Avec l’exposition Saytu à la galerie Templon, Alioune Diagne déplace son langage « Figuro‑abstro » des trottoirs dakarois vers les villages du centre et de l’est du Sénégal. Après une enquête de terrain menée auprès de communautés Bassari, Bédik, Dialonké et Coniagui, le peintre met à l’épreuve son écriture de signes, entre figuration et abstraction, face aux sociétés d’initiation, aux rituels en voie de transformation, à l’arrivée des panneaux solaires et des téléphones portables. A voir sur le site du Grenier-Saint-Lazare jusqu’au 18 juillet 2026 !
Loin de toute tentation « folklorisante » comme de l’enthousiasme naïf pour la modernité technique, ses toiles composent une cartographie dense d’un présent composite, où se mêlent archives intimes, fragilité des patrimoines et circulation mondialisée des images. En wolof, saytu signifie examiner, trier, préserver ce qui est précieux : c’est à ce double geste d’enquête et de soin que Diagne convie ici le regard, en proposant ce qu’on pourrait appeler un réalisme de la complexité.

Lorsque je préfaçais, en 2019, la première monographie consacrée à Alioune Diagne, Perceptions j’évoquais ses « impressions mémorielles » et cette nécessité, devant ses toiles, de plisser les yeux, d’avancer puis de reculer pour laisser surgir les figures derrière un voile de signes colorés. On a envie, disais‑je alors, de « tirer le rideau pour y voir clair ». Cette expérience du regard reste au cœur de son œuvre : la toile ne se consomme pas, elle se lit, elle se déchiffre.
Né en 1985 à Kaffrine, formé à l’École nationale des beaux‑arts de Dakar, l’artiste vit et travaille entre le Sénégal et l’Europe. En quelques années, il s’est imposé comme l’une des voix singulières de la scène africaine : plusieurs expositions internationales dont Dak’Art, la 14ᵉ Biennale de Dakar en 2022, sa représentation du Sénégal à la 60ᵉ Biennale de Venise en 2024 avec le projet Bokk-Bounds, ou ses récents solo shows à la galerie Templon à Paris, Seede en 2024 puis à New York avec Jokko en 2025, Saytu en 2026, ancre la trajectoire de l’artiste, dans des territoires moins visibles du Sénégal.

Figuro‑abstro : du manifeste à une méthode d’enquête
Le Figuro‑abstro, Diagne l’a d’abord formulé comme un manifeste : faire émerger la figure et le récit à partir d’un champ de signes qui, de prime abord, flirte avec l’abstraction. La surface de la toile est couverte de petits modules colorés, qu’il nomme « signes inconscients », proches de lettres, de fragments de calligraphie, de virgules. À distance, ces particules s’agrègent en silhouettes, scènes collectives, gestes précis.
Le spectateur est invité à lire la peinture plus qu’à la survoler
Ce vocabulaire s’inscrit dans une histoire de l’art sénégalais marquée par l’École de Dakar, Papa Ibra Tall, Souleymane Keïta, Iba N’Diaye, mouvement qui, dans le sillage de la Négritude, fit du motif dit « traditionnel » un moteur de modernité. Diagne reprend ce travail sur le signe, mais en déplaçant la question : son alphabet n’est plus l’expression d’une essence culturelle stable. Il est instable, polyglotte, traversé par les circulations contemporaines, les logos, les objets, les images.
L’avant-propos de l’exposition nous rappelle l’influence de son grand‑père, maître coranique. Ses « signes inconscients » peuvent se lire comme une calligraphie élargie, nourrie à la fois des écritures arabo‑islamiques des daara, des planches coraniques lavées, des talismans scripturaires, mais aussi des graffitis, enseignes peintes et slogans de Dakar. Le Figuro‑abstro devient une calligraphie déterritorialisée : ni arabe, ni latine, mais résolument tendue vers le récit visuel.
Depuis Dak’Art jusqu’au pavillon sénégalais à Venise, ce système a montré sa capacité à porter des enjeux très contemporains – mémoire, migrations, écologie, économie informelle. Avec Saytu, il change d’échelle : de manifeste, il devient méthode d’enquête, capable d’embrasser des mondes ruraux, frontaliers, longtemps relégués au rang de « sources » folkloriques pour l’art urbain.

Des trottoirs à la brousse : enquêter préserver
Pendant deux ans, Diagne sillonne le centre et le sud‑est du pays : pays Bassari (Etiolo), villages bédik (Ethiwar, Ibel, Iwol, Andjel), territoire dialonké (Madina Baffé), région coniagui (Koupentoum), où certains rituels se raréfient déjà. Il filme, photographie, prend des notes. Des séquences vidéo, présentées à côté des toiles, témoignent de ce travail de terrain : cérémonies par classes d’âge, processions, organisation de l’espace, hiérarchies rituelles. Les villages ne sont plus ici un réservoir de motifs « traditionnels » mais de véritables terrains contemporains, traversés par la mondialisation technologique autant que par des structures initiatiques anciennes. La peinture condense ces matériaux : plusieurs moments, visages, temporalités cohabitent dans une même image, recomposés par la trame des signes.

