Les festivités textuelles des 16 ans d’ArtsHebdoMédias sur le thème « Représenter et penser la paix » se poursuivent aujourd’hui avec i : s de JiSun Lee. L’artiste coréenne, installée à Paris, qui s’exprime tant par la vidéo, le dessin, la photographie, la musique, le texte ou l’animation, part de sa pratique et de ses sources d’inspiration privilégiées – le temps, la mémoire, l’anonymat, le « i », le fragment, le point-ligne-plan ou encore l’oubli – pour penser la paix et la représenter. Elle nous livre ici son projet.
Dans un monde où les frontières, visibles et invisibles, façonnent nos identités, je continue à interroger la multiplicité des êtres qui cohabitent en nous : nos différentes facettes, nos héritages culturels, nos langues, nos intérêts, mais aussi les parts d’ombre que nous refoulons. Comment coexister avec nos propres contradictions, nos identités multiples et nos zones d’ombre ? Comment faire de cette diversité intérieure un espace d’harmonie plutôt qu’un lieu de tensions ? Les minuscules tensions qui donnent lieu à des violences spontanées, répétitives, voire permanentes ?

Mon projet de vidéo intitulé i : s propose une immersion dans ce dialogue intérieur, où les fragments de l’être cherchent à s’unifier dans le fond tantôt personnel, tantôt universel. Issue d’une double culture, à la croisée de l’Orient (Corée) et de l’Occident (France), et naviguant entre trois langues, je ressens cette richesse comme une ouverture mais aussi comme une source de trouble et de questionnement. L’entre-deux est mon territoire, un espace mouvant où les repères se recomposent sans cesse. Cette expérience personnelle sert de point de départ à une réflexion plus large sur la multiplicité en tant qu’essence du monde. Dans le cercle familial ou professionnel, dans les événements sportifs ou les conflits politiques, en nous, comme autour de nous, la coexistence est un défi permanent. La paix ne réside pas dans l’uniformité, mais dans l’acceptation du pluriel.

L’intitulé de la vidéo, i : s, qui évoque à la fois l’individuel et le multiple. Le « i » peut faire penser à l’identité, à l’individu, à l’instant, tandis que le « s » au pluriel renforce l’idée de fragmentation et de diversité. C’est le jeu de mot que je continue pour mes vidéos i : one, i : none, i : gone, i : remember, i : dream, i : n the story, i : m home… Sur le plan formel, i : s sera réalisée, séquence par séquence, avec une articulation fluide entre prises de vues réelles et animation. Sur des visages et paysages filmés, l’animation interviendra comme une extension du réel, venant créer une continuité entre les différents états de l’être. Parfois discrète, parfois plus marquée, elle incarnera ces passages entre les dimensions conscientes et inconscientes, entre l’identité figée et l’identité mouvante. Une forme déjà expérimentée pour Voix de Rêve (2022). Le projet me permettra d’aventurer la technique de réalisation plus profondément et plus subtilement.

La composition sonore jouera également un rôle essentiel. La voix avec sa présence sonore, musicale, physique, sexuelle, linguistique et poétique, est le matériau principal de mes œuvres vidéo. L’écho des différentes langues, des respirations et des silences dessinera un paysage sonore où la multiplicité devient texture, rythme et vibration.
Au fil de la vidéo, l’individuel glissera vers l’universel. Ce qui semble d’abord intime (les conflits internes, les doutes, les tensions entre plusieurs facettes d’un même être) finira par refléter le monde extérieur. L’altérité en soi devient un miroir de l’altérité dans l’espace social, et le territoire mental rejoint le territoire collectif. À travers cette œuvre, il s’agit d’interroger la paix non pas comme un état figé, mais comme un équilibre en mouvement, une négociation permanente entre ce qui nous compose et ce qui nous entoure.
i : s est ainsi un corps qui représenterait notre tentative permanente de trouver l’équilibre dans la pluralité, dans le cycle de la Nature pour une répartition des poids, des puissances, des pressions et des énergies. À travers mon langage audio-visuel, cette vidéo dansera entre le visible et l’invisible, le personnel et l’universel, le chaos et l’harmonie.

Pour en savoir plus sur l’œuvre de JiSun Lee, cliquer.
Image d’ouverture> Paix Singulières. ©JiSun Lee









