Ce texte s’inscrit dans cette interrogation fondamentale, en déplaçant la question de la paix vers des territoires rarement convoqués : ceux du rituel, du cosmos, de l’invisible et de la relation entre les humains et les forces primordiales. Artiste de l’écoute et de l’impermanence, Guillaume Barth développe depuis plus d’une décennie une œuvre-processus, nourrie par les cultures premières et les savoirs vernaculaires. Ses projets prennent forme dans la rencontre avec des communautés, des paysages et des cycles naturels, au point que l’œuvre, chez lui, n’est jamais un objet clos, mais un acte partagé, inscrit dans la durée et la mémoire collective.
Cette démarche trouve une expression particulièrement forte dans le projet Elina, initié en 2013 avec les Aymaras de Bolivie, au cœur du salar d’Uyuni. Pensée comme une offrande fragile au territoire, Elina fut une sculpture de sel promise à la disparition, sublimée un instant par l’eau avant de se dissoudre. De cette apparition éphémère est née une poétique de la perte et de la persistance : l’œuvre subsiste non dans sa matérialité, mais dans l’image, le récit, le lien. Présentées actuellement au Domaine de Chaumont-sur-Loire, les photographies d’Elina témoignent de cette vision suspendue, entre Terre et Ciel, entre geste humain et forces naturelles. C’est dans le prolongement de cette expérience fondatrice que s’inscrit le texte proposé ici. En relatant un projet récent associant rituel aymara, transmission radio et observation scientifique du Soleil, Guillaume Barth ouvre un espace de pensée où la paix s’adresse, se transmet, se confie. Un message lancé vers l’astre du jour, porteur d’amour et d’attention, devient alors un acte symbolique : une tentative de réharmonisation, un geste de reliance entre les humains, le cosmos et le vivant. Ce texte publié dans le cadre des festivités textuelles d’ArtsHebdoMédias « Représenter et penser la paix » suggère que toute forme de paix commence par un acte d’attention adressé au monde.
Aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours eu des pensées et de mots heureux pour le soleil. Début 2025, j’ai organisé une expédition pour retourner à Tahua en Bolivie et honorer la promesse faite dix années plus tôt de rapporter les images réalisées lors de l’apparition de la planète Elina. Le livre du projet Elina 2013-2015 a été traduit dans la langue Aymara et offert aux villageois. Des retrouvailles pleines d’émotions partagées avec l’ensemble de la communauté.
Jillicu Malicu, chef de l’autorité traditionnelle, m’a alors invité à participer à la cérémonie Wilkakuti durant laquelle les Aymaras célèbrent le Soleil et le nouvel an andin lors du solstice d’hiver (21 juin dans l’hémisphère Sud). Cette invitation a réveillé en moi une idée lointaine, celle d’un message à adresser au soleil et découvrir l’importance de ce rituel m’a donné envie de développer un projet artistique dans ce sens.
Révéler l’invisible par les ondes radio
Dans le courant de l’année 2024, de passage en France, j’imagine comment raconter par un moyen artistique le potentiel de la prière. Durant ce séjour, je rencontre deux amis et de nos échanges naît l’idée de mettre en place un dispositif pour envoyer un message au soleil et d’en observer la réception.
Olivier Schmitt, ami de longue date est ingénieur en électronique et passionné de radiotransmission.
Je l’interroge sur son hobby et il m’explique qu’il fait partie d’une association où sont, entre autres, fabriquées des antennes dans le but d’émettre des messages radio et de communiquer avec les radios amateurs dans le monde entier.
Je comprends alors que l’utilisation de certaines fréquences dépend d’une réglementation stricte car il y a toutes sortes d’applications. Il m’indique, que dans la période d’activité solaire haute (cycle de 11 ans dont le pic était en 2023-2024), c’est une aubaine pour les radioamateurs car lorsqu’une éruption solaire se produit, elle peut ioniser davantage les couches de l’ionosphère ce qui augmente considérablement la réflexion des ondes radio.
La semaine suivante, par un heureux hasard, je rencontre un physicien à la retraite, Claude Rietsch, qui est passionné d’observation astronomique et qui s’intéresse particulièrement à l’activité du Soleil. Il m’informe sur le spectographe, cet outil de prise de vue qui permet de fixer les différentes couches gazeuses du soleil. Je suis impressionné par la complexité du dispositif mais encore davantage par le résultat : différentes prises de vue de l’astre dans les longueurs d’onde du Calcium, de l’Hélium, de l’Hydrogène.
Toujours par sérendipité, dans les jours qui suivent, j’écoute la radio en bruit de fond dans mon atelier et une émission parle de la possibilité d’observer les masses d’hydrogène dans le cosmos. En astronomie l’expression « raie à 21 cm » désigne la raie spectrale en émission de longueur d’onde égale à 21 cm dans le vide, et donc détectée dans le domaine des ondes radio. La raie de 21 cm fut découverte par Harold Ewen et le prix Nobel de physique Edward Purcell en mars 1951.
