Chaque année, le salon Réalités Nouvelles donne à voir la diversité des chemins empruntés par les artistes de l’abstraction contemporaine. Partenaire de la manifestation, ArtsHebdoMédias y décerne un prix récompensant une œuvre qui retient particulièrement l’attention de sa rédaction. En 2025, son choix s’est porté sur 71 septums verts de Sibylle Besançon. Derrière cet alignement délicat de septums de roquette se dévoile une démarche singulière, où le regard, le geste et le vivant se répondent avec une étonnante simplicité. Rencontre dans l’atelier de l’artiste, en Bretagne.
Il faut quitter les grands axes, emprunter des routes de pleine campagne, puis s’arrêter dans un chemin entre deux champs. L’atelier de Sibylle Besançon jouxte sa maison tournée vers le jardin. A l’intérieur, des bottes de paille, des brassées de lianes, des cagettes pleines… Des tresses voisinent avec des dessins, des volumes légers avec de petits bronzes à épines. Certains végétaux sèchent, tandis que d’autres seront bientôt assemblés. Tout ce qui a été prélevé dans la nature environnante attend son heure. Un jour, l’artiste saura quoi en faire. Assise dans un fauteuil, Sibylle Besançon est prête pour le jeu des questions et des réponses.
Au salon Réalités Nouvelles 2025, elle a reçu le Prix ArtsHebdoMédias pour 71 septums verts, alignement improbable et délicat de septums de roquette piqués dans de la pâte de verre dépolie. À la fois simple et précieuse, l’œuvre appelait quelques questions. Dans l’atelier, elle est chez elle, posée directement sur le bois de la table, sans rien pour la protéger. Elle respire et se donne à voir comme le concentré d’une longue recherche, témoignant de gestes patients, d’une attention portée aux formes modestes et aussi d’une irrésistible envie de faire surgir l’inattendu.

Pourtant, rien ne destinait Sibylle Besançon à devenir artiste. Son enfance se déroule dans la campagne nantaise, au sein d’une famille qui ne s’intéresse pas à l’art. Si elle attendra ses 18 ans pour pousser la porte d’un musée, elle aime d’emblée la campagne, les arbres et se souvient avoir réalisé des herbiers. Une sensibilité à « ce qui pousse » qui lui fera choisir des études d’ingénieure agronome. Non parce qu’elle nourrit une vision romantique de la nature, mais parce que le vivant l’attire. Le mot est important. Elle l’emploie spontanément, comme s’il désignait un territoire plus vaste, englobant différents milieux et diverses manières de l’appréhender. S’intéresser ainsi au vivant révèle déjà un certain regard sur le monde qui, sans qu’elle le sache encore, irriguera ses créations futures.

Sibylle Besançon travaille d’abord dans le conseil agricole, avant de se réorienter vers l’informatique. Pendant vingt-cinq ans, elle partagera son temps entre son travail en entreprise et une pratique artistique qui grandit peu à peu jusqu’à devenir indispensable. À l’écouter, on comprend qu’il s’agit moins d’une double vie que du prolongement d’une même curiosité. Les domaines changent, le regard s’aiguise. Son goût pour la sculpture est né presque par hasard, à l’occasion d’un atelier de travaux manuels. Sibylle est alors en terminale et taille du bois pour la première fois. Plus tard, dans la Drôme, elle participera à un stage dirigé par un sculpteur, qui marquera le début d’une véritable passion. Bien davantage qu’une technique, ce dernier lui apprend à observer. À comprendre d’où vient la force d’une sculpture, comment les volumes s’équilibrent, comment une forme prend vie. Elle travaillera avec lui durant de nombreuses années.

À Paris, Sibylle Besançon poursuit son apprentissage aux Ateliers de la Ville. Le modelage devient son école du regard. Elle travaille le volume, encore et encore. Mais le dessin lui résiste. Habituée à penser en trois dimensions, elle ne parvient pas à retrouver sur le papier ce qu’elle voit dans le volume. Jusqu’au jour où une enseignante dépose devant elle une souche avec ses innombrables radicelles. Plus de corps humain, plus de modèle académique. Seulement un enchevêtrement de lignes. Elle se lance et le plaisir surgit soudain. Le trait remplace le modelé. Le dessin cesse de représenter pour devenir une manière d’avancer dans la forme. Cette expérience marquera durablement son travail et donnera naissance à une pratique du dessin qui se déploiera en parallèle de la sculpture, jusqu’à aujourd’hui.

