Jusqu’au 19 mars prochain, le Grand Palais accueille Chiharu Shiota. Co-organisée avec le Mori Art Museum de Tokyo, The Soul Trembles est la plus importante exposition jamais consacrée à l’exceptionnelle œuvre de l’artiste japonaise en France. Sur plus de 1 200 m2, sont déployés installations monumentales, sculptures, photographies, dessins, vidéos de performance et documents d’archives, relatant plus de vingt ans de création. A noter que pour la clôture de l’événement, l’institution propose une expérience musicale immersive inédite. Le vendredi 14 mars, Keiichiro Shibuya, compositeur et musicien japonais à la renommée internationale, présentera dans une galerie attenante Mirror ghost, un concert exclusif en écho à la sortie de son nouvel album Android Opera Mirror. A l’issue de ce dernier, les spectateurs pourront exceptionnellement, sur présentation de leur billet de concert, accéder à l’exposition de Chiharu Shiota et profiter ainsi d’une ultime occasion de la découvrir.
Tous les amateurs d’art contemporain, ou presque, connaissent désormais les immenses installations de fil, de Chiharu Shiota. Mais tout le monde ne connaît pas son âme, et encore moins, ce qui la fait trembler. Ce sont les états de cette âme tremblante, et sans aucun doute les nôtres, que l’artiste japonaise, née en 1972 à Osaka, nous invite à partager avec son exposition actuelle au Grand Palais, The Soul Tremble. Aborder son âme n’est pas vraiment une prétention personnelle mise à disposition du public mais plutôt une porte d’entrée dont les tremblements sont communicatifs. A l’instar de sa propre approche sensorielle, ses œuvres nous invitent à redescendre un peu en nous-mêmes, pour modérer nos transports extérieurs afin de nous encourager à la lenteur du « connais-toi toi-même » enseigné par la philosophie grecque.
Chiharu Shiota, dans cette nouvelle exposition, déploie les nuances sensibles qui vont du souvenir traumatique à la réparation par la connexion au monde, des êtres entre eux. Curieuse démarche qu’on attribuerait volontiers à un psychanalyste ou à un adepte de philosophie orientale mais dont l’art est pour elle le vecteur. La technique utilisée consiste à tirer des fils, d’une paroi à l’autre, d’un mur à l’autre pour en révéler l’épaisseur spatiale, celui mesuré plus symboliquement des murs entre les êtres humains, leur solide fondement à séparer, ces étranges limites construites à force de méfiance, de menaces, de craintes, de solitude. C’est en se souvenant d’un incendie de son enfance au cours duquel un piano a brûlé que l’artiste établit des liens entre ses propres sens : le piano noirci l’émeut plus qu’intact, l’odeur du brûlé la saisit à chaque reflux d’air et affecte sa voix en la troublant, ce souvenir ayant inscrit une perte en ressac permanent s’affuble de fils pour bâtir un mur transparent et réparateur.
Ces correspondances paradoxales entre les sens vont dès cette période installer une trame entre sa sensibilité et l’être communicant et poétiquement tentaculaire qu’elle désire montrer. Tisser devient l’image probable de la sédimentation d’infra événements sublimés par de gigantesques réseaux qu’elle accroche indéfiniment en une infinité de fils tendus, noués, piqués à leur support dont l’essentielle propriété est de laisser passer de l’air entre eux, de maintenir une transparence, y compris lorsqu’elle y intègre des objets, prisonniers de ces immenses toiles arachnéennes tombant du ciel, venant symboliser et identifier les thèmes importants de sa vie : le voyage, la mort, mais aussi les métaphores de ces déplacements que sont la circulation sanguine, le miroir, les relations humaines et leur point commun, la complexité.

