À la (re)découverte de la Terre

« Et si nous ré-imaginions la Terre ? » La question posée par Marc Donnadieu en ouverture d’Interstellar, présentée à la HAB Galerie dans le cadre du Voyage à Nantes, pourrait sembler familière tant les appels à repenser notre manière d’habiter notre planète se sont multipliés ces dernières années. Pourtant, le commissaire prend rapidement le contre-pied de ce discours. Loin de réaliser une exposition militante ou démonstrative, il réunit dix-huit artistes qui nous invitent moins à constater les effets de la crise écologique qu’à déplacer les cadres de notre perception pour regarder autrement la Terre.

La visite s’ouvre sur une image fondatrice de notre modernité, Earthrise photographié par les astronautes d’Apollo 8 le 24 décembre 1968. Pour la première fois, l’humanité se voyait elle-même depuis l’extérieur, la planète n’étant plus seulement le décor de l’histoire humaine mais un corps fragile suspendu dans le cosmos. La célèbre phrase attribuée à William Anders, « Nous sommes venus explorer la Lune, mais ce que nous avons vraiment découvert, c’est la Terre », résonne aujourd’hui avec une force nouvelle. Ce basculement du regard marque autant la naissance d’une conscience écologique que l’avènement d’une planète devenue objet d’observation globale.

Vue d’Interstellar Ré-imaginer la Terre, HAB Galerie. © Martin Argyroglo LVAN

Ce point de départ n’est pas anodin. Depuis plusieurs décennies, des penseurs comme Bruno Latour nous invitent précisément à abandonner cette illusion d’un monde que l’on pourrait contempler à distance. Voir la Terre depuis l’espace fut sans doute un choc esthétique, mais cela n’a pourtant pas empêché l’accélération de son exploitation. Interstellar part de ce paradoxe. Plus nous avons appris à observer la planète, moins nous avons su l’habiter.
Le film Powers of Ten (1977) de Charles et Ray Eames cristallise parfaitement cet imaginaire. Ce voyage vertigineux entre les échelles, de l’infiniment grand à l’infiniment petit, demeure une prouesse pédagogique fascinante. Mais, revu aujourd’hui, il apparaît aussi comme le manifeste d’une pensée héritée de la modernité scientifique, celle qui suppose que le monde peut être entièrement saisi, mesuré et cartographié. L’exposition prend précisément ses distances avec cette vision totalisante. Les dix-huit artistes qui suivent, réunis par Marc Donnadieu, ne cherchent plus à dominer le réel mais à en révéler les multiples interdépendances.

Ray & Charles Eames, Powers of Ten, 1977. © 2026 Eames Office, LLC. All rights reserved

L’intelligence du parcours tient à ce déplacement. Les œuvres ne représentent pas la nature comme un paysage extérieur à l’humain, mais brouillent davantage les frontières entre vivant, minéral, végétal, technique ou cosmique. Il n’est qu’à voir l’énigmatique installation d’Anaïs Lelièvre, Coquilles (Flèches), qui entre apparition et disparition, pérennité et impermanence, nous révèle une métamorphose en cours dont on ne peut définir s’il s’agit d’un commencement ou d’une fin. Ou celle de Caroline Le Méhauté, Négociation 34-Porter surface, sablier suspendu, aussi terrestre qu’aérien, qui témoigne d’un a priori invisible, celui de la mesure du temps et de l’espace, en dessinant sous nos yeux une véritable coupe géologique.

Anaïs Lelièvre, Coquilles flèches, 2023, co-production Amboise (résidence Centre d’art Le Garage). © Ville d’Amboise

L’une des réussites d’Interstellar réside précisément dans ce brouillage des régimes de connaissance. Les artistes ne viennent plus illustrer les découvertes scientifiques, mais s’autorisent à produire leurs propres hypothèses sur le monde. Ainsi la vidéo de Caroline Corbasson, Atacama, ou l’installation de Sophie Keraudren-Hartenberger, La sphère, le télescope, le réflecteur, ne relèvent-elles pas de l’astronomie mais d’une expérience sensible de l’incommensurable et de notre rapport au cosmos ? Charlotte Charbonnel avec Substratum liquide et Mare nubium, donne, elle, une matérialité presque sculpturale à des phénomènes invisibles, tandis que les recherches de Pauline Julier dans sa vidéo La grotte révèlent combien toute représentation scientifique demeure une construction culturelle. L’exposition ne hiérarchise jamais ces différentes formes de savoir, mais les met en conversation.

Charlotte Charbonnel, Substratum liquide, 2025. © Arnaud Robin

Toutes les œuvres rejoignent en cela les réflexions de Donna Haraway, pour qui il devient urgent d’apprendre à « faire parenté » avec les autres formes de vie plutôt que de continuer à penser le monde selon les catégories héritées de la séparation entre nature et culture. Cette approche permet à l’exposition d’éviter le piège devenu fréquent de l’esthétique de l’effondrement, les artistes convoquant ici certes la disparition, la transformation ou l’extractivisme, mais en privilégiant les récits spéculatifs, les changements d’échelle, les temporalités longues et les formes d’intelligence du vivant.
Le titre même Interstellar fonctionne alors comme une ironie discrète, évoquant spontanément les grandes promesses de l’exploration spatiale ou les fantasmes contemporains de colonisation de Mars. Pourtant, il n’est presque jamais question d’évasion. L’espace sert ici à mieux revenir vers la Terre. Alors que les milliardaires de la Silicon Valley rêvent d’exoplanètes habitables, l’exposition rappelle avec une certaine malice que nous peinons déjà à cohabiter avec celle qui nous porte. Le véritable voyage interstellaire consiste peut-être désormais à modifier notre manière de regarder notre propre monde.

Caroline Le Méhauté, Négociation 34 – Porter Surface , 2011. © DR

A travers cette véritable expédition artistique, Marc Donnadieu réussit à construire une exposition qui ne cède ni au catastrophisme ni au solutionnisme technologique, mais qui invite plutôt à déplacer les cadres mêmes de notre perception. C’est sans doute là son geste le plus politique. En quittant la HAB Galerie, une évidence s’impose. L’enjeu n’est plus de découvrir d’autres mondes, mais d’apprendre enfin à habiter celui-ci. Et à l’heure où l’horizon semble saturé de récits d’effondrement, cette invitation à réinventer notre manière de voir la Terre apparaît comme l’une des propositions les plus stimulantes de cet inédit Voyage à Nantes.

Infos pratiques> Interstellar-Ré-imaginer la Terre, du 23 mai au 27 septembre 2026, HAB Galerie, Nantes.

Artistes> Rebecca Bournigault, Gillian Brett, Charlotte Charbonnel, Caroline Corbasson, Hugo Deverchère, Clément Fourment, Constance Guisset, Arthur Gosse, Ilanit Illouz, Clara Imbert, Pauline Julier, Sophie Keraudren-Hartenberger, Astrid Krogh, Anais Lelièvre, Caroline Le Méhauté, David Munoz, Sacha Teboul, Hongjie Yang.

Image d’ouverture> Sophie Keraudren-Hartenberger, La Sphère, Le Télescope, Le Réflecteur, 2021 © Courtesy de l’artiste