Lorsqu’une conversation trouve son juste rythme, elle devient un lieu où les idées se cherchent, s’enrichissent et se révèlent mutuellement. Les mots n’y décrivent plus seulement un monde, mais participent à son mouvement. C’est cette expérience que proposent la plasticienne Iglika Christova et le chercheur en écologie Jacques Tassin.
De la graine au dessin, du souffle à la beauté, de la science à la poésie, leur dialogue ne cesse de déplacer les cadres. Peu à peu, la matière apparaît comme une puissance d’invention, capable d’engendrer des formes, des pensées et des relations. Un dialogue qui ne cherche pas à imposer des réponses, mais à ouvrir un espace d’attention où création et vivant se découvrent engagés dans un même devenir. Cet échange est publié dans le cadre des festivités textuelles organisées par ArtsHebdoMédias autour du thème « La matière en sait plus que nous ».
Iglika Christova. – Au commencement était la graine, au commencement était le Verbe. Matière vivante et création, est-ce la même chose ?
Jacques Tassin. – Ce rapprochement proposé entre la matière vivante représentée par la graine au tout début de la plante, et le Verbe au commencement même de la Création, me parle beaucoup. Car dans la graine comme dans le Verbe, il y a effectivement du commun, une même promesse évolutive, la même préfiguration d’un épanouissement puis d’un accomplissement qui sont déjà présents à l’état latent. La matière vivante et la création, placées sous cet angle, me semblent à tout le moins vibrer d’un même élan et préfigurer un même déroulement. Mais est-ce pour autant la même chose ?
Certes, la matière vivante est elle-même une création. Elle l’est en tant que fruit de l’alliance entre un mystérieux principe de vie et la matière dans laquelle ce principe s’insère jusqu’à la refaçonner à son gré. Mais est-ce que toute création est, en retour, une matière vivante, ou tout du moins assimilable comme telle ? Eh bien il me semble que oui car je ne connais pas de création qui ne soit vivante, et qui ne corresponde donc à une animation créatrice de la matière vivante. On peut parler d’érection d’une montagne, de creusement naturel d’une rivière ou d’apparition d’une étoile. Mais cela ne relève pas de la création. Il n’y a jamais là qu’une réorganisation de la matière sous les seules lois de la physique.
Il n’y a peut-être rien de plus vivant, au bout du compte, que la création artistique. Non seulement parce qu’elle est, par définition, créatrice, mais aussi parce qu’elle mobilise les lois de la physique selon un ample jeu de libertés, une évidente autonomie. Ce type de création, qui relève de la création vivante, m’apparaît tel un principe vital dont nous nous saisissons lorsque nous créons une œuvre, mais qui nous déborde. Lorsque nous créons, nous ne faisons en effet, me semble-t-il, que suivre un processus qui se situe en dedans et dehors de nous-mêmes.
Lorsque j’écris, je mesure bien que je ne suis pas seul à tenir ma plume mais que c’est la vie tout entière qui s’en charge. Cela commence par un mot, un début de phrase, qui m’emporte aussitôt vers un après, un début de direction que je me contente de suivre, en tant que représentant de la Vie. Mais je ne « sais » pas dessiner ou, tout du moins, je ne me suis jamais laissé habiter par cette part de vie qui porterait et guiderait mon crayon. Je donnerais donc beaucoup pour éprouver cette expérience intime du dessin, et voir alors ce dessin vivre sa vie et m’échapper…

J. T. – Voilà que je me mets à évoquer un dessin qui vit sa vie. D’où ma première question semblable à celle que vous avez posée, Iglika : est-ce qu’on peut dire qu’un dessin vit, tout comme la vie dessine, et est-ce que dès lors, vie et graphiste se confondent ? En somme, vous seriez la vie même !
