Pour fêter ses 16 ans, ArtsHebdoMédias va tout au long des prochains mois parcourir le sujet de Barbara Polla : « Représenter et penser la paix ». Inscrite en thèse de doctorat en philosophie à l’Université libre de Bruxelles, sous la direction de Thomas Berns, l’écrivaine, médecin et galeriste partage la genèse de sa recherche et ses premières pistes de réflexion. Elle invite à sa table de cogitation Levinas et Derrida, Aïcha Liviana Messina et Fernando Pessoa, JiSun Lee et Rachel Labastie. Au cœur de son questionnement plusieurs notions fondamentales : l’autre, l’hospitalité, le langage, le soin. Il lui faut faire l’état de l’art, tout (re)mettre en question, ouvrir la discussion, pour approcher et apprivoiser l’insaisissable paix, pour que le travail théorique engendre une pensée appliquée.
Cela a commencé en mars 2022
Je voulais faire quelque chose pour la paix. Quelque chose d’ancré dans le réel – dans ma réalité personnelle. Alors ? Eh bien, j’ai imaginé faire une exposition de groupe sur le thème de la paix. Les gens viendront voir, ai-je pensé, quelques-uns aimeront l’exposition, ils en parleront, la paix prendra place dans leurs pensées. J’ai écarté de mes recherches toute œuvre « pour » la paix : je voulais des œuvres « sur » la paix, qui représentent la paix. J’ai écarté, aussi, la joliesse. Le réel a résisté. Je n’ai pas trouvé d’images contemporaines, ni d’artistes qui travaillent, sur la paix, ni d’œuvres. Alors j’ai cherché autour de moi, j’ai appelé artistes et spécialistes du monde de l’art, j’ai fini par demander à ChatGPT. Résultats ? La colombe. Le mot « paix », « PEACE », « pace ». Des symboles. Pas d’image. Au même moment, je découvre que le professeur de philosophie Thomas Berns donne une conférence intitulée « Qu’est-ce qui nous empêche de penser la paix ? » Peut-être, me suis-je dit, les philosophes ont-ils besoin d’images, pour penser. Qui sait ? Et peut-être les artistes ont-ils besoin de concepts pour créer des images. Et les réalisateurs de films, et les écrivains ?
Représenter la paix ? Nous cherchons les créateurs…
Depuis 2022, je partage avec tous les artistes que je connais et toutes les personnes intéressées par le thème de la paix, avec tous ceux qui veulent bien entendre le mot « paix », cette étrange réalité. Devant cet abyme, j’ai aussi ressenti le besoin impératif d’être encadrée, dans mes recherches, et je suis désormais étudiante en thèse de philosophie, avec Thomas Berns comme directeur de thèse, lequel estime que les questions soulevées par la représentation ou la non-représentation de la paix font bel et bien partie du champ philosophique. Et bien sûr, quand on cherche constamment, et qu’on est nombreux à chercher, on finit par trouver. Pas encore des images, mais des idées d’images. Pas encore des concepts qui lieraient la paix et l’art – mais je me plonge dans les ouvrages de Levinas sur l’accueil de l’autre et le rôle du visage dans cet accueil – et ceux de Derrida sur l’hospitalité. La paix ne commence-t-elle pas par cet accueil de l’autre, par « recevoir » (de) l’hôte ? Les représentations de la paix seraient-elles, d’une manière ou d’une autre, à chercher dans les visages, et donc, dans les portraits ?
La paix est intranquille
Dans les pas de Levinas, qui voulait faire de la paix le « premier mot » – le premier « oui » à l’autre et le premier langage –, nous recherchons des représentations de la paix qui ne soient pas une négation de la guerre mais qui échappent à son économie. Nous recherchons un langage de paix. La guerre est ordre et soumission ; elle instaure un « ordre de marche » et requiert discipline et obéissance (pourquoi tous les soldats ne désertent-ils pas ?). La paix, elle, se fonderait sur la liberté, l’insubordination et l’anarchie, selon le titre du livre d’Aïcha Liviana Messina (L’anarchie de la paix. Levinas et la philosophie politique, CNRS éditions, 2018). La paix est intranquille. La paix n’est pas, dit Levinas, « la paix bourgeoise de l’homme qui est chez soi derrière des portes fermées » ; elle ne se conçoit pas sans l’autre et « ne saurait signifier la tranquillité sereine de l’identique » (Levinas, Altérité et Transcendance, 1995). La paix n’est pas « paisible » ; au contraire, elle est une intranquillité ; le face à face avec autrui, la rencontre de l’autre ne sont jamais tranquilles. L’accueil de l’autre trouble l’ordre de l’intérieur – l’ordre intérieur.
