À la croisée du visible et de l’invisible, Evi Keller déploie une œuvre où la lumière n’éclaire pas seulement la matière, mais la traverse, la transforme, la transmute. Depuis plus de vingt ans, avec Matière-Lumière, l’artiste explore un processus alchimique où les éléments – eau, feu, air, terre – deviennent les partenaires d’une création habitée. Ses œuvres ne représentent pas : elles condensent, incarnent, révèlent. Elles donnent à éprouver la force qui circule, relie et métamorphose, du plus intime au plus cosmique. Pour ArtsHebdoMédias, Evi Keller revient sur les fondements spirituels et sensibles de sa démarche, sur son rapport aux origines, au temps long de la création, et sur l’énergie qui innerve son œuvre. Une énergie pensée comme une expérience, une présence agissante qui parcourt toute forme de vie. Cet entretien a été réalisé dans le cadre des premières Conversations sous l’arbre de l’année 2026, organisées par le Domaine de Chaumont-sur-Loire les 23 et 24 avril, sur le thème « La prodigieuse énergie de la nature ». Aux côtés d’Evi Keller, l’anthropologue et directeur de recherche au CNRS Perig Pitrou, la chercheure en biologie et directrice de recherche au CNRS Purificación López-García, ainsi que le physicien et philosophe des sciences Étienne Klein croiseront leurs regards, leurs savoirs et leurs expériences.
ArtsHebdoMédias. – Comment et pourquoi êtes-vous devenue artiste ? Y a-t-il eu un moment fondateur qui vous a mise sur ce chemin ?
Evi Keller. – Je ne me suis jamais posée cette question. Je ne crois pas vraiment qu’on puisse choisir d’être artiste, ni qu’on le devienne : on l’est, tout naturellement. Je vois parfois cela comme une sorte de « mission » à accomplir. L’âme d’un artiste souffre lorsqu’elle ne peut exprimer ni donner forme à ce qui la touche et l’anime au plus profond d’elle-même. Ces sentiments et expériences intimes et personnelles exigent, sans trop de compromis, d’être transcendés dans une dimension universelle par un acte créatif. Ce flux d’énergie qui traverse un artiste est extrêmement fort et puissant ; en moi, il éveille souvent un véritable instinct de survie qui pousse à canaliser ces énergies dans le processus de création. Pour « survivre », pour vivre, je dois créer, c’est-à-dire laisser l’inspiration me traverser et accueillir tout ce qui veut se révéler à travers moi, lui donner une forme.
En ce qui concerne la question d’un moment fondateur qui m’a mise sur ce chemin : il y a eu de nombreuses expériences très marquantes durant mon enfance et mon adolescence qui ont certainement joué un rôle déterminant dans ma vie d’artiste, dans ma vie, tout simplement. Disons que des moments difficiles m’ont fait expérimenter une « plongée dans la matière dense ». Pour persévérer, « survivre », il fallait retrouver la lumière, prendre conscience qu’elle habite les épreuves, opérer une sorte de retour à la source. À l’âge de 21 ans, j’ai ainsi été guidée par des épreuves de santé vers une réflexion sur le sens profond de la vie et de la mort. C’est à cette période que j’ai, entre autres, découvert les écrits de Rudolf Steiner et d’Édouard Schuré, ceux de Maître Eckhart, Hildegarde de Bingen, Novalis, la poésie de Rilke et de Rumi. J’ai aussi commencé à m’intéresser à l’enseignement du penseur indien Jiddu Krishnamurti.

Les écrits, empreintes que ces êtres de lumière ont laissées sur Terre en témoignage, ont été un accompagnement précieux ; la médecine anthroposophique et son approche holistique m’ont finalement guérie et profondément marquée. Grâce à ces expériences et à ces enseignements, j’ai commencé à mieux écouter mon âme et à prêter davantage attention à ses aspirations existentielles… Canaliser ces autres « mondes », les rendre visibles et tangibles, font partie de ce cheminement spirituel ; voyage commencé dès ma petite enfance, où j’ai toujours entretenu un lien très profond avec les esprits de la nature, qui, d’ailleurs, ne m’ont jamais quittée. Aujourd’hui encore, ils sont omniprésents dans toutes mes créations.
