capables d’être pleinement insérées dans le réseau mondialisé tout en refusant de se standardiser. Air de Paris incarne cette idée d’une galerie comme espace d’échanges avec et autour d’artistes, collectionneurs, curateurs, amateurs où la vente permet l’aventure sans en être l’unique finalité. On vient y acheter, certes, mais aussi y éprouver des formes, des discours, des alliances qui ne rentrent pas toujours dans les cases du marché global.
« Si la décision de fermer intervient aujourd’hui, c’est moins par renoncement que par épuisement face à un environnement devenu presque inerte pour ce type de projet : concentration des acteurs, dépendance accrue aux foires, polarisation du marché autour de quelques signatures « globales », érosion du temps long nécessaire à l’accompagnement des carrières. La lassitude des fondateurs tient à ce décalage : leurs choix continuent de dessiner un modèle désirable, mais les perspectives offertes par le système pour ce modèle apparaissent, à leurs yeux, quasi nulles ». Nicolas Bourriaud


On ne quitte pas la table par caprice ou nostalgie ; on s’en va parce qu’aucune nouvelle partie ne semble possible dans ces règles-là. Air de Paris s’éteint pourtant en « fermeture propre », sans dette envers ses artistes, fidèle jusqu’au bout à cette éthique de la relation, et en poursuivant la gestion de certaines carrières sous d’autres formes. Des projets hors les murs, à Eymoutiers ou à Monaco, sont déjà annoncés. La galerie se reconfigure en constellation plutôt qu’en adresse fixe.
Ce vide a valeur de symptôme. Il interroge la place que nos sociétés laissent encore à des structures qui ne se résument pas à leur fonction marchande : ces galeries-laboratoires insérées dans la mondialisation sans s’y dissoudre, où se testent des œuvres et des récits rétifs aux standards dominants.
Parler d’utopie, ici, n’a rien de romantique : c’est constater que privilégier la pensée, le temps long, la fidélité aux artistes et des formes non standardisées apparaît désormais presque irréaliste, alors même que ce fut l’une des conditions de vitalité de la scène contemporaine. La fermeture d’Air de Paris ne signe donc pas la disparition d’une galerie « à l’ancienne », mais met à nu l’inertie d’un système qui peine à offrir des perspectives à ceux qui tentent d’articuler, dans la globalisation, ambition artistique, gestion des carrières et exigence critique. À l’heure où s’impose la question de « l’après » pour les galeries indépendantes, le geste de Bonnefous et Merino fonctionne comme un diagnostic :
une certaine idée de la galerie vascille, mais avec elle se redit la nécessité de réinventer, ailleurs et autrement, des utopies concrètes de l’échange, du risque et de la fidélité vers un ravissement !?
L’équipe de la galerie : Florence Bonnefous et Edouard Merino avec Francis et Josiane Merino, Jérémie Bonnefous, Sebastián Quevedo Ramírez, Bruno Serralongue, Sophie Desbordes, Hélène Retailleau, Géraldine Convert, Audrey Pedron, Vincent Romagny, Keren Detton, Artène Berceliot Courtin, Ana Mendoza Aldana, Justine Do Espirito Santo, Kateryna Kaminska, Nina Bausch, Eloïse Labie, Lily Berthou, Lucile Corty, Valerie Chartrain, Elisa Grand Moursel, Felix Goulard, Olivier Cyganek, Linda Grabe, Fernando Mesta, Baptiste Pinteaux et « toutes celleux qui avec lesquels nous avons dans la joie installé nos expositions et nos stands dans les foires… sans compter nos amis animaliers Hector, Nouba, Mimi, Lola, DjoDjo et Félix ».

Info complémentaire > Fondée en 1990 à Nice par Florence Bonnefous et Edouard Merino, la galerie a demandé sa liquidation judiciaire le 4 mai 2026 elle a été obtenue et notifée le 12 mai 2026
Infos pratiques> Contact +33 6 52 07 78 74 fan@airdeparis.com – Facebook Air de Paris- Instagram @airdeparis
Image d’ouverture > Paravents (As Sombras de Lisboa), du 1er au 30 mars 2019. Galerie Air de Paris SJef Geys, exposition Paravents (As Sombras de Lisboa) © Courtesy galerie Air de Paris.


