Avec Tchâm : Confidences, jusqu’au 26 avril, la Galleria Continua/Les Moulins célèbre vingt-cinq ans de complicité avec Pascale Marthine Tayou. Dans les 10 000 m2 d’une ancienne papeterie, l’artiste camerounais, professeur aux Beaux-Arts de Paris et récent lauréat du Grand Prix de sculpture de l’Académie des Beaux-Arts (Institut de France), déploie un paysage post-industriel habité par plus d’une centaine d’œuvres. Une rétrospective qui affirme la puissance d’une œuvre africaine pleinement mondialisée, aussi séduisante que dérangeante.
Né à Nkongsamba au Cameroun, vivant entre Gand et Yaoundé, Pascale Marthine Tayou a très tôt déplacé les lignes, à commencer par son propre nom : ce « e » ajouté à ses prénoms, geste de féminisation ironique, n’est pas un caprice. C’est une attaque frontale des assignations de genre, de filiation, d’« origine ». On tentait de le ranger dans la case de « l’art africain contemporain » ; il en fait un matériau à manipuler, plutôt qu’une identité à endosser. On pense ici à Édouard Glissant, pour qui l’identité n’est plus racine unique mais « relation » : Tayou en offre une version plastique, mouvante, rétive à toute capture.

Tchâm, est un terme qui évoque à la fois un murmure et un claquement retenu, annonce bien cette tension entre confidence et mise en scène monumentale. Aux Moulins, le visiteur traverse l’épaisseur brute des briques, des poutres, des volumes industriels. On passe d’une pénombre fraîche à des clairières de lumière, d’un foisonnement d’objets à des respirations presque vides. Plus qu’une simple rétrospective, le lieu devient un « journal d’atelier » à ciel ouvert, où histoires intimes, souvenirs de voyage, colères et émerveillements se déploient à grande échelle. On se sent autant accueilli que mis à l’épreuve, pris dans ce que Glissant appelait un « monde en relation », conflictuel et pourtant fécond.

Le parcours rappelle que Tayou est un sculpteur d’identités mouvantes. Des Poupées Pascale aux Colonnes Pascale, de Survival Tree à Colonial Ghosts, les figures totémiques abondent, mais toujours en glissement. Les Poupées, fétiches contemporains assemblés à partir d’objets hétéroclites, rejouent la grammaire du sacré africain en la saturant de plastiques, de verre, de bibelots mondialisés. On pourrait y voir une simple version « Pop Africa » du fétiche ; le geste est plus mordant. Ce qui se donne à voir, c’est la circulation incessante des objets, des croyances et des corps entre Nord et Sud, et la façon dont nos identités se fabriquent dans ce flux.
C’est aussi un déplacement du regard et des valeurs : ce que l’imaginaire occidental a longtemps relégué du côté du « fétiche », puis transformé en esthétique rentable des « arts premiers », Tayou le retourne, le déjoue, pour lui attribuer une autre résonance.
Le fétiche n’est plus un objet exotique à collectionner, mais un outil critique pour lire nos propres obsessions, nos marchés, nos croyances. En creux, il met en crise un regard qui prétendait tout rendre visible, tout classer, et rejoint ainsi, à sa manière, ce que Georges Didi-Huberman décrit comme la nécessité d’« ouvrir les yeux » sur ce qui, dans les images, résiste à la transparence et à la consommation rapide.

Les Colonnes Pascale prolongent cette logique. Totems fragiles dressés dans l’ampleur des Moulins, elles convoquent les monuments de pouvoir que l’Europe commence à interroger statues déboulonnées, mémoriaux contestés, tout en sapant leur prétention à l’éternité. Chez Tayou, le totem tremble, vibre, se délite. Il tient debout par miracle, comme les récits historiques. La verticalité monumentale, si chère au white cube, se trouve contaminée par la précarité des matériaux et une polychromie presque enfantine qui refuse toute sacralisation . Dans cet ancien site de production, ces colonnes semblent à la fois célébrer et faire vaciller le rêve européen du progrès. Elles donnent corps à ce que Didi-Huberman voit dans les images de ruine : la persistance des fantômes, des non-dits, de l’invisible politique sous les surfaces lisses de l’histoire.

On reconnaît désormais au premier coup d’œil le vocabulaire matériel de Tayou : verre, cristal, craies pastel, sacs plastiques, rebuts de toutes sortes. Une véritable « matière- monde » qui n’a rien d’une simple esthétique du recyclage.
Là où un certain regard occidental voit encore dans le réemploi le signe d’une « débrouille africaine », Tayou retourne le stigmate : le rebut devient langage critique sur l’économie globale, sur nos circuits de consommation, sur la manière dont les déchets du Nord redessinent les paysages du Sud.
Derrière la jubilation formelle, c’est bien notre rapport à la Terre notre « mère », qui se trouve mis en cause, dans ses excès, ses gâchis, ses aveuglements.