En ce sens, je suis persuadée que Matière-Lumière a préparé son terreau fertile dès ma naissance, même si ce n’est que bien plus tard dans ma vie, grâce, par exemple, aux rencontres avec des astrologues remarquables, que j’ai pris conscience que la constellation des étoiles au moment de ma venue sur Terre contenait de nombreux indices sur le chemin de ma vie. De plus, le Scorpion, signe d’eau, et le Lion, ascendant, signe de feu – interaction de deux éléments primordiaux – reflètent déjà en quelque sorte le principe cosmique de Matière-Lumière. Prendre conscience que mon âme s’exprimait avec l’aide des esprits de la nature fut une révélation bouleversante. Ce lien profond est une nourriture vitale. Toute mon œuvre témoigne de ce dialogue qui semble évoluer vers une sorte de langage, se révélant à moi par des signes semblables aux écritures ! La vidéo Matière-Lumière [Towards the Light – silent transformations], matrice de ma démarche artistique, incarne également la constellation stellaire de ma naissance, celle d’un voyage initiatique d’un soleil enseveli qui s’avance vers nous depuis les profondeurs de l’eau, jusqu’à l’éblouissement, jusqu’à la dissolution de toute matière dans la lumière. Cette lumière est une présence véritable, qui m’accompagne depuis toujours et se dévoile dans mes créations récentes par une cosmogonie personnelle.

Pourquoi la notion de « matière-lumière » s’est-elle imposée comme axe central de votre œuvre ?
Matière-Lumière n’est pas seulement l’axe central de mon travail. Matière-Lumière est mon travail dans son essence la plus intime, la matrice même d’où tout surgit. Elle nomme pour moi un principe vivant, un mouvement cosmique : celui par lequel la lumière, crée, traverse, façonne, transforme et transmute la matière, visible ou invisible, dans un processus que je ressens comme profondément alchimique. Dans cette relation, la matière n’est pas inerte, elle anime un espace de passage, de métamorphose, où quelque chose de plus grand que nous cherche à prendre forme, « Gestalt ». Très tôt, j’ai senti que ce processus ne se déroulait pas seulement dans le monde « extérieur », mais aussi au plus profond de l’être. La Matière-Lumière est ce lieu de cristallisation intérieure où les expériences, tantôt douloureuses, tantôt épanouissantes et lumineuses, se condensent, se transmutent en une autre qualité de présence. Mes œuvres naissent de cette conscience : elles ne sont pas des représentations, mais des empreintes vivantes d’un devenir, d’une transformation en cours. Chaque création est comme un fragment de ce processus, un moment saisi dans un mouvement bien plus vaste. C’est pourquoi il ne s’agit pas d’une méthode, ni d’un principe esthétique que j’appliquerais de manière volontaire. Rien n’est construit. Matière-Lumière s’est imposée à moi comme une nécessité intérieure, une force intuitive qui me pousse à expérimenter, souvent avant même que je comprenne ce que je suis en train de faire. Je me laisse traverser par ce qui cherche à naître, et ce n’est qu’après coup, parfois beaucoup plus tard, que la signification profonde de ces actes se révèle à moi. Peu à peu, ce long cheminement a fusionné avec une quête très personnelle et intime – quasi initiatique avec l’exploration de réalités plus universelles – : la relation entre visible et invisible, entre densité et transparence, entre blessure et lumière. Matière-Lumière n’est pas un concept que j’aurais choisi, mais un langage, une manière de dire ce qui, autrement, resterait indicible. Elle enveloppe la totalité de mon œuvre parce qu’elle touche à toute mon expérience, à toute mon existence, et continue de se déployer et de m’enseigner à travers chaque nouvelle forme qui advient.