I. C. – Si la vie dessine des formes vivantes, le dessin vit aussi sa propre vie… Plus encore. Dans ma pratique, genèse de la vie et genèse du dessin semblent se confondre. Au commencement de mes dessins se trouve le point, à l’image de la cellule ou de la graine qui sont au commencement d’une vie nouvelle. De même que les cellules « sculptent » le monde vivant sous toutes ses formes végétales ou animales, mes dessins se développent point par point. Structures cellulaires et compositions de points reposent sur un même principe vital : la nécessité d’organisation, de réajustement, de croissance… Comme les cellules et les graines, ces points ne sont pas des entités passives. Bien au contraire, ces signes graphiques à peine visibles sont animés et vibrants. Ils s’organisent pour créer des formes, des textures, des matières.
Du point de vue de l’espace, dessiner revient à se déplacer d’un point à l’autre. Le point apparaît alors comme un indice spatial. C’est ainsi – point par point – que mes dessins se propagent, grandissent et tentent parfois d’envahir l’espace. Ils se développent à la manière d’un blob ou d’un organisme végétal. Il s’agit de suivre le mouvement de la main, qui suit elle-même celui de la conscience. Car, comme tout être humain, le dessinateur est aussi matière vivante dotée de conscience. Lorsque je dessine, je suis consciente à la fois de ce qui se passe à l’intérieur de moi et de ce qui se joue en dehors de moi. Le dessinateur est à la fois dedans et dehors. Et qu’est-ce qui fait le lien entre ce dedans et ce dehors, sinon le souffle ? Tout dessin est vivant dans la mesure où il est le produit d’un souffle. Dessiner, c’est rendre perceptible ce que les anciens de l’Antiquité nommaient le Pneuma (« souffle » et « esprit aérien »). Le Pneuma donne vie au dessin, c’est lui qui amène le rythme, l’irrégularité, le tremblement, le hasard, l’écoulement… Autant d’aspects du monde vivant.
Un dessin est vivant autant qu’il aspire à vivre sa propre vie, à s’affranchir de son auteur. J’ai voulu pousser cette vision du dessin à son paroxysme, en créant des « dessins vivants » réalisés grâce à l’emploi des micro-organismes. Plus qu’un « matériau artistique », les bactéries, les microchampignons ou les microalgues sont devenus les acteurs d’un dessin en train de se faire. Le « dessin vivant » apparaît donc comme une matière animée, qui croît et agit au gré des réajustements avec l’environnement qui peuvent la contraindre ou la favoriser… En effaçant progressivement le geste humain pour laisser faire les microorganismes, je propose une nouvelle définition du dessin. Dessiner reviendra à mettre en œuvre un processus naturel à peine perceptible pour pouvoir l’observer. Cette définition du dessin en pleine évolution instaure par conséquent une nouvelle façon de penser l’œuvre en lien avec la notion de vie. L’œuvre se présente alors comme une matière vivante, c’est-à-dire une matière fragile, fugace, instable et surtout imprévisible. Cela m’a amenée à oser un passage du savoir-faire vers un « savoir voir ». Mais il me manque le « savoir voir » scientifique ; un regard scientifique rigoureux qui ne soit pas dissocié du sensible.

I. C. – Dans votre travail de chercheur en écologie d’une part et d’écrivain d’autre part, vous associez justement rigueur scientifique et poétique. Car, comment approcher autrement la complexité et la beauté des mondes vivants ?
J. T. – C’est vrai que j’ai une aversion pour les segmentations, et en particulier pour cette scission injustifiée, souvent entretenue entre science et poésie. D’une part, à mes yeux, la poésie n’est pas un égarement. Si elle s’oriente toujours vers l’inconnu, elle ne s’y aventure pas sans discernement. Sa quête première me paraît être la recherche de justesse. Disant cela, je laisse apparaître que la poésie est elle-même une recherche, qui ne peut donc être opérante si elle n’est d’abord rigoureuse et attachée à être juste. En somme, un bon poète est nécessairement un bon chercheur. Il doit être apte à scruter l’invisible.
