À 90 ans, Claude Viallat continue de surprendre. À La Grande Motte, l’exposition Retour en boucles réunit des œuvres rarement montrées, réalisées avant l’apparition de la célèbre Forme, et des créations plus récentes. Loin d’un simple regard rétrospectif, ce dialogue révèle la remarquable continuité d’une œuvre où peinture et objets s’entrelacent dans une même énergie créatrice. Francesca Caruana revient sur un accrochage qui éclaire d’un jour nouveau le parcours d’un des artistes majeurs de la scène contemporaine française.
L’artiste Claude Viallat nous a habitués à des lieux choisis pour découvrir sa peinture, qu’il s’agisse de musées ou galeries souvent prestigieux et lorsqu’ils le sont moins, c’est qu’ils font l’objet d’un lien personnel, historique, voire sentimental, que l’artiste entretient avec eux, comme ce fut le cas lors de son exposition en 2024, à l’Espace des arts du Boulou, ville d’où sa femme regrettée, Henriette, était originaire. Cette fois, ce sont les cimaises inattendues de La Grande Motte, de l’Espace Michèle Goalard, à la capitainerie du port, qui accueillent pour l’été, après l’exposition de Combas en 2025, Retour en boucles. Son commissariat est assuré par Stéphane Jurand et Bernard Teulon-Nouailles. La politique de la ville se veut ainsi déterminée à faire de La Grande Motte un centre attractif sur le plan culturel et ce n’est pas cette exposition qui le démentira.
Retour en boucles renvoie d’une part à un coup de rétroviseur sur l’œuvre de Viallat avec des peintures d’avant la création de sa forme répétitive, et à l’effet d’enchaînement qu’elles produisent avec les œuvres actuelles, formes et gestes entraînés dans la même spirale, création et retour, arrière et nouveauté, tous unis dans une dialogie de « différence et répétition », comme aurait pu l’évoquer Deleuze. L’espace s’ouvre sur un choc de formats, de factures et de couleurs. De très grandes peintures tauromachiques d’un style picassien pétri de références au Minotaure, ou plutôt au taureau camarguais, annoncent la thématique de l’ensemble et collent le visiteur sur le seuil ; il faut un temps de reprise avant de pénétrer plus avant dans les lieux. Les grandes peintures sur bois portent dans leur partie centrale la silhouette noire d’un taureau en mouvement, comme une empègue dans la scène. Les jaunes, les verts bâtissent l’entourage charnu et pictural des formes, l’ensemble est colossal, si bien que l’envie nous vient de pousser les murs pour faire respirer plus grand ces œuvres vivantes.

Cependant l’accrochage est fort, scandé par les différentes pratiques de Claude Viallat. Peintures et objets se répartissent les zones d’exposition et l’œil s’accroche tantôt à une couleur, ou à une tête faite d’un couvercle de boîte de peinture sur lequel sont fixées des cornes de carton en une seule virgule, tantôt à une caissette de bois surmontée d’un bâton qui livre une tête à peine rehaussée des yeux de la bête. La réussite, toujours éblouissante, « d’avoir amené » le taureau avec rien, laisse notre émotion K.O. Bien que « rodée » à ces objets connus ou reconnus, la cohabitation des espaces-temps picturaux présentés produit un sursaut visuel, une nouveauté, une fraîcheur inédite. A la question posée de savoir s’il accumulait les objets pour les traiter ensuite au gré de son humeur, la réponse de Claude est nette, il exécute tout de suite dès la trouvaille apprivoisée, qu’elle soit un simple bout de bois, un cordage, ou encore un bout de corsage de femme dont les bretelles soulignées de couleurs deviennent cornes de taureau par une simple disposition sur le mur.