Votre démarche semble guidée par un désir de retour aux origines. Que signifie pour vous cette idée d’« origine » : est-ce un point de départ, un état à retrouver, ou une tension vers quelque chose d’inaccessible ?
Pour répondre à votre question, j’emploie un « O » majuscule : l’Origine est pour moi une réalité vivante, une présence vivante, une énergie vitale et primordiale à laquelle je cherche à me relier, que je cherche à approcher au plus près à chaque instant de ma vie. En ce sens, l’Origine est à la fois un point de départ, un état à retrouver et un horizon vers lequel je ne cesse de tendre, tout en sachant qu’une fusion totale avec ce Grand Tout n’appartient pas à ce monde.
Ce n’est pas un simple désir, ni une nostalgie romantique d’un « avant », mais un besoin irrépressible de m’approcher au plus près de cette énergie vitale qui est à l’origine de toute chose, au cœur du vivant, au cœur de la matière. Ma création devient alors un chemin pour revenir, par couches successives, vers cette source, pour éclairer ce qui, en nous, demeure enfoui, fossilisé, parfois blessé, et lui permettre de se transformer en une autre qualité de présence. Dans ce mouvement, dans un même champ d’expérience, mon travail cherche à relier ce qui semble séparé : visible et invisible, corps et esprit, terre et ciel.
Bien sûr, accéder à l’Origine dans une union absolue avec le Tout n’est pas possible tant que nous sommes incarnés ; le monde lui-même, dans sa densité, pose une limite à cette aspiration. Mais je ressens que chaque œuvre devient ainsi un passage, un seuil : un espace dans lequel la matière révèle sa lumière, sa mémoire archaïque et universelle. Avec le temps, j’ai de plus en plus le sentiment que les esprits, qui animent mes œuvres, me confient des clés, comme si une langue universelle se révélait progressivement à travers elles. Ainsi, je perçois dans ces empreintes quelque chose de l’ordre de la langue originelle, comme si les formes, les textures, les vibrations de lumière véhiculaient une écriture ancienne, préverbale, que nous reconnaissons sans pour autant pouvoir toujours la nommer. L’Origine est alors moins un lieu fixe qu’un mouvement perpétuel intérieur : une tension vivante qui m’invite à revenir sans cesse à l’essentiel, à ce point d’unité où les dualités se réconcilient. Ces créations me permettent d’élever ma conscience, de déplacer mon propre regard, notamment sur la vie, la mort, la transformation, la transmutation.
La vie et la mort sont deux puissances que nous voyons partout en action dans l’univers, elles collaborent à l’évolution. La mort me semble contenue dans la vie. Pour moi, elle ne peut être considérée comme une fin de la vie, car sa transformation ne peut être sa fin. Dans ce sens la mort ne me semble être qu’un changement de plan, un changement de forme, un déplacement pour une nouvelle tâche à accomplir, une évolution de l’état de conscience. Mon travail tente de témoigner de ce cycle perpétuel : une sorte de retour aux sources de la matière et de la lumière, qui nous rappelle que nous sommes faits de poussières d’étoiles, porteurs d’une mémoire qui dépasse infiniment notre propre existence terrestre. Ainsi, l’« Origine » n’est ni seulement derrière nous, ni seulement devant nous ; elle circule à travers nous, dans chaque expérience de métamorphose, dans chaque « mort » et chaque renaissance symbolique que nous traversons.

Vous évoquez les éléments primordiaux. Quelle relation entretenez-vous avec ces forces ? Sont-elles des matières, des symboles, des partenaires de création ?