D’autre part, je me garderais bien de considérer que la science ne peut être pratiquée que dans un renoncement implicite aux approches poétiques. Ce serait mentir sur la science, qui n’a d’autre perspective qu’être juste et fiable, non pas froide ou distanciée, voire sans âme ni quête intime de l’invisible. Ce serait tout aussi trompeur de laisser croire qu’elle ne pratique pas des détours de pensée indispensables à la créativité, même si le temps de la publication venu, de tels cheminements présumés illicites sont soigneusement occultés. Au bout du compte, il me semble que poésie et science procèdent en réalité d’une même tentative de révéler l’irrévélé. Les différences parfois revendiquées entre poésie et science relèvent de la forme, voire de la cosmétique, mais pas du fond. Finalement, c’est donc très curieux d’avoir cru nécessaire ou judicieux de les séparer, n’est-ce pas ? Et si je reprends vos termes, Iglika, je dirais que dans les deux cas, il s’agit de laisser le monde souffler en nous afin de nous en inspirer pour en mieux discerner la part cachée.
Et ce que laisse entendre votre question, ce en quoi je vous rejoins totalement, est que contre toute idée préconçue, la poésie est plus apte que la science à se confronter à la réalité de la matière, et donc à sa complexité. La science dissèque et décortique, théorise et virtualise. Mais en ne mobilisant que notre cerveau, elle laisse le monde et ses combinaisons à distance. C’est le fameux mot de Merleau-Ponty : « La science manipule les choses et renonce à les habiter ». Elle ne sait que simplifier, et échoue à nous enrichir en visions complexes, ce que la poésie, me semble-t-il, fait quant à elle bien mieux : en quelques mots, quelques images, elle dessine et laisse voir ce qui, jusqu’alors, demeurait invisible à nos yeux.
En engageant notre corps par tous nos sens, la poésie nous confronte presque paradoxalement aux réalités matérielles les plus indicibles. Elle seule nous permet de toucher le monde et de l’écouter. La science, dès lors un peu jalouse, se révèle prompte à cultiver les apparences d’une supériorité d’esprit revendiquée à grand renfort de jargon et de formats de pensée préétablis. Toute publication scientifique est soigneusement nettoyée de toute trace de personnalité, comme érigée au rang d’une surhumanité. Mais il y a dans ces pratiques, me semble-t-il, l’expression même d’un aveu d’échec à habiter la matière.
Quant à la beauté, je fais le constat qu’elle sort des perspectives de la science. C’est dommage parce que si elle s’y intéressait vraiment, je ne suis pas certain qu’elle en sortirait bredouille. Je suis en effet convaincu que la beauté se tient dans le respect de principes essentiels liés à l’assortiment des choses et des êtres, à leurs appariements, et plus précisément encore, à leurs ajustements. J’observe que le monde a tendance à se séparer naturellement, pour des raisons d’ordre physique liées par exemple au Big Bang originel, aux lois de la thermodynamique ou à la dégradation des corps succédant à la mort.
Mais à l’opposé même de ces forces de séparation et de désunion, la beauté intime au monde fragmenté l’ordre de se rassembler et de se réajuster. Elle advient et flamboie, merveilleusement souveraine, telle une Reine ou telle la Grâce, à chaque fois qu’elle y parvient. Elle est d’une puissance prodigieuse. « La beauté se cherche ». Je ne fais là que reprendre une phrase qui vous appartient, que vous avez prononcée lors de notre résidence au Domaine du Rayol, face aux vagues, et que je n’ai pas oubliée.