Peu importe leur nature, tous les objets semblent nous rendre témoins et acteurs d’une sorte de duende avec l’artiste lorsque l’hétéroclite s’accouple avec la spontanéité du geste. L’œil passe ainsi de ces pépites murales à ces vagues peintes qui nous emportent dans le passé de l’artiste. Sans répit, le visiteur passe des grands formats aux objets, des objets aux toiles récentes, suspendues, légères, aux couleurs douces, jusqu’au blanc d’un tissu singulier, dont le fond seulement imprimé de petites têtes de taureaux est surmonté, couronné de la Forme, triomphale. Elle vient labelliser le tout, lui donner son identité et son humilité à la fois. De cet univers habituel des ateliers, allant de la toile, aux pigments, aux objets, les empreintes surgissent avec force, tels les blasons d’un art d’une singularité absolue.
Les grandes œuvres exposées qui pourraient, si elles n’étaient séparées, recouvrir une linéarité de 21 m, nous transportent ainsi en peinture, celle qui appelle une traversée lente du regard, celle qui nourrit la pensée à notre insu et nous conduit à en savoir plus. En effet, datées de 1963, on pourrait ajouter que tout s’explique, ce sont des toiles d’avant la Forme, ce sont des œuvres qui avaient été offertes par l’artiste à la ville d’Aubais au moment de la guerre d’Algérie, en reconnaissance d’une bourse obtenue. Elles sont depuis conservées par la municipalité qui les a prêtées pour cette occasion, et nous convient au constat d’une continuité sidérante avec les œuvres contemporaines. C’est là que se situe sans doute le Retour en boucles, car on aurait pu penser à une exécution récente tant la dynamique, la puissance formelle, et l’économie de moyens restent les mêmes.

Les bâches plus connues et reconnaissables entre toutes, tatouées par la forme répétitive, confirment que l’artiste puisse l’imprimer sur n’importe quel support, à la manière d’une identité perpétuelle qui n’aurait qu’à imprégner, presque par hasard, le support sur son trajet. L’utilisation de cette forme va au-delà des recherches communes que les artistes de Supports/Surfaces avaient initiées ensemble. Elle a survécu à l’austérité, au minimalisme malgré sa simplicité, car Viallat ne s’est jamais départi de la sensualité, du plaisir des couleurs, de certaines intrusions du hasard, tout en maintenant une rigueur devant davantage à sa logique créatrice qu’à une démarche théorique. Ainsi une toile fait signe dans l’exposition. Il s’agit d’une pièce particulière peinte en 2019, bâche blanche rayée de jaune, recouverte des formes alignées d’un bleu Klein réparties sur toute la surface. Elle est interrompue ou rompue en son centre par de larges découpes obliques, comme une fenêtre penchée, soulignée de traits horizontaux à la manière d’une échelle inclinée. En imaginant que sa présence fût énigmatique au sein de l’ensemble, la tentation d’y voir des allusions aux filets des années 1970 peut venir à l’esprit mais, en réalité, Viallat a établi un rapport corporel avec l’architecture de la ville, c’est-à-dire avec toutes les lignes obliques de la cité des pyramides ! Ici, pas de rapport affectif avec La Grande Motte mais un indice visuel qui ramène la présence extérieure à l’essentiel, la prise en compte du contexte d’exposition et l’inscription dans sa peinture. Avec toujours autant de justesse et de modestie, l’artiste et les commissaires offrent au public une surprise nouvelle au moment même où d’aucun pense qu’il ne puisse plus étonner.

La peinture de Viallat a poussé dans l’histoire de la peinture, dans l’avant-garde de la fin des Trente Glorieuses, mais aussi dans les champs camarguais, les manades et cette culture populaire tauromachique partagée par Picasso, Michel Leiris, Antonio Saura… Son œuvre y est ancrée, pleine de sève et de sang qui rend l’éternité à ses 90 ans, car l’œil ne sait plus où se fixer tant le festin est copieux.
Pour cette exposition, trois sérigraphies ont été éditées, dont une, qualifiée de Beige et bleu, fait apparaître des raseteurs en une boucle délicate qui, là encore, reconstruit la Forme. Alors puisqu’on est en droit de se demander comment cette forme qu’il a voulu quelconque, peut s’écrire ainsi, c’est qu’elle mérite bien la majuscule des empègues.
À préciser aussi l’édition d’un catalogue (Médi’Art éditions) dont le texte est écrit par Bernard Teulon-Nouailles, suivi d’un Abécédaire d’art de Claude Viallat, riche en révélations et anecdotes.
Infos pratiques> Retour en boucles-Taureau/Forme de Claude Viallat, jusqu’au 30 août à l’Espace Michèle Goalard, Capitainerie, Port de La Grande Motte.
Image d’ouverture> Vue d’exposition, Espace Michèle Goalard, La Grande Motte. À droite, Sans titre, 1963. Glycero et huile sur bois, 215 x 459 cm. © Claude Viallat, photo FC