Les quatre éléments – l’air, le feu, l’eau et la terre – sont pour moi les expressions fondamentales de l’énergie vitale, les matrices premières à partir desquelles toute forme se manifeste. Chacun porte une vibration particulière, une qualité subtile qui résonne avec une dimension de notre être intérieur. Ces forces primordiales ne sont pas seulement des matières ou des symboles : elles sont vivantes, conscientes à leur manière, et participent activement au mouvement de la création. Dans mon travail, elles deviennent des collaborateurs, partenaires de dialogue et de transformation. L’eau représente l’âme, la fluidité, la mémoire et le passage ; elle reflète les émotions et le flux du temps. Le feu incarne l’esprit, la clarté, la transmutation, le souffle ardent qui réveille et purifie. L’air, invisible et omniprésent, évoque la pensée, le verbe créateur et le mouvement de l’esprit. Quant à la terre, elle manifeste la matière, le corps, la densité, l’ancrage du vivant dans une forme tangible. Ensemble, ils forment une alchimie dynamique dans laquelle je m’immerge à chaque processus créatif. Les esprits qui les habitent deviennent comme des collaborateurs sensibles : ils guident l’acte créatif, orientent la lumière, inspirent les passages entre ombre et transparence. Ils ne sont pas domestiqués, mais écoutés, respectés pour leur puissance propre. Ce dialogue silencieux avec les éléments ouvre un espace de cocréation où la matière se laisse spiritualiser, et où la lumière, elle, se matérialise.
Dans ce sens, créer devient une expérience d’unité : l’artiste, l’œuvre et les éléments se fondent dans un même flux. Cette interaction perpétuelle figure un univers en métamorphose constante, un cosmos où tout respire en correspondance. Dans ce champ unifié, l’être humain ne se tient plus en dehors du monde – il est directement lié à son essence, il en est le prolongement conscient, le témoin et le médiateur. Les éléments incarnent ainsi nos différentes couches d’existence : le corps et ses actions, les émotions et leurs mouvements, la pensée et son élan, l’esprit et sa lumière originelle. Ils nous rappellent que notre nature profonde est faite de transformations continues entre le concret et le subtil, entre ce que nous voyons et ce que nous pressentons.

Votre processus de travail vous amène à laisser certaines œuvres en suspens pendant des mois, voire des années. Que se passe-t-il dans ces temps de latence ?
Les œuvres ont leur propre rythme, une temporalité singulière que je ne cherche pas à maîtriser. Certaines semblent vouloir rester en suspens, comme si elles avaient besoin de respirer avant de se révéler pleinement. Ce temps de latence n’est pas un arrêt, mais une gestation silencieuse où la matière poursuit sa métamorphose invisible. Il me faut souvent des mois, parfois des années, pour les entendre, mieux comprendre leurs besoins et reconnaître ce qu’elles me demandent de devenir à mon tour pour pouvoir les poursuivre. Ces intervalles sont des espaces d’écoute. L’œuvre y parle, à sa manière. Elle s’imprègne de son environnement, du passage des saisons, de mes propres mutations intérieures. Pendant cette suspension, c’est autant la création qui mûrit que mon regard qui s’affine. Ce processus d’attente n’est donc pas passif : il participe de cette fine reconnaissance du moment juste, celui où la rencontre entre l’œuvre et moi peut à nouveau s’opérer avec sincérité.
Certaines pièces, même inachevées, possèdent déjà une présence puissante. Elles habitent mon atelier, veillent, dialoguent silencieusement avec moi. Leur simple existence influence les autres créations : parfois elles nourrissent une énergie féconde, parfois elles provoquent des tensions, une forme d’intranquillité qui me pousse à m’en éloigner pour mieux y revenir. Cette oscillation entre attirance et résistance fait partie intégrante du processus. Dans ces temps suspendus, quelque chose s’accorde lentement entre la matière et l’intime. L’œuvre et moi cheminons ensemble vers un point d’équilibre, jusqu’à ce que, dans un geste presque imperceptible, je sente qu’elle s’est accomplie – non parce qu’elle est « finie », mais parce qu’elle est devenue ce qu’elle devait être.