J. T. – Cela me donne envie de vous interroger, si vous le voulez bien, sur la capacité dont dispose un ou une artiste de « semer la beauté » ou, pour le dire autrement, d’ensemencer la matière avec des semences de beauté. Est-ce que cette expression, qui me vient soudainement à l’esprit en m’adressant à vous, vous parle ? Après tout, il n’y a peut-être pas de plus belles graines que celles qui permettent à la beauté de se trouver…
I. C. – Toute matière vivante à l’échelle microscopique ou macroscopique présente une création-recherche de la beauté. Toute matière vivante pourrait être vue comme un « dessin vivant ». Avec cette vision, le phénomène le plus banal de la nature devient un « spectacle » rétinien. Une mousse en train de croître, un brin d’herbe qui se meut au gré du vent, les ondulations imperceptibles d’une flaque d’eau en forêt, les agitations de la circulation sanguine, les trajectoires d’un protozoaire dans une goutte d’eau, les traces gluantes d’un escargot laissées au sol, etc. sont des phénomènes naturels qui nous montrent comment la beauté se cherche sans cesse… « La beauté est réajustement ». Je reprends là notre réflexion commune lors de la résidence au Domaine du Rayol. Face à la beauté des formes vivantes (les racines, les nœuds que parfois forment les plantes, les symétries et asymétries des fleurs, les mouvements des vagues, les chemins de semences, etc.), nous avons pensé la beauté comme la conséquence d’un réajustement entre la forme de vie (par exemple : la graine, la plante, l’animal, l’humain) et son environnement. Nous avons remarqué qu’à chaque fois que l’on trouve une forme vivante « belle », c’est précisément parce que celle-ci a su s’ajuster à son environnement. C’est-à-dire qu’elle a été façonnée par son environnement autant que ce dernier a été influencé par elle. Ainsi, la beauté est là où il y a une transformation réciproque. Cela vaut par exemple pour l’arbre couché près du sol, pour la graine qui s’enfonce dans l’obscurité de la terre pour devenir plante, ou encore pour les graines d’érable qui se laissent littéralement pousser des ailes pour s’envoler au gré du vent… En ce sens, l’agentivité de la graine est intrinsèque à sa beauté. Mais l’agentivité est peut-être intrinsèque à toute beauté qui se cherche.
Depuis mon enfance, je suis fascinée par les nœuds que peuvent former les plantes, les racines ou les branches. Ces formes du monde vivant peuplent presque tous mes dessins. Notre résidence m’a permis de comprendre le sens caché de cette fascination de prime abord esthétique. En somme : pourquoi je trouve ces nœuds si attirants ? La réponse est venue lors d’une balade avec vous au Domaine du Rayol. Nous avons eu l’intuition que ces nœuds – tout comme les graines – sont des « arrêts dans le temps ». Chaque nœud nous est apparu comme un temps d’arrêt momentané – arrêt temporel qui permet à la plante de « bifurquer », de prendre une nouvelle orientation. Le nœud, en ce sens, m’est apparu comme une ouverture aux possibles. Une incarnation de la nécessité de réajustement, donc de la beauté.
La beauté est beaucoup plus qu’une catégorie esthétique ; elle est une « façon d’être », un principe vital de toutes les formes de vie. Cette vision remet en question la définition trop anthropocentrique de la beauté et de l’esthétique. « La nature imite l’art », s’exclamera même Oscar Wilde. Dans la même veine, le philosophe Charles Lalo affirme que « La nature, sans l’humanité, n’est ni belle, ni laide. Elle est anesthétique. ». Bien sûr, nous ne pouvons pas regarder ni penser le monde autrement qu’en tant qu’êtres humains. Si l’anthropocentrisme est notre condition, nous pourrions en faire un usage empathique. Tenter en effet « d’habiter » les choses que nous observons. Lors de notre résidence, je me rappelle que nous avons défini ainsi deux manifestations radicalement différentes de l’anthropocentrisme : la première met à distance les choses observées, la deuxième tente de « se mettre à la place » des choses. Voilà comment l’idée d’un « anthropocentrisme empathique » nous est apparue comme une voie conduisant à la beauté des mondes vivants.

I. C. – Dans vos travaux, vous montrez souvent que les paysages ne sont pas des décors, mais des réalités vivantes qui se développent dans une relation continue entre les humains et les autres vivants. Il existe aussi des humains qui dessinent avec des graines : les jardiniers, les paysagistes, les forestiers ou encore les agriculteurs. En ensemençant la terre, ils composent des paysages et donnent forme à des mondes vivants en perpétuel réajustement. Peut-on dire alors que semer, c’est déjà dessiner ? Et que nous apprend cette manière d’ensemencer la terre sur notre rapport au monde ?
