Marjorie Passerin : Renverser les perspectives

Huit compositions renversées prises dans des cours d’école, où les corps tronqués des enfants en mouvement apparaissent sous la forme d’ombres, et le sol de bitume craquelé telle une terre aride qu’il faudra reconquérir à partir de marelles inversées et de lignes jaunes à franchir … Du 2 au 7 novembre 2026, Marjorie Passerin, plasticienne photographe rencontrée à l’occasion des portes ouvertes des artistes de Montreuil expose sa série Récréation en suspens à la galerie Mona Lisa, 32 rue de Varenne à Paris. Le vernissage a lieu le mercredi 4 novembre à partir de 18h !

Marjorie Passerin pratique la photographie renversée depuis 2007, une posture récurrente, partie d’émotions, de ruptures en diagnostics, et qui tendue vers le futur, à chaque fois se structure. Pour Marjorie Passerin, il ne s’agit pas d’une pirouette formelle mais bel et bien d’engendrer de nouvelles perspectives : « Dans ma pratique photographique, l’inversion de l’image est le moyen plastique utilisé pour révéler l’agonie de cette modernité et suggérer des manières de vivre plus spirituelles et davantage ancrées dans des réalités multiples, explique l’artiste. »

©Marjorie Passerin, L’Autre-02, 2008. Photographie numérique, impression pigmentaire, contre collage sur aluminium, châssis aluminium rentrant.

 

Dans sa série Relations (l’autre) elle mettait en scène l’« homo Urbanicus »  en chapeau et cravate déambulant dans la nature, face à « l’autre », à moins que ce ne soit face à son propre reflet, dans un retour aux sources, tandis que le cadre en chemise blanche apparait en chute libre dans un « flouté-retourné » annonçant la fin de son règne dans un corpus d’images fortes sélectionné par la Fondation Kamira Institute en 2025.  Intitulées « La chute » (détail de notre visuel d’ouverture) ses visions symboliques convoquent celles des Golden Boys, mais peut-être aussi celles du patriarcat, résidus délestés d’une verticalité autoritaire qui s’effondre au profit d’autres schémas plus horizontaux et d’une pensée complexe prônée par Edgar Morin.

Car le renversement ne transcrit pas seulement une autre manière de voir, face à la gravité de la situation, chez Marjorie Passerin, il porte en lui une forme de trouble, de rupture qui n’apparaît jamais comme absurde ou risible, mais nécessaire ; intrinsèque à la postmodernité selon l’artiste.

 

Le renversement fait bel et bien l’objet d’une recherche au long cours, pour l’artiste, en écho avec le texte de Jean Baudrillard, sur la « réversion » de l’histoire (L’illusion de la fin ou la grève des événements, Paris, Éditions Galilée 1992). C’est en effet par ses lectures philosophiques que la photographe étaye ses intuitions artistiques – Frédéric Nietzsche et l’idée de l’homme invité à repenser sa destinée, Michel Foucault et la postmodernité, ou encore, une reconfiguration sociétale moins hiérarchique, plus horizontale évoquée par le sociologue et philosophe Michel Maffesoli.

©Marjorie Passerin, Plongée vers le haut-01, 2026. Photographie numérique, impression pigmentaire, contre collage sur aluminium, châssis aluminium rentrant.

Qu’à partir de prises de vues remarquables, Marjorie Passerin recadre et retourne le saut d’un plongeur olympique dans un élan vers le ciel – la tour Eiffel en arrière-plan dans sa série Paris Renversé  –, ou encore qu’elle reconstruise à partir d’images prises dans un Train à très Grande vitesse, un paysage et ses strates –  nos lignes à haute tension pour racines, les champs de blés ou de coquelicots, autrement dit la terre pour horizon… « Il s’agit toujours de prendre un nouveau départ : non de faire table rase du passé, mais telle une anamnèse, lorsque le bilan est prononcé, se projeter dans l’avenir à partir de ce socle, digéré pour aller plus loin…

 « Le plongeur, suspendu entre ciel et terre, devient alors la figure de cette humanité en mouvement. Son élan vers l’inconnu traduit la conviction que la connaissance n’est jamais achevée »

précise l’artiste, qui fut d’abord ingénieure diplômée en biotechnologies à l’Ecole polytechnique Saint Louis de Cergy-Pontoise, avant de reprendre, quinze ans plus tard, des études en arts plastiques à la Fac Saint-Charles à Paris.

« La perte des repères instaurée par les temps modernes amène à de violentes ruptures, dit-elle. Chaque période de rupture peut devenir l’occasion d’inventer de nouvelles manières de partager et d’habiter ce monde face aux défis technologiques, écologiques, sociaux et spirituels auxquels l’humanité est confrontée »

©Marjorie Passerin Nouveaux Paysages-05, 2011. Photographie numérique, impression pigmentaire, contre collage sur aluminium, châssis aluminium rentrant.

L’artiste met souvent en parallèle dans ses clichés ses propres retournements, ses reversions ou ses nouveaux départs après des années d’introspection. Sa démarche au demeurant conceptuelle est d’abord analytique :

« Ici ce n’est pas le saut dans le vide d’Yves Klein de 1960, dit-elle, il s’agit plutôt d’un plongeon pour le dépassement de soi et le désir d’une vie transcendée. »

L’inversion confère aux photographies de Marjorie Passerin une dimension existentielle qui par son retournement pointe le sujet. Tel un retour sur soi – autrement dit, à « l’en-voyeur » –  questionnant par là même, le spectateur qui devient alors actif.