L’intranquillité des créateurs
Cette intranquillité, les artistes la savent et la vivent. Notre premier « autre » est celui qui est en nous, qui est nous, mais que souvent nous ne sommes pas prêts à accueillir. Cet autre en nous, les artistes l’utilisent comme matière première pour leurs créations. Fernando Pessoa, l’auteur du Livre de l’Intranquillité, pape de l’hétéronymie, est un exemple extrême de ce travail avec ses « autres intérieurs », puisqu’il finit par leur donner une identité propre, d’apparence distincte de lui-même, et même un style d’écriture. « Ce sont des créatures qui habitent de façon constante et parfaitement vivante ma vie intérieure. » « Je me demande même si cet espace intérieur ne sera pas une nouvelle dimension de l’autre. »
Plus généralement, c’est bien à l’intérieur d’eux-mêmes que la plupart des créateurs vont puiser leurs inspirations. JiSun Lee, artiste coréenne vivant à Paris, l’exprime ainsi à propos d’une œuvre vidéo à venir, intitulée i : s.
« Issue d’une double culture, à la croisée de l’Orient et de l’Occident et naviguant entre trois langues, je ressens cette richesse comme une ouverture mais aussi comme une source de trouble et de questionnement. L’entre-deux est mon territoire, un espace mouvant où les repères se recomposent sans cesse. Cette expérience personnelle sert de point de départ à une réflexion plus large sur la multiplicité en tant qu’essence du monde. La paix ne réside pas dans l’uniformité, mais dans l’acceptation du pluriel.
Dans un monde où les frontières, visibles et invisibles, façonnent nos identités, je continue à interroger la multiplicité des êtres qui cohabitent en nous : nos différentes facettes, nos héritages culturels, nos langues, nos intérêts, mais aussi les parts d’ombre que nous refoulons. Comment coexister avec nos propres contradictions, nos identités multiples et nos zones d’ombre ? Comment faire de cette diversité intérieure un espace d’harmonie plutôt qu’un lieu de tensions ?
Mon projet de vidéo propose une immersion dans ce dialogue intérieur où les fragments de l’être cherchent à s’unifier dans un fond tantôt personnel, tantôt universel. »
Les arts sont toujours premiers
Après une année entière consacrée au thème des « arts premiers », et un événement remarquable de clôture de cette année d’échanges le 10 février à la Sorbonne, Marie-Laure Desjardins a décidé d’embrasser ce sujet de la paix et de ses représentations. Vous qui lisez ArtsHebdoMédias, je me réjouis que vous nous écriviez, envoyez vos images, vos remarques, et je suis impatiente, tout au long de l’année qui vient, de découvrir comment la paix chemine en chacun, d’apprendre de ceux qui partageront avec nous leur pensée, de réfléchir ensemble…
Les arts sont donc toujours premiers. Selon Proust : « Le style de l’écrivain aussi bien que la couleur pour le peintre [permettent] la révélation de la différence qualitative qu’il y a dans la façon dont nous apparaît le monde, différence qui, s’il n’y avait pas l’art, resterait le secret éternel de chacun. » L’art a à nous révéler de la paix des secrets bien gardés. Il faudra revenir, aussi, à l’Histoire de l’art, et l’étudier. Les arts sont toujours premiers parce qu’ils sont l’une des concrétisations de l’éros freudien, du geste créatif, de la pulsion de vie – et donc de la paix ?
La poésie, langue de la paix ?
« Nous sommes les analphabètes de la paix », écrit encore Aïcha Liviana Messina. Pas tous… au-delà des artistes contemporains qui très souvent, à défaut d’images, utilisent le mot « paix » dans leurs œuvres (de Yoko Ono à Ai Weiwei), le livre de Colum McCann, Apeirogon, a été retenu par Thomas Berns comme « un hymne à la paix ».