A l’origine, ce sont les souvenirs infantiles qui ont circulé en elle et trouvent quelques points de sortie, d’existence, au travers de ses œuvres. Le piano brûlé, ci-dessus nommé, intitulé In silence, aura attendu 2002 pour trouver son point d’émergence, devenu silencieux, mais résonnant en elle jusqu’à se recycler en objet intégré. De même, les bateaux en fil de fer rigide plombent leur trajet et se fixent en un point de l’espace, ils ne sont plus en mouvement mais relayés par la dynamique des fils. Les fils tissent des espaces adaptés, forment des courbes, des ogives pour la circulation des spectateurs, tous, prétextes à simuler des images de passage, de frontières, de liens, d’avancées, transgressées par la tectonique du treillis.
Autre vague venue du fond de l’enfance est cette installation Living inside (2019-2023), montrée lors de son exposition à Aix-en-Provence en 2024, dont le mobilier pour maisons de poupée est ici plus largement déployé qu’à Aix. D’un canapé à une voiture ou d’un lampadaire à un poupon, un petit fil de laine rouge s’enroule, boucle et s’achève dans les trajets imaginaires d’un monde lilliputien, qui à l’échelle planétaire, se voudrait un analogue de l’espèce humaine perdue dans l’immensité du cosmos.

Ces ensembles donnent à réfléchir sur des structures plastiques extraites de la description, telles que la construction en treillis, l’orientation spatiale multidirectionnelle, la dimension monumentale à l’aide de l’infiniment petit, la couleur restreinte à des effets réduits, blanc, noir ou rouge liés à la lumière, à la nuit, au sang mais dont l’impact est fort et universel. Dotés de ces observations nous pouvons alors projeter une strate supplémentaire des liens qu’elle ressent entre la vulnérabilité et la force, entre la liberté et l’emprisonnement, comme on peut le constater avec son œuvre complétée ou modifiée pendant dix ans (2014-2024) au titre peu évocateur Accumulation mais sous-titrée Searching for the destination. Seule l’œuvre en place nous assure d’une stabilité, d’une certaine fixité, car ces termes paradoxaux renvoient à l’indécision, à l’errement, à ces possibles atermoiements contenus dans tout voyage. La masse des valises est impressionnante, rappelle aussi bien celle que l’on trouve dans certains aéroports, ou celle constituée par les tris de l’Allemagne nazie, chargées d’usure et d’un passé que l’on croit révolu. Les fils rouges qui les suspendent agitent parfois l’une d’entre elles et les sortent brièvement de cet ensemble anonyme propre à créer un sentiment d’angoisse.

L’originalité du travail de Shiota consiste à interpeller sans relâche notre sensibilité par des moyens plastiques insistants, et finalement assez offensifs malgré la quiétude de l’ensemble. Cette curiosité vient de ce que les œuvres qu’elle invente sont à l’image organique de ce que nous sommes. Les relations humaines, difficiles, intriquées, dont les produits sont souvent dérisoires, sont les analogues de ses séries de photos, accumulées, abandonnées, où on ignore qui représente quoi ? où quoi indique quel autre ? à l’image du cycle d’un infini ricochet. L’artiste ricoche à son tour, ne cesse jamais, et passe d’un support à l’autre, d’un geste à un autre sans que le courant qui l’anime ne stoppe et ne produise une œuvre. Les dessins au crayon à l’eau (superbe série Dans la terre, 2012) ou à l’encre noire diluée sont parfois cousus aussi, avec des fils rouges très fins en proportion avec la page, s’affichent comme s’ils ne pouvaient supporter une « vie de dessin » sans l’inoculation d’un fil rouge nécessaire à abreuver leur sang. Toute chose est marquée au fil rouge, noir ou blanc, inextricablement captive d’une intention de lien, chaque forme plastique entre dans le réseau comme à l’instar de celle d’une échelle planétaire, dans la dimension numérique qui coordonne, relie, agit, rompt, trouble… et tremble, avant de nous faire trembler à notre tour. L’imposante stature des œuvres de Shiota agit de manière très directe avec notre psyché, nous sommes victimes volontaires d’une magie incolore orchestrée par une Circée aussi tactile que textile, à moins que ce ne soit cette antique dimension thérapeutique qui ne soit convoquée, et qui, nous alertant, nous soignerait.

