La paix ne va pas de soi. Elle ne saurait être conçue comme un état stable, affranchi de toute tension. À rebours d’une vision irénique, cet article explore les paradoxes constitutifs de la paix en convoquant le mot grec stàsis, qui désigne à la fois le repos et la guerre civile. Un double sens qui révèle la dynamique de la pensée : la paix ne s’oppose pas à la guerre, elle la contient en creux, comme son envers nécessaire. Pour représenter la paix, il faudrait donc accepter de la concevoir comme un équilibre instable, une forme toujours à réajuster, un devenir plus qu’un état. Ce texte proposé par la psychanalyste Dina Germanos Besson est publié dans le cadre des festivités textuelles déclarées pour les 16 ans d’ArtsHebdoMédias sur le thème « Représenter et penser la paix ».
« Je fais mes plans de bataille avec les rêves de mes soldats endormis »
Napoléon Bonaparte
Comment préparer la paix ? pourrait faire pendant au titre du livre Pourquoi la guerre ? qui rassemble l’échange épistolaire entre Freud et Einstein. Autrement dit, la paix ne peut s’appréhender sans son contraire la guerre, comme le signifierait l’adage latin : Si vis pacem para bellum. Elle est un état latent de la paix, toujours prêt à émerger, de sorte qu’il convient que nous parlions de guerre et paix, au lieu de guerre vs paix – une coordination qui nous invite à assumer ce qui fonde toute civilisation, et à la concevoir comme processus inachevé, un « devenir civil ».
Le caractère indissociable se condense dans le mot grec stàsis qui signifie à la fois : station (repos) et guerre civile. C’est Astérix qui illustre le mieux cette double polarité. En effet, la bande dessinée esquisse une situation qui tend toujours à la stase, selon l’analyse de T. Garcia (2015). Afin de maintenir le fragile équilibre, les héros « pittoresques » (étymologiquement le mot désigne ce qui est digne d’être peint) doivent sortir du village gaulois, lieu en quelque sorte statique. Ils voyagent, découvrent des contrées diverses, rencontrent des étrangers, combattent et résistent à la romanisation, mais sans jamais chercher à s’étendre. Par opposition à l’Empire romain qui incarne le progrès, l’expansion et le devenir, le désir des Gaulois se lit comme une « défense de l’idéal de la stase ». Or, une fois statique, le pittoresque se défait. Dès lors, chaque aventure des héros n’a d’autre but que d’empêcher le statique, tout en cherchant à rétablir l’équilibre de la situation initiale. Ils fêtent alors rituellement la victoire au village autour d’un banquet qui sature, sans pouvoir toutefois combler le désir.
Dans le même ordre d’idées, cette photographie prise à Beyrouth en 2024 durant les bombardements englobe deux symboles oxymoriques : la fumée (la guerre) et le vol (la paix). Ces deux formes éminemment fugitives, mais fixées dans une image, renouvellent le sens de la fugacité et le miracle de la prise. En allant aussi vite que le battement d’ailes, la photographie nous fait voir ce qui, sans sa capture, serait resté invisible, ce qui, sans la fulgurance et la passagèreté*propre à l’art, serait resté tu. En faisant coexister deux allégories antinomiques, elle accentue le caractère tragique de la réalité. Le ruiné et le sauvé s’unissent ; mais ce qui a été sauvé représente la beauté d’un monde fragile, menacé ici par l’arrière-plan sur le point de l’aspirer. Qu’il soit passager « lui donne un avant-goût du deuil de sa disparition » ; mais un deuil qui constitue une grande énigme pour le dire avec Freud, « un de ces phénomènes que l’on ne tire pas au clair en eux-mêmes, mais auxquels on ramène d’autres à l’obscurité ».