Les grandes installations écologiques réunies aux Moulins, Oxygen notamment, portent cette ambiguïté à son point de tension. Déjà montrée à la Collection Lambert ou à Chaumont-sur-Loire, la pièce articule végétal et artifice dans une scénographie à la fois séduisante et inquiétante. On se surprend à ralentir le pas, à chercher l’air, dans un bain de couleurs presque trop beau pour être honnête. L’urgence environnementale n’y est pas assénée : elle passe par une expérience sensorielle où l’on a littéralement l’impression de respirer de la couleur.
Tayou assume ce « plaisir coupable » du beau, conscient que c’est souvent par la séduction que peut advenir, chez le visiteur occidental comme africain, un véritable déplacement du regard, et peut-être de nos valeurs, au moment où la planète vacille.
Ici, on retrouve en filigrane l’intuition de Merleau-Ponty : voir, c’est toujours être impliqué, corporellement, dans ce que l’on regarde.

Cette capacité à conjuguer reconnaissance institutionnelle et posture critique s’est récemment cristallisée à Paris. Récipiendaire du Grand Prix de sculpture de l’Académie des Beaux-Arts, Institut de France, remis par Eva Jospin, membre de la section sculpture de l’Académie, Tayou a choisi, lors de la cérémonie, de « passer le flambeau » en présentant le travail de trois jeunes artistes issues de son atelier au sein de l’école des Beaux-Arts de Paris : Sarah Laroussi, Naomi Lulendo et Margo Poisson, plutôt que de s’attarder sur sa propre réussite. Nicolas Bourriaud, alors présent dans l’assistance, n’était pas un invité anodin : ancien directeur des Beaux-Arts de Paris, il fut l’un des initiateurs de l’entrée de Tayou comme enseignant à l’École durant dix années, que l’artiste a tenu à saluer publiquement.
Geste rare dans un milieu qui aime les figures singulières, et qui dit bien sa conception généreuse et partagée de la création : l’honneur individuel ne vaut que ce qu’il permet de transmettre, de mettre en circulation. Et ce remerciement adressé à Nicolas Bourriaud rappelle aussi que la présence d’un artiste africain global au cœur d’une grande institution française tient non seulement au talent individuel, mais à des choix politiques et pédagogiques qui engagent l’école tout entière.

Car Tayou n’est pas seulement un artiste célébré : il est aussi professeur aux Beaux-Arts de Paris (2015-2025 ) figure africaine enseignante au cœur d’une institution longtemps réticente à se décentrer.
Cette position, entre Institut de France et friche industrielle, entre atelier d’école et scène globale, renforce encore la tension qui traverse son œuvre : comment continuer à déranger quand on est devenu canonique ?
Aux Moulins, la réponse n’est ni héroïque, ni cynique. Elle passe par ces formes instables, par cette insistance à préserver, pour reprendre l’expression de Glissant, un « droit à l’opacité » : tout ne sera pas expliqué, tout ne sera pas rendu visible ni soluble dans les catégories du marché ou de la pédagogie dominante.


Cette éthique de la transmission et de l’opacité irrigue Tchâm: Confidences. Ni ambassadeur officiel de l’Afrique, ni simple virtuose du recyclage, ni moraliste de l’Anthropocène, Tayou occupe une position plus inconfortable : celle d’un Africain global, pleinement conscient des pièges de la représentation comme des séductions de sa propre signature. Aux Moulins, derrière l’éclat des couleurs et la générosité de la scénographie, ce sont les négociations discrètes qui naviguent entre continents, entre visibles et invisibles, entre histoires et générations et qui finissent en définitive par livrer la véritable confidence : l’art comme espace partagé où se rejoue, sans cesse, notre condition humaine.
Informations complémentaires>
1- Édouard Glissant (1928-2011), écrivain et penseur martiniquais, développe dans sa Poétique de la relation l’idée d’identités en mouvement, faites de liens, de créolisation et de circulation plutôt que de racines uniques, et défend un « droit à l’opacité » des sujets et des cultures.
2- Georges Didi-Huberman (né en 1953), historien de l’art, interroge dans des ouvrages comme Ce que nous voyons, ce qui nous regarde ou Images malgré tout la part d’invisible, de survivance et de non-dit à l’œuvre dans les images, contre une lecture trop rapide ou trop transparente.
3- Maurice Merleau-Ponty (1908-1961), philosophe de la phénoménologie, insiste dans L’Œil et l’Esprit sur le fait que voir, c’est toujours être corporellement impliqué dans le monde, et que la peinture, comme ici les installations de Tayou, engage le regardeur tout entier, au-delà de la seule vision intellectuelle.

Informations pratiques> Galleria Continua, Les Moulins, 46 rue de la ferté Gaucher 77169 Boissy le Chatel. Tchâm: Confidences , Pascale Marthine Tayou, du 1er juin 2025 au 26 avril 2026.
Dès le 28 mai 2026, Galleria Continua, Les Moulins célèbrera ses 20 ans lors d’une exposition anniversaire invitant une grande partie de ses artistes : Premier espace de la galerie italienne en France, les 30 000 m2 des moulins se sont progressivement transformés en incubateur de création, donnant lieu à d’exceptionnelles productions in situ et des projets d’avant-garde, jusqu’à la naissance d’un programme inédit et pionnier d’éducation à l’art.
Visuel d’ouverture> © Pascale Marthine Tayou, courtesy de l’artiste et de la Galleria Continua – Tchâm : Confidences, Les Moulins 2025-2026, vue de l’exposition © photo Hafid Lhachmi – ADAGP Paris, 2025

