À rebours des évidences, Jacques Tassin invite à déplacer notre regard. Écologue, chercheur au Cirad et membre de l’Académie d’agriculture de France, il explore depuis plusieurs années les liens sensibles, symboliques et scientifiques qui nous unissent aux plantes. Chez lui, la connaissance ne se sépare jamais d’une expérience du monde : elle se construit dans un va-et-vient constant entre observation, écriture et attention aux formes. Arbres, feuilles, semences, racines deviennent ainsi les vecteurs d’une pensée attentive aux relations, aux circulations et aux métamorphoses du vivant. Pour ArtsHebdoMédias, il revient sur son parcours, sur la place de l’intuition dans son travail, et sur la nécessité d’ouvrir les savoirs scientifiques à d’autres modes d’expression, de la poésie à la musique. Il évoque également ses recherches actuelles autour des semences, menées en dialogue avec l’artiste Iglika Christova, ainsi que sa réflexion sur l’« imaginaire inopportun de la racine », qui interroge nos représentations de l’origine et de l’identité. Cet entretien a été réalisé dans le cadre des prochaines Conversations sous l’arbre organisées par le Domaine de Chaumont-sur-Loire. Les 21 et 22 mai 2026, Jacques Tassin sera aux côtés de l’anthropologue Charles Stépanoff, du philosophe Olivier Remaud et du plasticien Pascal Convert pour explorer un thème aux entrées multiples : « Racines : ce qui tient, ce qui lie, ce qui pousse ».
ArtsHebdoMédias. – Quelles ont été les places de la nature, de la science et de l’art dans votre enfance ?
Jacques Tassin. – Mon enfance, c’est précisément tout ce que vous évoquez dans votre question, mais cela ne faisait qu’un ! Ces trois composantes ont été si présentes que les démêler reste encore une difficulté pour moi. Enfant, j’étais très intuitif, et je le suis encore. Je ne percevais que des consonnances, des constances, des correspondances que j’ai mis longtemps à être en capacité de formuler. J’avais l’impression que je ne pouvais partager cela avec personne, tant je me sentais seul dans mon regard. Ce n’était pas de la prétention, mais plutôt de l’ignorance des possibilités qu’offre le langage pour dire des choses à la fois très subtiles et très intimes. Mes deux parents étaient mélomanes et mon père disposait, outre son métier de vétérinaire, d’une mémoire musicale que je jalouse. Ma mère était très douée pour la peinture, mais la nature la fatiguait. La nature, je l’ai découverte par moi-même, avec ferveur, comme la littérature et la musique. L’apprentissage des sciences, je le dois à mes études. Mais dans tout cela, il y a quelque chose de synesthésique qui demeure. L’écoute d’une œuvre musicale me renvoie immanquablement à des paysages et à leurs ambiances ; la lecture me ramène à des expériences de nature, quel que soit le sujet ; et j’aime que les sciences « sonnent » et présentent un minimum d’esthétique. En ce sens, mes apprentissages ont toujours été très exigeants. Je leur réclamais de l’épaisseur. Dans une telle disposition d’esprit, je ne pouvais pas apprendre très rapidement. Mais j’ai la satisfaction de m’apercevoir qu’aujourd’hui, j’ai très peu oublié de ce que j’ai appris dans mes scolarités les plus anciennes.
Comment en êtes-vous venu à vous intéresser spécifiquement aux arbres ?
Bien entendu, cela remonte encore à l’enfance. Je crois que j’avais perçu en eux un vis-à-vis avec moi-même. Là encore, c’était très intuitif. Je me souviens précisément que je me disais qu’ils avaient quelque chose à nous dire et que, devenu adulte, je comprendrais leurs paroles. À vrai dire, je cherche toujours aujourd’hui sans disposer de réponse. Mais cela me poursuit intérieurement. Je n’ai pas perdu cette conviction que nous ne prêtons pas suffisamment attention aux arbres. Je pense que c’est cela qui m’a poussé à devenir écologue, cette science des liens entre les éléments de la nature. Mais je crois aujourd’hui que ce n’est plus dans la seule voie de l’écologie que je dois porter mon attention pour expliciter ces liens si mystérieux entre arbres et humains. Bien sûr, je sais que nous sommes des primates et que nous gardons en nous une mémoire intime et profonde des arbres que nos ancêtres ont fréquentés durant plusieurs dizaines de millions d’années. Mais je pense aujourd’hui que c’est davantage sur un plan spirituel qu’il s’agit de se positionner. Je suis en effet convaincu que l’observation des arbres a beaucoup inspiré les fondamentaux de nos grands courants spirituels. Disons que c’est un peu mon obsession du moment. Évidemment, c’est un angle particulièrement difficile, et je ne dispose d’aucune bibliographie en la matière. Mais je suis de plus en plus persuadé qu’il y a là une clef et que nous ne réalisons pas assez tout ce que notre esprit doit à la contemplation et la fréquentation des arbres par nos ancêtres.