Vous dites chercher à « matérialiser la lumière et spiritualiser la matière ». Comment ce double mouvement se traduit-il concrètement dans votre geste artistique ?
Il ne s’agit pas à proprement parler d’un geste artistique, mais d’un état d’être. « Matérialiser la lumière » et « spiritualiser la matière » ne renvoient pas à une technique précise, mais à une dynamique intérieure, une intention, une conscience, un mouvement d’équilibre entre visible et invisible. Ce double courant traverse toute mon pratique : il est le souffle de l’œuvre elle-même. La lumière, dans sa dimension alchimique, crée la matière et lui insuffle la vie ; la matière, en retour, se laisse traverser jusqu’à révéler la dimension spirituelle de son essence, sa transparence essentielle. Dans ce processus, la transformation perpétuelle est au cœur : il s’agit de faire émerger la quintessence cachée du monde matériel, de transmuter l’inerte en présence. Cette métamorphose suppose un passage par l’ombre. La matière conserve toujours la mémoire de sa nuit originelle ; elle porte en elle la trace de ce qui a été refoulé, oublié, abandonné. C’est en traversant cette densité, cette part d’obscurité, que surgit la lumière véritable – celle qui ne nie pas la matière, mais l’illumine de l’intérieur. Lorsque je travaille, chaque fragment de plastique, chaque éclat, devient le lieu d’une possible libération, réconciliation, rédemption. La transformation du matériau en œuvre est parallèle à une transformation intérieure : ressentir, accepter, s’abandonner, se détacher du connu, apprendre à voir et à entendre autrement, reconnaître le sens profond des choses qui se révèlent à nous. Dans ce mouvement, la matière devient le miroir de l’âme ; elle témoigne de la puissance de renaissance inhérente à toute chose.
J’aspire à faire émerger dans le sensible la profondeur cosmique et symbolique qui réside déjà dans la matière. L’œuvre devient ainsi un espace de révélation, un lieu de transition où le profane touche au sacré. Spiritualiser, « sanctuariser » la matière, c’est reconnaître en elle une forme de présence, l’élever au rang de relique contemporaine : un fragment du monde où la lumière s’incarne, se fait chair, et où la matière, enfin, respire l’esprit.

Votre travail implique une forme d’effacement de soi, une disponibilité. Quel rôle joue cet état intérieur dans votre création ? Comment arrivez-vous à l’atteindre ?
Cet état intérieur joue un rôle fondamental : il est la condition même de la création. L’effacement de soi ne signifie pas disparition ou renoncement, mais ouverture – un passage par lequel je me rends disponible à ce qui me dépasse. Créer suppose d’abandonner le contrôle, les intentions, les volontés trop conscientes, pour accueillir le flux qui cherche à prendre forme à travers moi. C’est dans cet espace de vacuité que la lumière peut circuler librement, qu’elle anime en moi une présence pure, attentive, presque médiumnique. Je ne considère pas alors être « l’auteur » de l’œuvre, mais plutôt son témoin ou son canal. Quelque chose s’écrit, se façonne, me traverse. Cet état de disponibilité demande souvent un long apprivoisement : il faut apprendre à se taire intérieurement, à laisser le mental se dissoudre jusque dans le silence du geste. L’écoute devient alors totale – écoute de la matière, des rythmes intérieurs, des forces invisibles qui accompagnent la création. C’est une attitude proche de la méditation, où l’acte créatif prend la forme d’un engagement du corps et de l’âme, à parts égales.