Deux rencontres esthétiques ont retourné et convaincu l’artiste : Géorg Baselitz, et Anselm Kiefer : Jeune adulte Marjorie ne supportait ni les clowns ni les tournesols. Or à 25 ans encore timide et peu loquace, l’artiste se retrouve face aux Tournesols de Kiefer exposés au Musée Guggenheim à Bilbao ; une toile de 4m35 sur 3m49 réalisée en 1996, où un homme nu est couché au sol dans un champ surplombé par les fleurs phototropiques géantes. Tandis qu’on associe généralement le personnage du tableau, au philosophe occultiste anglais du XVIIe siècle, Robert Fludd (1574–1637) pour qui chaque plante de l’univers aurait au firmament son étoile équivalente, reliant ainsi le ciel et la terre, Marjorie voit d’emblée dans ces tournesols au visage brûlé, la personnification d’une foule menaçante responsable de la mort de l’homme.  Elle s’identifie non seulement à l’artiste mais avant tout par son ressentis, à toutes celles et ceux qui dans cette toile perçoivent la frayeur et l’angoisse générées par leurs projections sur la fleur de tournesol :

« Orgueilleuse, vénale, levant fièrement la tête vers le soleil, tels ces êtres humains qui ne doutent jamais, ou bien, dit-elle, la baissant remplis de honte et des faux semblants qui les maintiennent en vie, face au tableau,  je n’étais soudain plus seule ! La sensation vécue a été de l’ordre d’une vraie libération ! »

Dans une série d’autoportraits Faire face réalisée en 2008, Marjorie Passerin se met en scène à l’envers dans un champ fraichement ensemencé face à une unique fleur de tournesol synthétique…

© Marjorie Passerin, Faire Face. Photographie numérique, impression pigmentaire, contre collage sur aluminium, châssis aluminium rentrant.

 Son travail s’inscrit ainsi dans une continuité d’espaces temporels qui se répondent comme des renaissances  !  Avec Jeux de Retournement,  Marjorie Passerin revient sur sa petite enfance en 2007 et en prend l’environnement « maternel » pour modèle. Outre l’allusion duchampienne, l’image de l’enfant portant son baigneur devant des bidets bien alignés des latrines est violemment troublante. « Je souhaitais remettre l’humain au centre de mon travail », explique la photographe qui replaçant l’objet dans sa fonction première , transfère à l’image une dimension psychanalytique : « Se joue là, un double miroir mère-fille et femme enfant, dit-elle, car – C’est par la maternité que la femme retrouve l’équivalent d’un pénis –  disait Beauvoir (Le deuxième Sexe-1 Gallimard 1949), de la même manière que dans le tableau de Frida Kalho, My birth (1932), je rejoue à ma manière dans cette photographie, ma propre renaissance, explique Marjorie. »

©Marjorie Passerin, Jeux De Retournement – 01, 2007. Photographie numérique, impression pigmentaire, contre collage sur aluminium, châssis aluminium rentrant.

Dans sa série Nouvel ordre une poupée Barbie, la tête à l’envers, croque la pomme, la fait rouler sous ses pieds, la porte sur son ventre comme un trophée et s’assied dessus ! Impossible de nier ici une pointe d’humour féministe, jusque dans son titre. Et certain un plaisir jubilatoire à renverser la position des femmes ; celles-là même qui leur avaient été assignées par les institutions.

Capetienne en art plastiques en 2021, Marjorie Passerin a choisi de s’engager dans la transmission des pratiques artistiques en collège, afin d’ouvrir et faire découvrir aux élèves d’autres projections de soi, d’autres manières d’habiter le monde.

©Marjorie Passerin, Récréation En Suspens-05, 2011. Photographie numérique. Impression pigmentaire. Contre collage sur aluminium Châssis aluminium rentrant par l’Atelier Find Art pour les tirages exposés à la galerie Mona Lisa.

Dans la série Récréation en suspens présentée à la galerie Mona lisa du 2 au 7 novembre 2026, le renversement ouvre ces espaces inconnus à conquérir structurés par des lignes jaunes ou des points tels des ricochets. Sont projetées les ombres tronqués de corps d’enfants en mouvement sur le bitume craquelé d’une cour d’école telle une terre aride à réinvestir. A partir de damiers ou d’une marelle inversée. Le titre désigne, un moment arrêté. Un temps suspendu. Celui de la récréation, d’une hétérotopie, où les règles et les hiérarchies se redistribuent.

Il est difficile de ne pas voir dans cette série pourtant réalisée en 2011, un parallèle avec les événements actuels et le retournement des lycéens, ces ombres si petites qui remettent en cause les rouages du pouvoir et refondent les lignes d’un contrat sociétal qui s’effondre… Pour mieux se propulser dans l’avenir.

Informations pratiques > Marjorie Passerin : Récréation en suspens  Commissariat :  Isabelle Romic. Ouvert tous les jours de 14h à 18h30. Du 2 au 7 novembre 2026, galerie Mona Lisa, 32, rue de Varenne, 75007 Paris. Vernissage le mercredi 4 novembre à partir de 18h.

Contact pour prendre RDV avec l’artisre  : Marjoriepasserin@hotmail.com  Tel : 06 34 09 11 40. Instagram @Marjoriepasserin

Visuel d’ouverture > ©Marjorie Passerin, photographie numérique issue de la série La chute -2021 (détail)