J. T. – Magnifique question, qui rappelle l’intimité des liens entre les humains et les semences. Les doigts d’une main sont experts à manipuler les semences. C’est peut-être même dans ce registre qu’elles se montrent le plus douées. Et puis, évidemment, le Néolithique a transformé la plus grande part de l’humanité en civilisations céréalicultrices, dès lors plus encore centrées sur une attention accordée aux graines. Mais le rapport de l’humain aux semences déborde l’agriculture, et comme vous l’exprimez, c’est bien par l’intercession des graines qu’il recompose les paysages naturels ou semi-naturels.
Ceux qui « font avec » la nature, que vous citez dans votre question, composent activement ou passivement avec les graines. C’est avec elles, d’une manière ou d’une autre, qu’ils redessinent les paysages. Dans le pire des cas, lorsque ces derniers sont dévastés par les activités humaines, cela revient à laisser place à un vaste champ des possibles offert aux graines, ces aventureuses voyageuses, promptes à reverdir toute surface terrestre. Plus fréquemment, fort heureusement, le « geste du semeur » est là, exprimé sous des formes très diverses, pas forcément « auguste » comme le veut l’expression consacrée, néanmoins inscrit, de près ou de loin, dans les activités humaines conduisant à recomposer les paysages. D’évidence, l’analogie entre le dessinateur et le paysagiste est immédiate. Comme vous, sur une feuille de papier, le paysagiste s’engage dans la matière en recourant à l’ensemencement. Mais cela reste vrai de tout métier lié à l’accompagnement du végétal.
En somme, les paysages que nous connaissons sont l’œuvre commune des semences et des humains qui en ont façonné le devenir, tout en laissant des sédiments mémoriaux derrière eux. Certains de ces humains ont été de piètres dessinateurs, parfois sans âme et sans talent, et je me garderai bien de les désigner précisément. Mais d’autres se sont révélés de véritables artistes, aptes à « faire avec » le vivant autant qu’avec la beauté. Et surtout, dotés du « savoir-voir » que vous évoquez. Au bout du compte, il manque peut-être à nos décideurs ce coup d’œil, cette capacité d’expertise visuelle, qui permettent, dans le vaste tableau du monde anthropisé, de distinguer ce qui est beau, dès lors bien ajusté aux contingences et aux nécessités, de ce qui ne l’est pas. Mais pour cela, sans doute faut-il d’abord être disposé à admirer, s’émerveiller, voire jubiler face à la matière vivante.

J. T. – Ma dernière question m’amène à reboucler notre dialogue et, en quelque sorte, à transposer votre propre question à l’égard du dessin. Je renverse donc vos termes pour vous demander si dessiner, au-delà même de l’acte de dessiner et par-delà la feuille que vous utilisez, c’est aussi « déjà semer » ? Je sais que ma question n’est pas simple mais je sais aussi que votre « savoir-voir » à l’égard des semences ne souffre d’aucune myopie…
I. C. – Si l’on admet que le dessin est, à sa naissance, une cosa mentale et qu’il est aussi dessein (au sens de « projet »), alors nous pourrions dire que cette « chose mentale » s’apparente à une graine. En ce sens, l’intention initiale (la graine du dessin) est d’abord une idée abstraite, perceptible uniquement à travers le « cinéma intérieur » de son auteur. Mais, pour voir le jour, ce dessein – à l’image de la graine – rencontre aussitôt l’épreuve du réel : l’état intérieur du dessinateur, sa singularité graphique, ses limitations techniques ou physiques, son souffle, ses matériaux et ses moyens d’expression, etc. Exprimer une idée d’œuvre, c’est donc « semer » dans la matière. « Et, en effet, on ne voit pas comment un Esprit pourrait peindre », remarque Merleau-Ponty. Il en va de même pour le dessin. On pourrait donc appeler cette incarnation du dessein en dessin : « semer ». De