Vous accordez une place importante à la médiation et à l’écriture. Pourquoi est-il nécessaire de faire appel à des formes artistiques (littérature, poésie, dessin…) pour transmettre des savoirs scientifiques ?
Je ne sais pas s’il s’agit vraiment d’une nécessité. C’est en tout cas une belle opportunité lorsqu’on s’adresse à un public qui dispose d’une formation scientifique, comme on le sait, de moins en moins étoffée. L’art est un bon truchement pour toucher, c’est évident. Dans mon cas, dès lors que j’aime trouver du sens dans les choses, toujours à grand renfort d’intuition en même temps que par une solide recherche documentaire pour être certain de ne pas dire de bêtises, l’art s’impose. La poésie me semble sous-utilisée en la matière. Un poème scientifique, je ne crois pas que cela existe. Personne n’oserait sans doute l’écrire. Et pourtant, je suis certain que ce serait d’une efficacité hors norme. Je suis également persuadé que l’on pourrait transcrire de la science en musique. Pour l’instant, il s’agit surtout de transduction de données scientifiques en expressions acoustiques. Mais j’ai la conviction que l’on pourrait aider un élève à « sentir » un théorème en s’aidant de la musique. Après tout, il est possible que Pythagore, qui était autant mathématicien qu’acousticien, ait eu la même intuition.
Votre film L’enfeuillement du monde propose une approche très singulière de la feuille. Pouvez-vous expliquer le projet ? Qu’est-ce que le cinéma a apporté à votre travail de scientifique ?
Vous me ramenez, peut-être sans le deviner vous-même, à votre première question. Science, nature, arts… C’était bien cela mon projet : proposer une approche multiple de la feuille en multipliant précisément les angles, les considérations, mais aussi les manières de voir et de dire. J’avais très vite écarté la possibilité d’un livre sur la feuille. Ce support ne s’y prête pas, me semble-t-il, et c’est sans doute pour cela qu’il n’existe aucun essai sur ce thème, du moins en langue française. J’avais le sentiment que le support du film serait beaucoup mieux adapté. Je me suis donc pris au jeu et après avoir écrit le scénario selon un parti-pris, disons, cognitif, j’ai assuré le montage comme s’il s’agissait d’une œuvre d’art. J’y ai même ajouté des fragments poétiques au début de chacune des six parties. Vous voyez que je n’ai pas boudé mon plaisir. Ma grande satisfaction est que cette présentation résolument transversale, selon laquelle se mêlent des approches et des préoccupations très diverses, plaît à des publics très différents. On s’étonne parfois que s’y mêlent autant de disciplines et de regards. Mais vous avez déjà compris qu’en réalité, je ne savais faire autrement. Ou plus exactement, je ne voulais surtout pas procéder autrement !
Ce projet déplace l’attention vers des phénomènes discrets, presque imperceptibles. Est-ce une manière, pour vous, de rééduquer notre regard, de changer notre manière de percevoir le vivant ?
Là, je pense que vous faites référence aux insertions de poésie, n’est-ce pas ? Il est vrai que ces très courts textes m’ont moi-même surpris lorsque je les ai écrits, tant j’ai réalisé qu’ils pouvaient signifier des réalités qu’il est difficile de dire autrement. Je me souviens de ce vers : « Elles sont minces, mais c’est ce qui leur donne tant d’épaisseur. » Il n’y a que la poésie pour dire pareille chose ! La musique tient également une place majeure dans le film. Il y a un moment où les feuillages paraissent danser sur un mouvement assez enlevé d’une symphonie de Beethoven. C’est troublant, mais cela correspond à des expériences vécues, liées à des synchronicités inattendues. Et puis bien entendu, il y a les propos d’artistes, de philosophes, qui rebondissent dans le savoir sur des propos de biologistes. J’ai joué sur les consonances, encore une fois ! Je ne m’aventurerai pas à parler de rééducation du regard, mais effectivement, il s’agissait bien pour moi de faire cohabiter approches scientifiques un peu « dures » et approches pleinement sensorielles, et même de les faire dialoguer par montage interposé. D’un point de vue formel, le film est très loin de ce que l’on peut qualifier de bon film. Mais il y a quelque chose qui fonctionne dans le propos général, et c’est l’essentiel de mon point de vue.

