Des récits antiques à l’aromathérapie, Annick Le Guérer explore la capacité singulière du parfum à apaiser les tensions. L’anthropologue et philosophe met en lumière une fonction trop souvent oubliée de l’odorat : celle de rapprocher les êtres, de dissiper les inimitiés et d’instaurer des espaces d’harmonie. En retraçant ces usages symboliques, culturels et thérapeutiques, son texte fait apparaître le parfum comme un véritable langage de la réconciliation, une voie subtile et sensible vers la paix. Ce texte est publié dans le cadre des festivités textuelles déclarées pour les 16 ans d’ArtsHebdoMédias sur le thème « Représenter et penser la paix ».

La rencontre de la reine des parfums et du roi Salomon
Le pouvoir pacificateur du parfum est évoqué par deux des textes les plus lus au monde : la Bible et le Coran. Il s’agit de la rencontre du roi Salomon et de la reine de Saba. Elle est très belle, très riche, très puissante, très mystérieuse, c’est un des personnages les plus énigmatiques de l’Antiquité du Moyen Orient. Sa réputation, lui a assuré une célébrité quasi universelle.
Son royaume, qui s’étendait du sud-ouest de la péninsule arabique, l’actuel Yémen, jusqu’en Érythrée et au nord de l’Éthiopie, doit son opulence à une ressource capitale dans les civilisations antiques : les gommes aromatiques et spécialement l’encens et la myrrhe qui ont alors un rôle essentiel tant dans les pratiques cultuelles que dans la parfumerie.
Séduction et magnificence imprègnent les versets bibliques consacrés à la rencontre des deux souverains qui vivaient au Xe siècle avant J.-C. Selon le Livre des Rois, la reine arrive accompagnée d’une caravane chargée d’or, de bijoux et de produits aromatiques qui éblouissent toute la Judée : « Elle donna au roi cent vingt talents d’or, des aromates en très grande quantité et des pierres précieuses. Il n’arriva plus jamais autant d’aromates qu’en donna la reine au roi Salomon. (1) » Cadeau somptueux porteur d’un message de paix. Découvrant son magnifique palais tout lambrissé de bois de cèdre odorant, une fragrance propice à la paix intérieure, subjuguée par la sagesse de Salomon qu’elle a mise à l’épreuve en lui soumettant trois énigmes qu’il a su résoudre, la reine exprime toute son admiration : « C’est donc bien vrai ce que j’avais entendu dire dans mon pays au sujet de tes propos et de ta sagesse ! Je ne croyais pas ce qu’on disait à ton sujet, avant d’être venue ici et de l’avoir vu de mes propres yeux… Tu surpasses tout ce que j’avais entendu dire (2) ». Dans ces conditions une relation amoureuse entre ces deux monarques exceptionnels semble inévitable. Un fils en serait même issu qui, selon une ancienne tradition éthiopienne, deviendra Ménélik 1er, fondateur de la glorieuse dynastie royale d’Éthiopie.
Dans le Coran, c’est par la huppe, oiseau messager, que Salomon est informé que les Sabéens et leur reine Bilqîs, femme très belle, comblée en toutes choses et siégeant sur un trône magnifique, adorent le soleil. Le roi attache alors à l’aile de l’oiseau un message invitant la reine des parfums à lui rendre visite et à se convertir au vrai Dieu. Celle-ci qui hésite d’abord entre la soumission et la guerre opte finalement pour l’envoi de précieux cadeaux où les parfums, omniprésents, doivent apporter un gage de paix.
Des siècles durant, cette fonction diplomatique va se maintenir, notamment dans les relations entre Orient et Occident. Lorsque Charlemagne veut établir des rapports amicaux avec le puissant calife de Bagdad Hâroun al-Rachîd, il lui adresse une ambassade qui inaugure plusieurs échanges de présents entre les deux souverains. Le calife fera parvenir à l’empereur, avec un éléphant blanc et une horloge à eau, de nombreux parfums et aromates. Et quand, au XIIe siècle, le roi Baudoin IV de Jérusalem est désireux de se concilier l’empereur germanique Frédéric Barberousse, il lui envoie des pommes de senteur, sphères d’or serties de pierres et de perles, garnies d’une pâte à l’ambre et au musc puissamment odorante.

