Maison d’édition et galerie en ligne dédiée à la photographie contemporaine, Corridor Éléphant publie chaque année une douzaine d’ouvrages et propose plus de cent cinquante expositions. En écho à ce travail de mise en lumière des regards d’auteur, ArtsHebdoMédias partage régulièrement une sélection de photographies issues de ce vaste panorama. Aujourd’hui, nous vous proposons de découvrir Dernier voyage, un dialogue avec Pierre Loti de Michel Claverie.
Corridor Elephant. – Pourquoi un livre sur Pierre Loti ?
Michel Claverie. – Ma rencontre avec Pierre Loti, de son vrai nom Julien Viaud (1850-1923) est en grande partie due à la découverte de la demeure de l’auteur. Officier de marine, dessinateur de haut vol, écrivain élu à l’Académie française en 1891, mais aussi photographe, Loti a transformé sa maison natale en une sorte d’écrin pour les souvenirs et les objets qui lui permettaient, lorsqu’il le désirait, de retourner vers ailleurs et horizons lointains. Ce qui j’ignorais alors, c’était la filiation de mon parcours personnel non pas avec lui mais avec son frère Gustave (1836-1865). Ancien élève moi-même de l’Ecole de Santé Navale (Bordeaux), quelle ne fut pas ma surprise de découvrir que le frère de Loti, chirurgien de Marine, également dessinateur et photographe, emporté bien trop jeune par la maladie au large du Sri Lanka, aurait pu être l’un de ces voyageurs romantiques à l’origine de mes choix professionnels ! Avec mon installation en Charente-Maritime, Pierre Loti devint un véritable sujet.

Comment est né le désir de livre ?
Le désir du livre Dernier voyage est né avec la découverte du travail d’un personnage important, Jules Gervais-Courtellemont (1863-1931). Il fut choisi par Albert Kahn pour ses qualités de photographe à l’autochrome, pour participer au projet gigantesque nommé par le philanthrope Les Archives de la Planète. Ami de Pierre Loti à qui il fera découvrir le « miracle de la couleur », Jules Gervais-Courtellemont prit l’initiative de partir sur les traces de Loti en Orient, pour ensuite organiser à Paris de nombreuses conférences associant ses propres photographies à la lecture des textes de Pierre Loti. Un siècle plus tard, la même motivation guida mon projet : faire dialoguer une série photographique avec les écrits de Pierre Loti, en l’occurrence son livre La Mort de Philae (1909).

Vous dites : « C’est l’écriture qui m’a amené à la photographie. » Pour vous, la photographie est-elle le prolongement de l’écriture ?
Mon sujet originel d’écriture fut jusqu’ici la transmission de la mémoire de la déportation dans les camps nazis. Je m’étais aperçu que photographier les camps ne me convenait pas. En tant que photographe, je m’y trouvais de trop. Mais lorsqu’en 2015 est né le projet Traces, j’ai compris que l’écriture ne suffirait pas. Il s’agissait de refaire le parcours d’une marche de la mort du printemps 1945 à partir de documents historiques et de témoignages de rescapés. Dans l’espoir de faire acte de témoignage, un carnet de voyage mémoriel en découla, incluant les récits des survivants et donc des photographies, même si le temps ayant fait son œuvre, il ne s’agissait plus de retrouver des traces des évènements meurtriers mais plutôt de convoquer la mémoire des traces. De mon point de vue, la photographie ne prolonge nullement l’écriture. L’image est là, en soi, capturée ou pas. Elle existe par elle-même. L’associer à l’écrit dans ma pratique équivaut à retrouver les lieux, pour confirmer qu’ils existent. Les photographier équivaut à rapporter des pièces à conviction. Pour ne pas oublier.

Vous travaillez en sténopé par le biais d’appareils numériques. N’avez-vous jamais été tenté de basculer en argentique ?
Pour réaliser la série Dernier voyage, j’ai utilisé une technique qualifiée d’hybride, associant un capteur numérique à un simple bouchon percé. Je me suis écarté délibérément d’une pratique hyper-technologique pour deux raisons. La première était de se rapprocher de la pratique de Pierre Loti lorsqu’il voyageait et photographiait les vestiges égyptiens. S’il n’était évidemment pas question de revenir aux plaques de verre, il m’importait de redonner sa place au temps long. En quelque sorte l’acceptation d’un retour à la lenteur. Et la technique du sténopé, même en numérique, l’impose. La seconde raison était liée au choix du rendu esthétique final. Un rendu qui se devait de coller aux lieux et aux ambiances traversées, celles d’une Égypte chaude et sablonneuse. L’apprentissage qui est le mien dans ma pratique du sténopé numérique me permettait, indépendamment des accidents, toujours possibles, de me projeter sur un rendu final en adéquation avec le propos de Pierre Loti. Basculer en argentique n’est pas d’actualité en ce qui me concerne. Je préfère creuser mon sillon créatif actuel car je pense qu’il est très loin d’avoir révélé ses limites.

Qu’est-ce qui vous pousse à traiter un sujet plus qu’un autre ?
Je ne suis pas un véritable photographe d’exposition ou de festival. Je suis un auteur désireux de faire converser photographies et écriture. L’écrit, et donc le livre, demeure ma référence. L’expérience de Traces et aujourd’hui de Dernier Voyage m’incite ainsi à poursuivre sur cette route. Dans l’immédiat, voyager dans les pas de Pierre Loti pourrait donc constituer mon sujet d’inspiration principal.
Que souhaitez-vous transmettre à travers ce livre ?
L’idée qu’une œuvre littéraire n’est jamais vraiment figée. Elle peut être le sujet d’un nouveau processus, qui, mis en perspective avec notre présent, réactive la modernité du propos sans jamais le défigurer. À travers ce dialogue entre écriture et photographie, trouver un sens au passé pour nous permettre de faire face aux défis à venir. Pour ne jamais perdre espoir et retenir la beauté. Pour s’entrainer à regarder et surtout à voir.

Infos pratiques> Michel Claverie, Dernier voyage, un dialogue photographique avec Pierre Loti, éditions Corridor Éléphant, format 21 x 15 cm, 104 pages, 28 photographies et textes, 41 €.
Image d’ouverture> Thèbes I, série Dernier voyage. © Michel Claverie