Les nombreux dispositifs scéniques mis en place par Chiharu Shiota semblent révéler une dimension curative, une préconisation applicable à tous les arts, à en croire les metteurs en scène qui l’ont sollicitée pour réenchanter la forme de l’opéra pour des œuvres telles que Tristan et Isolde, Le Conte d’hiver, Siegfried, etc. Opportunité inespérée d’enchâsser dans des rideaux de scène arachnéens des chanteurs suspendus pris dans le tourment d’appartenir à l’une des catégories d’ocnophiles ou philobates… C’est que la scène la connaît aussi.
Initiée à la performance par l’immense artiste Marina Abramović, Chiharu Shiota a fait à son tour des performances impressionnantes dont les grandes photos de l’exposition témoignent, au cours desquelles elle s’inonde de peinture rouge, s’enroule de fils rouges, ou se couvre de boue, pour signifier une autre limite, celle de la peau. Conçue comme la première des surfaces de séparation, elle est lien et frontière entre soi et les autres. Sentir sa peau pour se confondre avec le monde mais aussi parvenir à faire peau de son œuvre, qui à son tour devient le lien nouveau établi avec l’univers.

Une pièce devant laquelle on passerait sans attention particulière, Reflection of Space and Time (2018) exerce pourtant sur le visiteur une certaine attraction. En effet pour peu que le regard balaye l’ensemble, il se trouve retenu par des effets d’optique illogiques. Au lieu de voir par transparence le côté opposé au notre, nous voyons une image rétroprojetée de notre propre bord sans toutefois nous apercevoir quel que soit notre déplacement. L’énigme se résout en un miroir savamment placé et invisible, dans la diagonale de l’œuvre, au sein de laquelle une robe blanche est fixée en l’air comme par aimantation des fils noirs qui l’englobent. Au contraire des recherches stéréométriques d’un artiste tel que Naum Gabo ou de son ainé Antoine Pevsner, qui avait réalisé dans les années 1950 des sculptures en fil de nylon, celles de Chiharu Shiota sont dépourvues de calcul mathématique, de toute géométrie, mais aspirent à une extension de la surface des objets. La précision de cette œuvre se rapporte à sa problématique de la peau qui ne peut se réduire à une surface mais à une sorte d’augmentation de nos couches corporelles fussent-elles métaphorisées. Ne dit-elle pas : « Notre première peau est la peau humaine. Les vêtements constituent notre deuxième peau. Dans ce cas, notre troisième peau n’est-elle pas constituée de nos espaces de vie, c’est-à-dire des murs, des portes et des fenêtres qui entourent le corps humain ? »*. Son commentaire nous aide à mieux comprendre les « remplissages » imaginaires qu’elle projette sur l’unité et le tout, sur un volume dans l’espace, sur la relation mentale avec le monde des objets et son insatiable recherche de lien à autrui à la limite de la fusion.

L’étrangeté de cette artiste captive le spectateur, elle ne crée pas d’œuvre réellement séparée d’elle ni d’objet à poser mais les inclut dans une démarche commune où la collectivité se noie dans l’individu et en restitue la multiplicité, dans laquelle la sensibilité n’est plus un paramètre esthétique aléatoire mais une nécessité vitale. L’espace du Grand Palais mis à sa disposition pèse cependant sur les œuvres de Shiota qui paraissent dans ce cas presque à l’étroit, malmenées vraisemblablement par un accrochage trop éclectique mêlant les photos aux installations sans produire le moindre dialogue. Le changement de matériaux serait peut-être à l’origine de cet effet de rupture qui nous oblige à jongler entre l’émotion ourdie par les constellations de fils et le décryptage attentif qu’impose la rectitude photographique. De même que la sortie de l’exposition oblige le visiteur à un retour sur ses pas, si elle se voulait intentionnelle et à l’image d’un aller-retour du fil de tissage, elle n’en est pas moins préjudiciable à l’état de flottement onirique insufflé par les œuvres.
A ces restrictions près, il reste que l’œuvre de Shiota déploie dans cette exposition, toutes les facettes de sa créativité non seulement par la diversité des genres et techniques abordés mais aussi par l’unicité de sa démarche fondée sur une conception quasi cosmique des relations humaines. L’œuvre suspendue dans l’escalier d’accès en révèle la complexe interrogation : Where are We going ? Où allons-nous ?

*P. 89 du catalogue très réussi, dont la reliure est à l’image de l’œuvre : cousu de fils rouges.
Informations pratiques> The Soul Trembles, Chiharu Shiota, du 11 décembre 2024 au 19 mars 2025, Grand Palais, Paris.
Image d’ouverture> Uncertain Journey, Chiharu Shiota. ©Grand Palais