Il en est de même du dessin Ombre sonore de Bernard Moninot qui inscrit le voyage dans la durée d’un éclair, celui qui ne retient de la figure que le geste fugace, l’air d’une pérennité qui passe. « Est-ce une cage », lui ai-je demandé ? « Non ! un belvédère ». En jouant justement de l’équivoque entre un lieu élevé d’où la vue s’étend au loin, prolongeant le tracé aventureux de l’oiseau qu’approfondit encore le reflet comme un lumineux présage, et un lieu carcéral qui risque d’obstruer toute échappée, l’artiste provoque l’incertitude. Celle-ci laisse entrevoir une béance qui ne dure que le temps d’une hésitation. Ce je-ne-sais-quoi qui oscille dans l’intervalle, une indétermination entre deux lectures, avec son lot de sonorités (belvédère, réverbère…), favorise la manifestation de l’inconscient, comme une chose toujours à venir et non déjà là. La puissance du non-né donne alors aux formes habituelles le souffle nouveau que l’usage leur fait perdre. A la manière du vase de Cézanne ou de la fleur de Mallarmé, elle incite le regard éduqué à voir autrement.

La stàsis rappelle l’artifice qui édifie la civilisation. Ce semblant – système précaire – lie les hommes entre eux pour masquer la violence à l’origine de la cité. Ainsi de Rome, qui inscrit sa fondation mythique sous le signe du crime et du fratricide. C’est une thèse freudienne : le pas décisif de la civilisation s’est réalisé lorsque l’individu perdit sa force brute au profit de la communauté. Comme le soulignait déjà la thèse de Totem et tabou, c’est la soustraction de la jouissance, la perte première, qui a rendu possible la naissance de la civilisation et le renforcement du lien social. En effet, les frères n’ont pu se lier autour du pacte, socle de la civilisation, imposant le totem (l’Autre) comme garant du pacte et du double interdit (le meurtre et l’inceste), qu’au moment où ils ont renoncé à jouir des femmes du clan. En période de paix, chaque civilisation tente de traiter collectivement cette perte de jouissance, perte fondatrice qui engendrera ce que Freud appelle « malaise ». Loin d’être le résultat de conflits provisoires qu’on peut résoudre, il constitue le « réel » irréductible inhérent à la civilisation, c’est-à-dire ce qui lui échappe comme un reste inassimilable.
Freud voit dans la figure du Christ l’incarnation de ce reste ; il analyse l’eucharistie comme une célébration du repas totémique, sublimant pour ainsi dire le cannibalisme. La barbarie n’est plus incarnée dans un ennemi extérieur ; elle se loge désormais au cœur du sujet.
Mais que se passe-t-il lorsque la stàsis se réveille, lorsque la horde primitive fait retour ? La barbarie – « l’horreur d’une jouissance par le sujet ignorée » – prend la voie de la satisfaction directe, de la violence et de la prédation, faisant apparaître la vie pulsionnelle dans sa nudité. La communauté et les liens se disloquent. Le pacte, qui est au fondement de l’émergence de la société, s’effondre. Le tiers (l’Autre, le totem, l’Etat), chargé de soutenir les identifications du groupe, se délite.
La question peut alors se reformuler : comment sortir de la binarité, du combat duel : pour-contre, ami-ennemi etc., réhabilitant le paradoxe contenu dans le terme stàsis, cette figure qui offre la possibilité d’une brèche, comme l’illustrent les deux images précédentes, en ébranlant la doxa et en frappant l’esprit par un accord surprenant ?
Petit rappel : à l’affrontement des citoyens entre eux, les Grecs donnent le nom de stàsis, « une maladie de la polis » que la cité rejette hors de ses limites. Occulter la stàsis, mot encombrant, est une manière de refouler la réalité du politique, comme si la mémoire de la cité se fondait sur l’oubli. En effet, lorsque les Athéniens voulaient étouffer les guerres civiles, ils ordonnaient par un décret, à tous les anciens belligérants, d’oublier le passé. « Ils avaient dans leur langue, nous dit l’Abbé Auger, un mot pour exprimer cet usage, ce mot était mèmnêsikakein, sous-entendu dei, c’est-à-dire, il faut oublier le mal passé. Le mot français est amnistie, du grec amnêstia, qui veut dire oubli » (N. Loraux, 2005). L’amnistie, effet de l’amnésie, est dès lors la condition préalable pour préparer la paix, le consensus.