ce point de vue, « semer un dessein » nous renvoie inévitablement à la matière biologique que nous sommes. Car l’état physique de ce corps n’influe-t-il pas autant sur notre « savoir-voir » que sur notre « savoir-faire » ? Le dessin nous met donc face à un paradoxe : d’un côté, il nous permet de prendre distance vis-à-vis du monde (intérieur ou extérieur) observé pour pouvoir l’analyser ; de l’autre, il nous met face à l’évidence de notre condition de vivants : le dessinateur observe, pense et agit à travers un corps de matière qui évolue dans un monde de matière. Il y a donc plus qu’un lien profond, entre le dessin et la vie. Un continuum… La matière biologique que nous sommes est en interconnexion permanente avec les matières vivantes du monde. Ainsi, dessiner, c’est semer une nouvelle matière qui, à son tour, pourrait « ensemencer » l’esprit du regardeur. Voilà pourquoi je pense que les idées du dessin sont comme des graines dans l’air : des entités en mouvement, des possibles à la recherche d’un environnement propice pour les accueillir. Certaines de ces idées ne trouvent pas un climat favorable ; d’autres « poussent » malgré les adversités. Pour moi, ces « idées immatérielles » appartiennent à tous. Elles peuvent prendre autant de formes que possible au gré des conditions de croissance. Seules les idées incarnées dans l’entrelacs entre le corps percevant de l’artiste et le monde deviennent une matière singulière, c’est-à-dire une œuvre d’art incarnée dans une forme. L’intention du dessin n’est pas encore le dessin, mais sa « graine ». N’en déplaise aux adeptes de l’art conceptuel ou immatériel, je suis d’accord avec Henri Focillon lorsqu’il écrit dans La Vie des formes (1943) : « La plus riche collection de commentaires et de mémoires par des artistes les plus pénétrés de leur sujet, les plus habiles à peindre en mots, ne saurait se substituer à la plus mince œuvre d’art. » C’est cela aussi, considérer que « la matière en sait plus que nous ».

Iglika Christova est plasticienne et docteure de l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne en Arts et Sciences de l’art. Elle s’inscrit dans une recherche interdisciplinaire au croisement du dessin et de la biologie. Iglika Christova est auteure d’Art & Microbiologie paru aux Éditions Jannink/Les Presses du réel en 2021, et de Penser et créer avec le microcosme. Du dessin d’observation au dessin vivant, paru aux éditions Alos (Bulgarie)/Les Presses du réel (France) en 2024, où elle explore un acte artistique contemporain né de l’apport de la microbiologie.
Jacques Tassin est chercheur en écologie au CIRAD depuis 35 ans, spécialiste des semences et de leurs déplacements dans les paysages tropicaux. Après un doctorat en écologie végétale et une Habilitation à diriger les recherches (HDR) sur les « cheminements de semences », il a travaillé sur la germination et les mécanismes de dormance. Curieux des liens entre arts et sciences, il associe souvent poésie et rigueur scientifique pour explorer les mondes sensibles, s’inspirant de philosophes comme Bergson et Merleau-Ponty. Auteur d’une vingtaine d’ouvrages, il intervient régulièrement auprès du grand public et milite pour une approche interdisciplinaire de la science, notamment au sein de l’Académie d’Agriculture de France.
Image d’ouverture> Dessin issu de l’Abécédaire des « gestes-mots autour des semences » ; Iglika Christova (dessins) et Jacques Tassin (textes), dialogue art-science à quatre mains. Projet en cours dans le cadre de la résidence Entre-Autres du Domaine du Rayol.
Les autres textes de la série>
La matière a toujours raison de Thierry Pozzo
Ce que fait le corps de Laura Caron
Entrer en matière avec Valère Novarina de Marie-Laure Desjardins
Poétique de la corde raide de Nathalie Delprat
Ce que la matière prépare de Fabien Zocco