Vous menez actuellement, avec l’artiste Iglika Christova, une résidence au Domaine du Rayol. Comment s’organise concrètement ce dialogue entre art et science ? Et qu’est-ce que cette collaboration produit que chacun de vos champs ne pourrait atteindre seul ?
C’est une expérience extraordinaire, à laquelle je n’étais pas préparé. Je n’avais pas pris conscience des puissances du dialogue interdisciplinaire lorsqu’il s’établit dans le plein respect et l’attention vis-à-vis de l’autre. Le sujet que nous avons imaginé est le langage des semences, ou la manière qu’ont ces dernières à s’adresser au monde et à « l’écouter ». Iglika et moi sommes une chambre d’écho l’un pour l’autre, de sorte que chacun de nos propos prend aussitôt une ampleur qui, très rapidement, nous aide à parler avec un surcroît de justesse, en compréhension mutuelle. Bénéficier de deux profils et deux parcours très différents y est pour beaucoup. Cela pousse à la rencontre, à l’ajustement des pensées. Nous sommes tous les deux convaincus que le processus arts-sciences est celui d’un dialogue entre deux personnes. Iglika pense par le dessin, et moi par l’écrit. Elle m’a proposé de partager avec elle une sorte d’écriture hybride, ou à mi-chemin, sous forme de ce qu’elle a nommé avec justesse des « graines de pensée ». Par ce procédé, j’ai pris conscience de dispositions agentives de la semence dont je n’avais jamais eu conscience, alors que j’avais passé mon habilitation à diriger mes recherches sur la dispersion des semences. Par exemple, j’ai réalisé que l’anémochorie, qui est la dispersion des semences par le vent, est un procédé non pas passif mais merveilleusement actif. La semence taillée par l’évolution pour voyager dans le vent accueille littéralement ce dernier et l’éprouve bien davantage qu’elle ne le subit. Quel merveilleux renversement de perspective, n’est-ce pas, que reconnaître aux semences une pleine agentivité ? Cela aide à comprendre, au demeurant, combien les céréales nous ont si aisément domestiqués.
Dans ce projet intitulé La langue des semences, la notion de langage est centrale. Peut-on vraiment parler d’un « langage du vivant », ou s’agit-il plutôt d’une métaphore opératoire pour mieux penser ce dernier ? Une vidéo sur le web montre des dessins associés à des écrits à partir d’un verbe. Comment et pourquoi avoir choisi ceux-ci précisément ?
S’il ne s’agit évidemment pas de langage articulé, on peut y reconnaître, par analogie avec la parole humaine, ce qui relève du langage des signes. Car les semences font signe au monde. Elles cherchent des ailes – au mieux – ou des pattes – au pire – pour entreprendre leur voyage fondateur. Leurs signaux vont des codes de couleurs aux fragrances les plus diverses. Par ses jeux de couleurs, la cerise parle au merle, tout comme le fruit du durian s’adresse par odeur interposée aux éléphants présents dans un rayon d’un kilomètre. En retour, le merle lit et l’éléphant hume. L’un et l’autre prêtent attention à une entité vivante qui s’adresse à eux. Pour ce faire, il leur faut une capacité à décrypter un langage que tous les êtres vivants ne comprennent pas nécessairement. Nous nous sommes donc intéressés dans un premier temps à ces diverses manières selon lesquelles les semences parlent au monde. Puis nous avons suivi le chemin inverse en nous demandant comment nous-mêmes nous adressons aux semences. Pour ce faire, nous avons scruté les gestes d’Anaïs, une pépiniériste du Domaine du Rayol où se déroule notre résidence. Ces gestes déployés à l’égard des semences sont d’une infinie diversité, de sorte que nous n’avons eu que l’embarras du choix pour en tirer l’abécédaire que vous évoquez. Nous nous sommes aperçus que tous ces gestes étaient merveilleusement précis, autant que graciles. Cueillir, Disperser, Écosser, Frotter, Nettoyer, Pincer, Ramasser, Trier… autant de verbes d’action illustrant des gestes primordiaux et ancestraux dont nos doigts de primates se sont sans nulle doute eux-mêmes façonnés. En somme, nous avons accordé aux semences ce que nous pourrions qualifier de langage digital.

Pour votre intervention aux Conversations sous l’arbre, vous évoquez un « imaginaire inopportun de la racine ». En quoi notre manière de penser les racines est-elle en décalage avec leur réalité biologique, et pourquoi ce malentendu vous semble-t-il problématique ?