Fonction pacificatrice ou discriminante de l’odeur et du parfum
L’odeur, en général, et le parfum, en particulier, ont en effet dans les rapports humains une importance absolument primordiale. Ils peuvent déterminer le rejet ou l’acceptation.
Les observations des scientifiques faites sur des animaux établissent clairement le rôle de l’odeur dans les relations pacifiques ou hostiles. Si l’on enduit une fourmi de l’odeur d’une autre espèce, ses congénères ne la reconnaissent plus et l’attaquent. Inversement, les fourmis du groupe étranger la considèrent comme étant des leurs et se comportent sans agressivité. Les relations humaines ne sont heureusement pas soumises à la même automaticité, mais on observe, néanmoins, que l’olfaction y joue souvent un rôle décisif.
En français, le langage quotidien est d’ailleurs particulièrement révélateur de cette importance. On dit couramment « avoir quelqu’un dans le nez », « ne pas pouvoir le sentir », le « blairer », le « piffer ». La culture arabe désigne aussi la personne aimée comme « la fragrance délicieuse » et la mal aimée comme celle dont « l’odeur est mauvaise ».
L’odeur de l’ennemi
De tout temps, l’odeur a été le support et le prétexte de multiples discriminations individuelles, sociales et raciales. Au-delà de sa fonction respiratoire, le nez est aussi un organe social qui opère des sélections et détermine des distances entre les individus, de façon immédiate et indiscrète. Qu’il s’agisse de répulsions ou d’attirances, ses décisions prises en dehors de l’influence de la conscience, de la morale et de l’esthétique, ont, de ce fait même, un caractère radical et irrévocable.
L’odeur a toujours été aussi un obstacle dressé entre les peuples et les races. Déjà, dans la Gaule du Ve siècle, le poète Sidoine Apollinaire se plaignait amèrement des odeurs d’ail et de beurre rance des envahisseurs burgondes.
Cette attribution à l’ennemi ou à l’étranger d’une mauvaise odeur est très répandue. Au XIXe siècle, les allusions à « l’odeur vireuse » des Asiatiques ou à « l’odeur acide » des Anglais sont encore monnaie courante. Et durant la guerre de 1914-1918, un certain docteur Bérillon a développé toute une théorie sur la fétidité des Allemands !
Dans certains pays, l’étranger est même appelé : « celui qui pue ». Pour être intégré, il faut qu’il perde ou dissimule son odeur et se conforme à la norme olfactive ambiante. Cette conception est à l’origine de certains rituels arabes d’aspersion qui visent à abolir symboliquement l’odeur de l’étranger et à lui faire acquérir celle de ses hôtes. Pour instaurer un climat pacifique, on répand de l’eau parfumée sur sa tête, son visage et ses mains. Fumigations odorantes et aspersions d’attars de rose font partie intégrante des rituels d’hospitalité.
L’importance capitale de l’odeur dans les relations sociales peut même se traduire dans certaines pathologies liées à la crainte de sentir mauvais et appelées « phobies de l’odeur propre ». Elles poussent les individus qui sont persuadés, à tort, d’exhaler des odeurs nauséabondes, à se retrancher de la société.

Des parfums qui apportent un sentiment de paix intérieure
Les vertus apaisantes du parfum ont été reconnues de très longue date. Au premier siècle de notre ère, le philosophe grec Plutarque décrit ainsi les effets bénéfiques d’un parfum égyptien, le kyphi, datant du XVIe siècle avant Jésus-Christ : « Le corps doucement ému par ces émanations… relâche et dénoue sans le secours de l’ivresse la pénible tension des soucis de la journée. »
De nos jours, certains hôpitaux font appel, notamment dans les services de gérontologie, aux capacités d’apaisement des huiles essentielles. L’odorat étant directement relié au système limbique dont dépendent nos émotions, leur inhalation favorise le rééquilibrage des affects. Colère, agressivité, peuvent être atténués de cette façon et l’on a observé que cette aromathérapie permettait de réduire de façon significative l’agitation de patients atteints de démence.

Ces facultés sont également prises en compte par la parfumerie contemporaine. Les parfumeurs sont de plus en plus nombreux à proposer des eaux « apaisantes », « déstressantes », « relaxantes ». Ils intègrent dans leurs préoccupations, en sus de la recherche de compostions sensuelles, esthétiques, hédonistes, celle de fragrances procurant un sentiment de sérénité, le plaisir de « sentir bon » étant prolongé, voire supplanté, par celui de « se sentir en paix », de « se sentir bien ».
Le « Pacte des Parfumés »
Mais s’il ne fallait retenir qu’un exemple symbolique de la fonction pacificatrice du parfum, ce serait celui du « Pacte des parfumés », en cours dans l’Arabie préislamique. Pour sceller solennellement un accord de paix, les Arabes de cette époque plongeaient la main dans le parfum, rituel d’autant plus significatif qu’il avait remplacé le geste archaïque de la main plongée dans le sang.
(1) 1 Rois, 10, 10.
(2) Chroniques 2, chap. 9.
Image d’ouverture> Rencontre de Salomon et de la reine de Saba, Le miroir de l’humaine salvation, détail du manuscrit datant du XVe siècle, Chantilly. ©Musée Condé/C. Giraudon
Lire des ouvrages d’Annick Le Guérer>
Les Pouvoirs de l’odeur, Odile Jacob, (1988), 1998, 2002, 2014.
Le Parfum. Des origines à nos jours, Odile Jacob, 2005.
Le Parfum et la Voix, une rencontre inattendue, (en collaboration avec Bruno Fourn), Odile Jacob, 2023.
Sur les routes de l’encens, Garde-Temps, 2001.
Quand le Parfum portait remède, Garde-Temps, 2009.
L’Osmothèque. Si le parfum m’était conté, Garde-Temps, 2010.
Parfums d’Histoire, du soin au bien-être, Snoeck Éditions, 2022.

