Maxime Crozet, le temps du regard

Les photographies de Maxime Crozet dessinent un Orient pluriel, fait de paysages, de visages et de silences. Fruit de plusieurs séjours en Turquie, en Iran ou encore en Irak, son livre Orients – Allers-Retours témoigne d’une démarche où l’expérience du déplacement nourrit autant le regard que la photographie elle-même. Rencontre avec un photographe qui revendique la nécessité de la lenteur et de l’attention. Cette interview est publiée dans le cadre du partenariat entre ArtsHebdoMédias et Corridor Éléphant.

Pourquoi avoir voulu rassembler en un livre des photos de différents pays d’Orient ?

Cela peut répondre à plusieurs intentions, à la fois artistiques, culturelles et humaines. Il s’agit de montrer la diversité d’un monde parfois réduit à des clichés. Le terme « Orient » est souvent utilisé de manière globale, comme s’il désignait un ensemble homogène. Or, entre la Turquie, l’Iran ou l’Irak, les cultures, paysages et coutumes sont très variés. Chaque pays d’Orient possède une identité forte, façonnée par l’histoire, la spiritualité et les traditions. Par ailleurs, on retrouve des influences orientales dans certaines régions d’Europe ou d’Afrique. L’Orient est aussi une lumière particulière, une atmosphère, un rapport au temps différent. Un livre permet de montrer cette richesse et de déconstruire les stéréotypes. Mettre en regard des images provenant de différents pays peut faire ressortir à la fois les similitudes (hospitalité, spiritualité, architecture) et les différences. Le livre devient un espace de dialogue visuel. Certains lieux, rites ou paysages évoluent rapidement sous l’effet de la modernité, des conflits ou de la mondialisation. Un ouvrage photographique peut agir comme une mémoire visuelle, conservant des traces d’un patrimoine vivant parfois fragile. Il permet aussi de construire un parcours : alternance de portraits, de paysages, de détails architecturaux, de scènes de rue… Contrairement à des images isolées, l’ensemble crée une narration et une atmosphère. Un tel ouvrage peut susciter la curiosité, donner envie de découvrir ces régions autrement que par l’actualité ou les idées reçues, et favoriser une approche plus sensible et nuancée. En somme, rassembler ces photos dans un livre, c’est transformer une collection d’images en un récit visuel qui relie les territoires, les cultures et les regards.

Série Orients – Allers-Retours. © Maxime Crozet

Votre travail se lit comme un voyage, que gardez-vous de ce périple ?

J’ai commencé à voyager à travers différents pays d’Orient dès 2007, lors de périples au long cours. Ce corpus d’images représente la somme de différents voyages sur une période d’environ quinze ans. La route stimule mes déplacements et mon approche reste celle d’un voyageur contemplatif et autonome. Je garde d’abord une transformation intérieure. Chaque étape de ce voyage m’a obligé à ralentir, à observer, à écouter vraiment. On part souvent avec des attentes – découvrir des lieux, accumuler des expériences – et l’on revient avec quelque chose de plus subtil : une manière différente de regarder le monde. Les paysages traversés restent fragiles, parfois fracassés par l’activité humaine ou par de longues années de conflits. Ils s’effacent quelquefois avec le temps, mais les émotions, elles, restent intactes. Je garde aussi les rencontres, l’hospitalité et la résilience des populations. Les visages croisés, les conversations imprévues, les silences partagés. Ce sont souvent ces instants-là qui redessinent nos certitudes et élargissent nos horizons. Enfin, je garde le mouvement lui-même. Le fait d’avoir quitté un point pour en rejoindre un autre, d’avoir accepté l’inconfort, l’inconnu, le détour. Un voyage n’est pas seulement un déplacement géographique : c’est un passage. Et de ce passage, je conserve une conscience plus vive de ce qui compte vraiment – la curiosité, l’humilité et la gratitude.

Série Orients – Allers-Retours. © Maxime Crozet

Qu’est-ce qui vous a poussé à choisir le noir et blanc ?

Le choix du noir et blanc s’est présenté à moi de manière assez naturelle, car je ne cherche pas à documenter seulement un lieu, mais à raconter une ambiance, une sensation. Je pense qu’il contribue à mettre l’accent sur l’essentiel et à placer l’humain au centre. Sans la couleur, l’attention se porte davantage sur les émotions, les expressions, la composition, les formes et les textures, la lumière et les contrastes, les ombres et les lignes. Il épure l’image et évite les distractions visuelles, recentre l’attention sur l’histoire et les personnes. Le noir et blanc crée également une atmosphère intemporelle, il donne souvent une impression de profondeur, de gravité ou encore de nostalgie, et privilégie la force du moment. Mais avant tout, c’est un choix artistique, car c’est une question de sensibilité qui me permet d’exprimer une recherche d’authenticité et une vision plus minimaliste. Je trouve que le noir et blanc apporte une profondeur narrative plus marquée.

Série Orients – Allers-Retours. © Maxime Crozet

Que souhaitez-vous transmettre par le biais de cet ouvrage ?

Ce livre offre une traversée visuelle d’un Orient pluriel où chaque image propose un regard sur des mondes complexes, profonds et méconnus. Bien que ce ne soit pas du photojournalisme, il y a un désir de témoigner. Je suis attentif à l’histoire récente des régions concernées, à la situation des Kurdes, au « Printemps arabe », à la répression des Ouïghours en Chine, au conflit du Haut-Karabagh, ainsi qu’aux multiples guerres qui se sont succédé en Irak, puis en Syrie… Et de façon générale, à toute forme de domination affectant les populations. À travers cette idée d’« allers-retours », il ne s’agit pas d’un voyage à sens unique, mais d’un échange constant : circulation des idées, transformation des imaginaires, réinterprétation des traditions et enrichissement des sensibilités. À travers mes photographies, je vise également à questionner les préjugés, à encourager l’ouverture d’esprit, en contraste avec la tendance générale du monde à se cloisonner. Plus profondément, le message central est que l’identité culturelle n’est pas figée : elle se construit dans le mouvement, la rencontre et parfois la tension. « Orients » au pluriel souligne d’ailleurs la diversité des mondes orientaux, loin des clichés homogénéisants. Je cherche à préserver ces instants et à offrir un témoignage respectueux de cette diversité culturelle. En résumé, cet ouvrage encourage à dépasser les visions simplificatrices, c’est une invitation au voyage intérieur, une passerelle entre les cultures, un regard empreint de respect et d’écoute.

Orients – Allers-Retours de Maxime Crozet, Corridor Éléphant Éditions, 38 €.

Infos pratiques> Orients – Allers-Retours de Maxime Crozet, Corridor Éléphant Éditions, 21 x 15 cm, 76 pages, 53 photographies, 38 €. Site du photographe.

Image d’ouverture> Série Orients – Allers-Retours. © Maxime Crozet