LABOTIV entre saisissement et trouble

Fondé en 2016 par Claire Clelia Baldo et Piero Viti, LABOTIV développe une pratique à la croisée de la photographie, de l’écriture, de la performance et de l’installation. Entre Paris, Rome et Venise, le duo explore les questions de la mémoire, de l’identité et des transformations de la figure humaine. Leurs images interrogent ce qui se joue dans les marges du visible. Les deux artistes reviennent sur l’origine de leur démarche et sur l’ouvrage Devenance, récemment publié par Corridor Éléphant, partenaire d’ArtsHebdoMédias.

Corridor Éléphant. – Comment est née l’idée de ce livre ?

LABOTIV. – Ce livre rassemble huit années de création à deux. Une complicité née avec la création de LABOTIV en 2017, devenue au fil du temps un échange vivant entre nos regards. LABOTIV n’est pas issu d’un projet défini, mais d’un élan simple : créer ensemble, faire exister un lieu où deux sensibilités puissent se rencontrer sans se confondre, évoluer sans se dissoudre, s’ouvrir l’une à l’autre. La photographie s’est imposée sans que nous cherchions à nous y définir. Nous avons suivi ce qui, dans la lumière, répondait à nos parcours. Nos chemins viennent d’ailleurs, de la peinture, du dessin, du théâtre, du graphisme. Peu à peu, la photographie est devenue un territoire poreux, capable d’accueillir ces héritages et de les faire dialoguer. Un langage parmi d’autres, qui a traversé ces années partagées sans jamais les enfermer. Par elle, nous avons exploré le corps comme on explore un paysage intérieur, non pour le fixer mais pour en éprouver les transformations. Ce que nous appelons « identité » nous apparaît souvent comme une illusion stabilisée, une figure que l’on apprend à maintenir face au monde. Nous avons déplacé notre attention vers les fissures, les glissements imperceptibles, ces instants où le visage cesse d’être affirmation pour devenir seuil, lorsque les contours se troublent et que l’être se dédouble, laissant apparaître d’autres présences. En relisant ces années, un fil invisible nous est apparu : la recherche d’une élégance essentielle, non décorative, mais née lorsque les certitudes vacillent et que ce qui restait invisible affleure. Devenance porte cette traversée. Il laisse entrevoir notre façon d’être au monde et dans l’art, demeurer dans cet espace vulnérable où la forme se défait et où peut surgir une beauté discrète, pourtant nécessaire.

Verena’s Dance, Claire Baldo. © LABOTIV

Les modèles qui se sont prêtés à vos créations sont tous artistes, est-ce un hasard ?

Ce n’est pas un hasard, même si rien n’a été décidé à l’avance. Fatica marque le véritable commencement de notre aventure photographique, à la suite de l’invitation d’Andrea Pagnes (VestAndPage) lors de la Venice International Performance Art Week. Nous avons été plongés dans un univers où le corps n’était pas représentation, mais engagement réel. Les conditions étaient exigeantes : peu de temps, des espaces contraints, une intensité physique et émotionnelle presque brûlante. Il fallait regarder vite, ressentir sans distance, entrer dans la vibration de ces performances. Fatica, mot d’origine latine évoquant la fatigue, l’effort noble, le travail comme épreuve, est devenu le fil de cette expérience. Les corps portaient en eux cette tension. Ce n’était pas une pose, mais une endurance, un geste dicté par la nécessité. Cette immersion a déplacé notre perception et nous a appris à chercher une beauté née de l’effort, de la fragilité, du tremblement. Avec Diptych, la relation a pris une autre dimension, plus intime, plus inscrite dans la durée. Pour Piero, Venise, ville de son enfance, demeure le cœur d’un tourbillon artistique qui l’a façonné. Pour moi, c’est la continuité d’un parcours partagé entre Rome et Paris, auprès d’architectes, de peintres, de sculpteurs, de scénographes, d’écrivains. Ces figures avaient peuplé nos enfances et nourri nos regards. Les voyages en Europe ont prolongé ce mouvement. Chaque diptyque est né d’une relation, d’un temps accordé. Nous ne cherchions pas un titre, mais une présence : des êtres habités par une nécessité intérieure, traversés par le doute et l’élan, toujours confrontés à ce que signifie créer aujourd’hui. Ce qui nous relie tient peut-être à cette position instable que nous partageons : être entre plusieurs mondes, entre plusieurs langages, questionner sans cesse le sens de la création. Dans un univers saturé d’images, nous cherchons encore ce qui résiste, ce qui engage le corps et met en jeu quelque chose de vital : poursuivre, au milieu du tumulte, une forme de justesse et d’élégance.

Diptych, Sara Simeoni | Claire Baldo. © LABOTIV

Comment concevez-vous le morphing sur vos images ? Peut-on apparenter cet acte photographique à une performance ?

Ce qui peut apparaître comme une transformation ne relève pas d’un procédé ajouté après coup. Il naît d’une présence réelle. Lorsque je photographie, je me tiens au plus près du modèle. Nous cherchons ensemble un mouvement. Le geste se répète, se déplace, s’efface. J’oriente la lumière comme une matière à modeler. Peu à peu, une danse s’installe, parfois proche de la transe, où le temps se suspend. L’appareil glisse en arrière-plan. Ce qui se révèle naît à deux, en confiance. Les flous, les superpositions, les frôlements sont les traces d’un moment vécu. Pour Piero, la métamorphose passe par un travail patient de clarté et d’ombre. Il compose avec une source unique, constante, semblable à la fenêtre d’atelier de Rembrandt qui ouvrait un puits lumineux continu. Cet éclairage modèle les volumes et révèle la couleur comme une matière picturale. Entre ses doigts, l’appareil se tient comme un pinceau invisible, chargé de nuances. Il compose l’image comme on construit un tableau. Peut-on parler de performance ? Peut-être, si l’on entend par là un engagement réel dans l’instant. Le modèle ne pose pas : il prend part à un acte commun. Ce qui demeure n’est pas une mise en scène, mais l’empreinte d’une intensité conjointe. Nous ne cherchons pas à modifier un corps. Nous tentons d’être attentifs à ce qui, en lui, s’ébauche déjà.

Diptych, Simeoni Viti. © LABOTIV

Vos portraits montrent au-delà de la matière, pourquoi avoir choisi la photographie comme mode d’expression ?

Nous n’avons pas choisi la photographie. Elle s’est imposée comme une nécessité discrète. Peut-être parce qu’elle se tient dans cet espace fragile entre présence et disparition. Elle enregistre le réel et, dans le même geste, le fait vaciller. Elle capte un corps, un visage, une matière, tout en laissant filtrer autre chose : une vibration, une hésitation, une faille. La peinture imprime, le théâtre traverse le temps, la danse s’évanouit. La photographie retient l’instant tout en conservant son trouble. Elle est à la fois trace et apparition. Nous aimons cette tension. Elle correspond à notre manière d’habiter le monde, en restant attentifs à ce qui se joue entre la forme et ce qui l’excède. Si nos portraits semblent aller au-delà de la matière, c’est peut-être parce que nous cherchons moins à montrer qu’à révéler, non un ailleurs spectaculaire, mais la fragilité même de ce qui est là. La photographie nous offre cela : un lieu où le visible peut devenir passage.

Devenance de LABOTIV, éditions Corridor Éléphant

Infos pratiques> Devenance de LABOTIV, éditions Corridor Éléphant, 98 pages et 67 photographies. Format 21 x 15 cm. Prix : 39 €. Site de LABOTIV.

Image d’ouverture> Fatica, Franko B. © LABOTIV