Atteindre cet état suppose aussi une forme d’humilité : reconnaître que l’œuvre a sa propre âme, son propre souffle. Mon rôle est de lui faire place, de lui offrir l’espace nécessaire pour se manifester. Parfois cela passe par la lenteur, par le retrait, par une attention presque ascétique à chaque nuance du matériau. Peu à peu, ce détachement du « je » ouvre une autre intensité : celle d’une conscience élargie où tout se relie, où l’être agit en résonance avec l’univers. Dans ces moments, je sens que le geste n’est plus tout à fait mien : il devient le prolongement d’une vérité intérieure qui veut se dire. C’est à cet instant que la création s’accomplit, dans la fusion entre ce qui se manifeste et celle ou celui qui le perçoit. L’effacement de soi est alors une forme d’accomplissement : il permet à la lumière de se rendre visible en moi, et à travers l’œuvre, d’atteindre l’autre.

Diriez-vous que vous accompagnez un processus plutôt que vous ne le maîtrisez ?
Ce n’est ni un acte de maîtrise, ni un simple accompagnement. Les œuvres adviennent dans un univers, un champ d’énergie dans lequel je me fonds, jusqu’à ne plus pouvoir distinguer clairement ce qui relève de ma volonté et ce qui appartient au mouvement propre de la matière. Je ne cherche pas à diriger ; je m’accorde à un rythme plus vaste, à une énergie que j’écoute et qui me traverse. Dans cet espace de réciprocité, une cocréation s’établit : l’un suit l’autre, et l’autre suit l’un, dans une danse continue de présence et de retrait. Il s’agit d’un processus vivant, quasi organique, où l’œuvre semble se former d’elle-même. La matière, la lumière, le temps et l’espace participent tous à cette genèse silencieuse. Mon rôle consiste à percevoir les infimes signaux de transformation, à demeurer suffisamment disponible pour qu’une forme puisse naître sans que je l’impose. Lorsque j’entre en résonance avec cette dynamique, quelque chose de plus grand agit : la création devient un champ d’échanges entre ce qui se manifeste et la conscience qui le perçoit.
C’est pourquoi je dis souvent que l’œuvre « se décide » elle-même. Elle choisit le moment de son apparition, la manière dont elle s’incarne. Je ne fais qu’accompagner cette venue, en gardant vivante la tension entre action et abandon. Ce dialogue entre le vouloir et le laisser être est l’essence même de mon travail : reconnaître que la matière possède sa propre intelligence, et que la lumière, en la traversant, trouve la forme qui lui était destinée. Ce rapport au processus confère à chaque œuvre une qualité presque naturelle, comme si elle émergeait d’un phénomène cosmique plus que d’un acte humain. Créer devient alors un acte d’écoute et de confiance : laisser advenir ce qui doit advenir, et participer humblement à cette orchestration subtile du monde.

À regarder vos œuvres, l’œil oscille entre l’infiniment petit et l’infiniment grand, entre le microcosme et le macrocosme. Est-ce une manière de penser la place de l’humain dans le monde, dans l’univers ?
Matière-Lumière se manifeste en nous et autour de nous, du plus intime au plus lointain, du cœur de la cellule jusqu’à l’étendue des galaxies. Mes œuvres cherchent à rendre sensible cette continuité : dans l’infiniment petit comme dans l’infiniment grand, c’est la même énergie qui circule, se plie, se déploie, se renouvelle. L’œil du spectateur oscille alors entre des fragments et des immensités ; grains de matière, craquelures, textures organiques ou paysages cosmiques semblent répondre à une même pulsation. Cette oscillation n’est pas seulement visuelle : elle devient une expérience physique, presque vibratoire, où se perçoit la respiration, le battement du monde. Ce va et vient entre microcosme et macrocosme interroge bien sûr notre place dans l’univers, mais non pour la mesurer ou la hiérarchiser. Il s’agit plutôt de rappeler que l’humain n’est ni centre ni marge, mais un point d’équilibre au sein d’un mouvement plus vaste. Nous sommes faits de la même substance que les étoiles, traversés par les mêmes forces de cohésion et de dispersion qui gouvernent la matière. En percevant ces correspondances, une conscience plus ample s’ouvre : celle d’un lien organique et spirituel avec tout ce qui existe.