Mais la réussite, qui exprime la part inavouable du politique, n’est jamais totale. Comment penser cet oubli (Vergensen), c’est-à-dire cette amnésie, en termes psychanalytiques ? Il faut l’entendre en termes de refoulement (Verdrängen). Celui-ci peut toujours faire retour, en usant de voies indirectes et obscures, comme un son traumatique, mais dont « la petite musique », une fois exilée de son origine, irrigue toute l’œuvre. Car la voie directe renforce le discours performatif, détruisant le charme de l’énigme, dépossédant le résidu de son pouvoir germinatif.
Mais il existe un autre mécanisme, le démenti, tel qu’il a été analysé par le psychanalyste Henri Rey-Flaud (2014). Cette action vise non seulement à récuser un événement insupportable de la réalité, mais à annuler aussi son inscription, comme s’il n’avait jamais eu lieu, effaçant ses traces. Le démenti vise à se débarrasser du résidu, empêchant son surgissement.
Quelles sont alors les conséquences de l’élimination du rebut ?
Dans le langage, cette volonté cherche à se débarrasser de ses failles et de ses accidents, le transformant en « communication ». Ce sont pourtant ces accidents, tels que les lapsus et les mots d’esprits, qui, en parasitant la langue préfabriquée, participent de la résistance, empêchant toute dissolution dans la masse. Là résiderait la nouveauté des « bureaucraties totalitaires » du XXe siècle, comme le IIIe Reich et les Khmers rouges, où l’on voit désormais le pouvoir au cœur de la langue. Le terrorisme commence par elle.
Comme dirait Lacan dans L’Ethique de la psychanalyse :
« Ce ne sont pas les pervers qui achèvent la catastrophe, mais les bureaucrates, dont il n’y a même pas à savoir s’ils seront bien ou mal intentionnés. Ce sera déclenché sur ordre, et cela se perpétrera selon les règles, les roues, les échelons, les volontés ployées, abolies, courbées, pour une tâche qui perd ici son sens. Cette tâche sera la résorption d’un insondable déchet rendu ici à sa dimension constante et dernière de l’homme ».
Dans le champ de l’art, le geste conduit à tout sublimer, signant la mort de la praxis, celle qui permet à la forme de rester errante, pour le dire avec Ovide, afin que le mouvement puisse se perpétuer, emportant ses réverbérations vers d’autres destins. Si elle demeure errante, c’est parce que quelque chose ne peut être saisi par la voix signifiante, à l’image de la création de la poésie qui consiste à poser un objet que Lacan appellera « affolant », « un partenaire inhumain ».
Dans le domaine de la science, le vœu rejoint la voie transhumaniste et leur rêve de voir un jour poindre un « être nouveau », sur le modèle d’une machine dépouillée de tout désir et défaut, c’est-à-dire ce qui constitue le vivant du sujet, sa barbarie !
Préparer la paix ménage alors au rebut de l’histoire la possibilité de reprendre vigueur avec son cortège de surprise, de renouvellement et de pouvoir métamorphique. C’est le futur antérieur, l’expérience proustienne dans le temps retrouvé, faisant rupture avec la linéarité du progrès. La collision du passé dans le présent, vécue comme une victoire sur le temps, se produit à partir de sons insignifiants : froissement de serviettes, heurt de pieds, bruit de cuillère. De cette collision de deux sensations appartenant à deux époques différentes, on peut capturer la couleur de leur résonance qui n’appartient ni tout à fait à l’une ni tout à fait l’autre. Et de cette fente surgira un inédit, animant le désir de création qui se définit comme un mouvement de retrouvaille d’un objet à jamais perdu, et dont on essaye de trouver le souvenir de sa « beauté là où l’on ne s’était jamais figuré qu’elle fût, dans les choses les plus usuelles, dans la vie profonde des “natures mortes” ».
* Passagèreté est un écrit de Freud datant de 1916. Le mot, qui existe depuis Buffon, a un lien avec le caractère migrateur des oiseaux. Dans ce texte, Freud s’en inspire pour exprimer la poésie des choses passagères, « une rareté dans le temps ».
Image d’ouverture> Envolée de pigeons après qu’une roquette tirée par un avion de guerre israélien a touché un bâtiment dans la banlieue sud de Beyrouth, à Shiyah, le 22 octobre 2024, dans le cadre de la guerre entre Israël et le Hezbollah. ©AFP, Shaun Tandon avec Tony Gamal-Gabriel.
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