La racine est, très curieusement, une métaphore de l’origine, et donc aussi de l’identité. La véritable origine, c’est pourtant la graine, très souvent une migrante arrivée là au terme d’un long voyage. La racine, quant à elle, est un prodige de symbioses, sorte de terre d’accueil à toute altérité. En outre, elle n’est pas tournée sur le passé mais vers l’avenir, tout en se déployant dans le sol, sans jamais se figer puisqu’elle pousse même en hiver. Le passé ne l’intéresse pas. En somme, rien en la racine ne correspond à cette métaphore dont ont cru se saisir avec pertinence les mouvements identitaires. Il est vrai, à leur décharge, que toute vie étant mouvement, il est bien difficile de trouver une métaphore qui tienne la route pour rendre compte de quelque chose qui n’existe nulle part dans le monde vivant !
Dans le cadre des Conversations sous l’arbre, la racine est envisagée à travers trois verbes : tenir, lier, pousser. Lequel vous semble aujourd’hui le plus fécond pour repenser notre relation aux plantes et pourquoi ?
Lier, sans aucun doute. Parmi les trois termes, c’est le seul en effet qui illustre le caractère « inter-agentiel » de la racine, c’est-à-dire sa capacité à nouer des collaborations avec d’autres êtres vivants présents dans les microcosmes du sol. Les racines sont de véritables arches de Noé. Elles abritent une quantité d’êtres plus ou moins visibles à nos yeux, avec lesquels elles échangent nombre de services. Et elles communiquent même entre elles, y compris d’espèce à espèce, par l’intercession des structures mycorhiziennes, ou même par anastomose souterraine, ce qui n’est rien d’autre qu’une greffe racinaire naturelle. C’est tout de même très curieux qu’en dépit de toutes ces réalités, l’on puisse rattacher la racine à l’imaginaire de l’identitaire ! Peut-être faut-il en conclure qu’il serait temps de réinstaller l’enseignement de la botanique dans les écoles…
Vous défendez l’idée que les plantes « se nourrissent du ciel » avant de dépendre du sol. Cette inversion du regard peut surprendre. Comment peut-elle transformer notre imaginaire, mais aussi notre relation au monde naturel qui nous entoure ?
Cela a l’air d’une licence poétique, mais ce n’en est pas une. En masse sèche, ce que la plante tire du sol ne représente qu’un ou deux millièmes par rapport à ce qu’elle puise dans l’air. Nous savons cela depuis le début du XVIIe siècle, à la faveur d’une expérience très simple de l’alchimiste hollandais Jean-Baptiste van Helmont, expérience toutefois trop longue à rapporter ici. Mais là encore, nos imaginaires sont tenaces et depuis Aristote, nous persistons à considérer que la plante trouve dans le sol sa pitance à la manière d’une poule qui picore. Aristote avait l’excuse de ne pas connaître la photosynthèse, mais ce n’est pas notre cas, puisque celle-ci a été découverte à la fin du XVIIIe siècle. Une plante, c’est d’abord du carbone, et ce carbone vient tout simplement de l’air, et plus précisément du dioxyde de carbone, capturé lors de la photosynthèse. Personnellement, j’en déduis dans un premier temps que l’atmosphère est la plus grande des sources auxquelles puise le vivant et qu’il serait judicieux de s’abstenir de la polluer davantage. Ce qui signifie tout autant que notre matière vivante ne s’arrête pas à la biomasse des êtres mais noue des continuités organiques et minérales avec tout ce qui l’alimente, des profondeurs du sol aux hauteurs du ciel. Se rendre compte que les plantes s’enracinent dans le ciel, c’est déjà y percevoir, en quelque sorte, et, disons, en clignant fortement des yeux, des déploiements vivants invisibles mais assurément essentiels. En somme, la vie s’enracine partout, et même jusqu’au Soleil puisque c’est de lui que pleut cette lumière dont s’abreuve toute plante !

Infos pratiques> Les Conversations sous l’arbre, Racines : ce qui tient, ce qui lie, ce qui pousse, les jeudi 21 et vendredi 22 mai 2026, au Bois des Chambres, Domaine de Chaumont-sur-Loire. Les expositions de la Saison d’art sont visibles jusqu’au 1er novembre. Ouverture du Festival international des jardins le 22 avril.
Trois livres de Jacques Tassin> Pour une écologie du sensible, Odile Jacob, 2020, 19,90 €. Penser comme un arbre, Odile Jacob, 2018, 16,90 €. A quoi pensent les plantes, Odile Jacob, 2016, 19,90 €.
Image d’ouverture> Résidence Entre-Autres, Domaine du Rayol. © Iglika Christova et Jacques Tassin