Dans mes œuvres, cette mise en relation des échelles devient une méditation sur le temps et sur l’origine. L’infini s’y révèle sous des formes multiples : il réside autant dans une poussière de pigment que dans un tourbillon stellaire. Chaque fragment contient le tout, et le tout se reflète dans chaque fragment. En cela, l’expérience touche à une dimension transcendantale – celle où le visible devient le lieu d’une révélation de l’invisible. Ainsi, penser le microcosme et le macrocosme, c’est habiter la conscience d’un univers vivant où la frontière entre l’intérieur et l’extérieur s’efface. L’infini, qui n’appartient pas à ce monde, est une fusion de la matière et de l’esprit. S’il peut nous arriver d’avoir pendant quelques secondes une sensation d’éternité, c’est parce que nous sommes entrés dans un ordre supérieur des choses, nous avons été projetés dans un monde où la matière est animée par les plus hautes vibrations de l’esprit. Un état de conscience qui nous rappelle que toute forme n’est qu’une brève condensation de lumière dans le souffle du cosmos.

Comment définiriez-vous cette « la prodigieuse énergie de la nature » qui est le thème des prochaines Conversations sous l’arbre ? Est-elle pour vous une force physique, une vibration sensible, une dimension spirituelle ou tout cela à la fois ?
Cette « prodigieuse énergie de la nature » est, pour moi, une force de lumière à la fois cosmique, vitale et silencieuse. Elle traverse tout ce qui est : le minéral, le végétal, l’animal, l’humain. Elle agit comme un souffle premier, une vibration originelle qui pénètre la matière et la met en mouvement. Plutôt qu’une donnée purement physique, c’est une présence agissante, une conscience immanente qui anime et transmute toute forme de vie. On la perçoit dans la germination d’une graine, la puissance d’un volcan, la lente érosion d’une pierre ou le battement d’un cœur. Partout, elle œuvre dans ce dialogue permanent entre création et dissolution. Elle ne s’oppose pas à la matière : elle la féconde, la traverse, la renouvelle sans cesse. Ce que j’appelle Matière-Lumière tente d’en témoigner : rendre sensible cette puissance qui relie l’infiniment petit et le cosmique, la vibration intime et l’élan universel. Lorsque nous portons notre attention sur ce paysage intérieur, nous touchons quelque chose d’éternel : le pouvoir régénérateur de la nature en nous. La même sagesse qui fait pousser les forêts, façonne les rivières et anime les étoiles est omniprésente et prête à nous guider. Cette énergie n’appartient à aucun domaine particulier – elle est tout à la fois physique, sensible et spirituelle. Elle est la trame invisible de l’existence, le flux qui relie ce qui naît, se transforme, meurt et renaît. Dans mon travail, je cherche à en capter la pulsation, à donner forme à ce rayonnement imperceptible qui lie toutes choses à un grand Tout.
La « prodigieuse énergie de la nature », c’est peut-être cela : une ressource vivante – qui nous relie au champ de conscience qui traverse toutes choses, la conscience du vivant à l’œuvre, ce pouvoir de la lumière qui métamorphose la matière et nous rappelle que chaque présence, même la plus humble, participe à la respiration sacrée de l’univers.

Infos pratiques> Les Conversations sous l’arbre, La prodigieuse énergie de la nature, jeudi 23 et vendredi 24 avril 2026, au Bois des Chambres, Domaine de Chaumont-sur-Loire. Les expositions de la Saison d’art, dont celle d’Evi Keller, sont visibles jusqu’au 1er novembre. Ouverture du Festival international des jardins le 22 avril. Site d’Evi Keller.
Image d’ouverture> Portrait d’Evi Keller, exposition Matière Lumière [Or-bleu, Soleils ensevelis],au Domaine de Chaumont-sur-Loire, Saison d’Art 2026. ©G.R. Courtesy of the artist and Gallery Jeanne Bucher Jaeger