Je n’écoute qu’à moitié faute de comprendre l’ensemble des explications techniques du présentateur mais j’y repense avant de me coucher. Au réveil, surgit une question : puisque l’on peut observer la quantité d’hydrogène dans le cosmos grâce à certaines ondes radio, serait-il possible d’envoyer un message avec les mêmes fréquences en direction de notre astre préféré, qui est majoritairement constitué d’hydrogène ?
J’interroge à nouveau mon ami Olivier qui s’intéresse au défi technique et qui pense avoir théoriquement une idée d’expérimentation. Je propose parallèlement à Claude de faire la captation et nous organisons conjointement le projet Merci le soleil, que je décide d’activer symboliquement au moment de la cérémonie du soleil le 21 juin 2025 avec mes amis aymaras sur l’Ile au cactus, Isla Incahuasi, au milieu du grand désert de sel, le Salar de Uyuni, en Bolivie.
Wilkakuti, le retour du soleil
Chaque année les communautés aymaras de la région du Salar se retrouvent sur l’Isla Incahuasi (la maison de l’Inca) située au milieu du désert de sel pour célébrer le nouvel an andin. Le Wilkakuti signifie « le retour du soleil » en aymara. Il coïncide avec le solstice d’hiver, le 21 juin dans l’hémisphère Sud. Il représente le début d’un nouveau cycle agricole et spirituel.
Dans cette tradition ancestrale, des offrandes pour la pachamama sont préparées. Les participants se réunissent pour célébrer le Soleil et veillent toute la nuit sous les étoiles en attendant l’aube, où aux premières lueurs l’on tend les paumes des mains vers le soleil levant.

A l’heure où le soleil s’est levé en Bolivie, il était 12h54 en France avec un ciel bien dégagé en ce premier jour de l’été de notre hémisphère. C’est à ce moment précis qu’un message radio a été envoyé en direction du Soleil à l’aide d’une antenne prévue à cet effet. Il faut 8 minutes et 33 secondes pour que les ondes atteignent leur objectif. Entre à 13 h 03 et 13 h 11min 33 s, nous avons pu photographier l’activité de l’hydrogène de notre astre célébré.
Un message de paix transmis au soleil par des penseurs et des sages
Le succès de l’expérience a été expliqué après la cérémonie à mes amis aymaras auxquels j’avais laissé la surprise de mon projet. Ils ont été d’autant plus curieux et enthousiastes que le culte voué par les peuples andins à l’astre du jour remonte à leur origine. La directrice du Musée National d’Art de La Paz, à laquelle j’ai expliqué l’expérience juste après la cérémonie, m’a encouragé vivement à développer encore le projet.
Il y a toujours une part spirituelle et secrète dans chacune de mes aventures. Ces mystères ont été nourris par des rencontres avec des hommes de tous les continents que j’ai eu la chance de côtoyer au fil des années : Innus (Québec), Hopis (Arizona), peuples de l’Amazonie (Brésil), Soufis (Iran), Ndokis (Congo), Tsaatsan (Mongolie)…
Cette dimension est corrélée aux échanges avec des amis artistes, des philosophes, des scientifiques qui portent tous la même envie d’agir pour rétablir les équilibres et la paix. Il me semble alors évident de poursuivre le projet et d’inviter les représentants des communautés autochtones à enregistrer leur message pour s’adresser au Soleil avec humanité. Ce projet se poursuit donc avec une série de portraits mais aussi avec l’Observatoire de Paris Meudon pour la prochaine captation d’un message pour le Soleil.
Image d’ouverture> Wilkakuti, 21 juin 2025, nuit de veille durant la cérémonie du soleil, communauté de Tahua en Bolivie.
Les autres textes de la série « Représenter et penser la paix »>
Guerre & Paix : les deux faces du même mythe d’Hervé Fischer
Les anges terribles d’Olivier Kaeppelin de Marie-Laure Desjardins
L’exposition comme outil de paix de Kit Messham-Muir
Serwan Baran – Rouge comme la paix de Catherine Mathis
La paix : une abstraction et des réalités de Gérard Pelé
Parfum de paix d’Annick Le Guérer.
Mer et paix de Cécile Croce.
La paix en tant que perception de Marcin Marcin Sobieszczanski.
Imaginer l’harmonie entre les hommes et les IA d’Hugues Dufour.
Au nom de l’art, nous demandons la paix avec le vivant de Loïc Mangin.
Guerre et Paix : couple indissociable de Dina Germanos Besson.
JiSun Lee ou la paix comme un équilibre en mouvement de JiSun Lee.
Représenter et penser la paix ? de Barbara Polla.