Passer de la taille directe à l’assemblage ne résulte pas d’un programme esthétique. Il répond d’abord à une nécessité très concrète. À force de travailler le bois et la pierre, son épaule s’abîme. Les médecins conseillent à Sibylle Besançon d’arrêter. Il faudra deux ans pour que la contrainte se transforme en ouverture. Puisque les matériaux lourds sont désormais trop difficiles, elle en choisira d’autres. Les fils métalliques apparaissent d’abord, puis les végétaux s’imposent peu à peu, à mesure que l’artiste découvre son nouvel environnement de vie en Bretagne et le plaisir du jardin. Les ronces deviennent l’un de ses premiers terrains d’expérimentation. Elles seront suivies par les siliques de radis, les lianes, les pailles. Non parce qu’elles appartiennent au monde végétal, mais parce que chacune possède une forme, une souplesse, une manière particulière d’occuper l’espace.

« Je ne débroussaille pas, je cueille. » La formule arrive au détour d’une réponse. Elle sonne comme une évidence, résume une manière d’être au monde. L’artiste ne prélève jamais indistinctement. Elle choisit, observe, attend la bonne saison. Elle ne retient que certaines tiges, celles de l’année, les plus adaptées à ce qu’elle pressent. Le travail commence bien avant l’atelier. Il naît dans la marche, dans l’attention portée aux haies, aux fossés, aux champs voisins. La cueillette constitue une première étape de la création.
À mesure que la conversation avance, un mot revient avec insistance : jouer. Sibylle Besançon parle de son passé d’informaticienne en souriant. « Je jouais. » Aujourd’hui encore, dit-elle, elle joue. Simplement, les « 0 » et les « 1 » ont laissé place aux matières, aux rythmes, aux répétitions. Ce déplacement est essentiel. Car ce qui la motive n’est pas tant la pièce achevée que le chemin qui y conduit. « Ce qui m’intéresse, c’est de faire les choses. L’objet fini, lui, ne m’intéresse pas. Le jeu est dans l’action. » L’artiste livre ainsi en toute simplicité ce qui anime son travail. Ses œuvres procèdent de cette logique. Une forme végétale attire son attention. Elle trouve une technique pour la travailler et répète le geste des dizaines de fois, parfois des centaines. Mais la répétition ne produit jamais de l’identique. Chaque élément conserve ses singularités. « C’est l’assemblage qui provoque une unité vivante et rythmique. » Toute la recherche semble tenir dans cet équilibre entre répétition et variation, série et accident.

En observant les œuvres, on comprend que Sibylle Besançon ne cherche jamais à transformer le végétal jusqu’à le rendre méconnaissable. Elle travaille avec ce qui lui est offert. Les tiges restent des tiges. Les siliques demeurent reconnaissables. Les ronces conservent leur souplesse et leurs épines. L’artifice est ailleurs : dans le changement d’échelle, la lumière qui traverse les volumes, les rapprochements inattendus qu’elle imagine. « Donner de l’épaisseur au minuscule », peut-on lire sur son site. Une formule qui dit moins un programme qu’une manière de regarder. Car ce qui est minuscule n’est pas agrandi, il devient digne d’une attention que notre regard lui refuse habituellement.

Cette attention se retrouve jusque dans la manière dont les œuvres occupent l’espace. Les volumes sont souvent ouverts, presque fragiles. L’air y circule autant que la lumière. Les ombres participent de la composition. Rien n’est démonstratif. Le regard est invité à circuler, à s’attarder, à découvrir progressivement les détails, comme on le ferait dans la campagne devant une haie, un talus ou un bosquet. Au fil du temps, les installations ont pris de plus en plus d’importance. Elles permettent d’élargir le regard. L’œuvre n’est plus un objet isolé mais devient un environnement. Concerto pour cordes en végétal majeur, visible tout l’été au centre culturel Le Cap à Plérin, dispose de capteurs qui, au passage du public, déclenchent les sons imaginés par l’artiste sonore Denis Gente. Construite à l’échelle du corps, l’installation n’est plus seulement une présence, mais réagit à celle des visiteurs. Quant aux titres, ils viennent souvent après, lorsqu’il devient nécessaire de nommer ce qui existe déjà. « Je suis plutôt manuelle qu’intellectuelle », explique l’artiste en souriant. Avant de citer son ancien professeur de sculpture qui lui expliquait que tout doit aller directement de l’œil à la main sans passer par le cerveau. Elle en sourit encore. Son œuvre le prouve. Ici, la pensée ne précède pas le geste. Elle se construit avec lui. Et c’est sans doute là que réside la singularité du travail de Sibylle Besançon, dans une intelligence des mains qui révèle, sans jamais les forcer, les formes que le vivant porte en lui.

Infos pratiques> Végétal Majeur, du 27 juin au 12 septembre 2026, avec Denis Gente et Irène Le Goaster, au centre culturel Le Cap, à Plérin (22). Site de Sibylle Besançon.
Image d’ouverture> Côté cour, côté jardin, 2018. © Sibylle Besançon