Le langage serait-il premier pour représenter la paix ? Non pas pour l’expliquer, l’analyser, la critiquer, mais bien pour la représenter – serait-ce le langage ? L’accès à la parole serait-il la condition même de la liberté, alors que le silence du langage permettrait l’effacement du sujet par l’autorité, effacement qui conditionne toute « déclaration de guerre » ? La poésie pourrait-elle être la langue de la paix ? La poésie qui se soustrait aux règles de la grammaire, du vocabulaire, des temps, qui redéfinit à chaque fois ses propres règles rythmiques, la poésie intranquille qui communique (qui fait communauté) au-delà même des « langues » ?
Le soin, le care
Le soin, le care, notion médico-sociale, implique l’autre et son accueil dans le cadre de la relation particulière du soignant (care-giver) au soigné. Le care médical/psychologique entre toujours en tension avec le care politique, car les moyens du premier dépendent en partie de la volonté du second. Cette tension, et le souci de l’autre, pour intranquilles qu’ils soient, pourraient participer au fondement d’une paix sociale plus riche, reposant sur la prise en compte et le care de chaque « autre », un à un. Les œuvres, les artistes, qui travaillent sur le care, représentent-ils en réalité la recherche d’une forme de paix ?
L’artiste sculptrice Rachel Labastie est aussi poète. Extrait d’un long poème qu’elle vient d’écrire et qui sera publié le 29 mars 2025 sur art-critique.com, et qui parle de poésie et de soin :
Poètes, architectes dont les mots sont les briques
d’un temple intangible, héros, passeurs qui œuvrent
à édifier des contre-forces face à la brutalité du monde.
Ils ont construit, ils construisent encore.
Ils restaureront pour toujours ce sanctuaire.
Réparateurs, aidants, dont les gestes et les soins
sont le ciment fragile de nos civilisations,
ils bâtissent de frêles mais indispensables remparts
à l’inhumanité. Ils ont construit, ils construisent encore.
Ils restaureront pour toujours ces citadelles.
Vous voulez la paix ? Créez l’amour
Ainsi disait Victor Hugo dans Choses vues. Avec cette affirmation, l’immense écrivain, poète, politologue, artiste …, fidèle à lui-même et à ses engagements, se situe bien loin de la belliqueuse, l’illusoire maxime « Si vis pacem para bellum » (« Si tu veux la paix, prépare la guerre ») : qui deviendrait donc, Si vis pacem, para amor. Penser, représenter la paix, ce serait donc en réalité penser, représenter l’amour ? Mais quel amour ? L’Amor mundi d’Hannah Arendt ? L’amour, l’agapé, l’amitié ? L’entraide et le partage ? L’amour chrétien tel que représenté par les sublimes Mères à l’enfant de la Renaissance – toutes croisades définitivement oubliées ? Il est vrai que parfois l’ocytocine (l’hormone dite de l’attachement), semble sourdre de ces représentations d’amour maternel, et peut-être est-ce bien elle qui génère l’attachement à la vie, à sa poursuite, et donc l’amour des enfants ? La question de l’amour nous ouvre évidemment un immense champ d’investigation – un chant d’investigation, un champ de blé… Trouverons-nous dans ce champ les représentations de la paix qui nous manquent encore ?
Inventer la paix
Finalement, comme le disent Wim Wenders et Mary Zournazi dans leur livre, Inventer la paix : un dialogue sur la perception (Inventing peace: a dialogue on perception, Tauris & Co., 2013), il faut « inventer, créer des images, des rites, des rituels qui, à un niveau fondamental, fournissant les conditions de la paix au sens littéral du terme » – comme les anges de Wim Wenders ? Pour imaginer la paix, il nous faut de nouveaux récits, de nouvelles images, des monuments de paix, et peut-être des jeux vidéo inédits : des jeux vidéo de paix qui seraient plus passionnants, plus excitants, plus addictifs encore que les jeux vidéo de guerre et qui, demain peut-être, inonderaient le marché et donneraient aux kids du monde entier le désir de devenir des héros de paix.
Inventer la paix, et la rendre désirable.
Il nous va falloir décupler notre imagination.
Lorsque les créateurs l’auront (ré)inventé, l’art de la paix pourrait peut-être renouveler jusqu’à l’art de la politique. Et la pensée de la paix, renouveler la pensée politique.
Image d’ouverture> JiSun Lee, extrait de la vidéo Voix de Rêve, 2024. ©JiSun Lee. Courtesy Analix Forever