Visages, foules et arbre sacré : quelques repères
Certaines toiles, comme Jeune fille Bassari (2025), « se livrent immédiatement au regard ». Le Figuro‑abstro s’y resserre autour d’un visage frontal, presque photographique. Costume, parures, motifs textiles situent le contexte, mais ce qui domine est une présence singulière. Le fond de signes fonctionne comme une auréole scripturale : il entoure, porte, archive ce visage, prolongeant le travail de la série Référence sur la visibilité des anonymes. À l’opposé, La foule qui danse (2025) incarne la dimension la plus composite du projet. La scène, saturée de corps, de masques, de mouvements, ne se laisse appréhender qu’au terme d’un lent déchiffrement. La danse apparaît comme dispositif d’organisation du temps et des générations, tandis qu’au fil de la trame se laissent deviner des détails contemporains : tee‑shirts importés, téléphones levés, pris dans le même flux que fibres végétales et parures anciennes. Dans un seul plan, se superposent un passé transmis oralement, un présent mondialisé et un futur incertain des pratiques.
Sous l’arbre sacré (2025) – notre visuel d’ouverture – déplace l’attention vers l’espace lui‑même : l’arbre, lieu de palabre et de décision, devient un véritable personnage collectif. Dans le feuillage, les signes se densifient jusqu’à former un nuage scriptural, comme si paroles, chants, secrets s’étaient sédimentés dans la matière même de l’arbre. Les figures humaines, en dessous, n’apparaissent que par fragments. Le réalisme de Diagne est ici structurel : il restitue un agencement de rapports sociaux et symboliques plutôt qu’une « scène ethnographique ».

Femmes en avant‑scène et contre‑archive
La première ligne (2025) et Rythme Dialonké (2026) mettent explicitement les femmes au centre. Dans la première, un groupe féminin occupe le devant de la scène, formant un front à la fois protecteur et offensif ; dans la seconde, la trame suit gestes, frappes de mains, pas de danse comme une partition visuelle. Ces œuvres prolongent, dans le contexte rural, une préoccupation déjà au cœur de Référence : rendre visibles les femmes comme pivots de la vie sociale et principales vectrices de la transmission des savoirs.
Avec Faces/Times une installation de cent portraits d’individus rencontrés au fil du voyage, Saytu ouvre un autre versant : celui de l’archive. Chaque visage, traité dans le langage du Figuro‑abstro, est à la fois singulier et pris dans une série. L’accrochage en grille évoque autant les murs de portraits d’un musée que les interfaces des réseaux sociaux. Ces visages d’anonymes renvoient à l’intimité de chaque existence tout en rappelant l’évanescence des identités numériques. En produisant une archive picturale lente de personnes souvent absentes des dispositifs patrimoniaux, Diagne propose une forme de contre‑archive matérialisée, qui oppose sa durée à la volatilité des images en ligne. Le projet Saytu s’inscrit ainsi dans une réflexion plus large : comment ces héritages culturels, ces mémoires individuelles et collectives, se transmettent‑ils aujourd’hui, et que restera‑t‑il d’eux demain ?

Un réalisme de la complexité
Les images de Saytu n’offrent ni carte postale exotique ni tableau misérabiliste. Les rituels ne sont pas « arrangés » pour le regard étranger, mais saisis par fragments : un alignement de corps, la posture d’un danseur masqué, un groupe de femmes observant ce qui se joue. De la même façon que ses scènes urbaines déjouaient les clichés sur la « modernité africaine », Diagne refuse ici le stéréotype du « village africain » hors du temps. Entre Dak’Art, la Biennale de Venise et cette nouvelle série parisienne, une continuité se dessine : le Figuro‑abstro ne s’est pas figé en formule, il se révèle apte à embrasser des réalités hétérogènes, de la capitale à la brousse, de la jeunesse urbaine aux communautés rurales en mutation. Dans un paysage de l’art africain où se multiplient les approches réalistes, documentaires ou conceptuelles, Diagne propose un réalisme de la complexité, fondé sur une écriture de signes qui oblige le spectateur à enquêter.

À l’heure où biennales et grandes expositions cherchent à montrer une Afrique « au présent », son œuvre rappelle que ce présent n’est ni homogène ni linéaire. Il est fait de strates, de résistances, de réinventions locales. Le Figuro‑abstro en propose aujourd’hui une cartographie qui tient autant du manifeste que de la méthode, et Saytu en est l’un des chapitres les plus aboutis.
Informations pratiques > Alioune Diagne : Saytu, du 21 mai au 18 juillet 2026. Du mardi au samedi de 10h à 19h. Galerie Templon / Paris – 28 rue du Grenier-Saint-Lazare, Paris 75003
Visuel d’ouverture > Sous l’arbre sacré, 2025. Acrylique sur toile, 145 × 210 cm. Courtoisie de l’artiste et Templon, Paris – Bruxelles – New York. Photo © Laurent Edeline

