Dans le cadre des festivités textuelles « Représenter et penser la paix » lancées en 2025 par ArtsHebdoMédias, Marcin Sobieszczanski livre Obus à fragmentation, un extrait de son recueil de micronouvelles (à paraître). À travers le regard d’un enfant observant un pigeon, puis le souvenir d’un voyage au Delta du Danube – aujourd’hui proche des zones ravagées par le conflit russo-ukrainien –, il explore la manière dont la perception de l’espace et du temps façonne notre compréhension des événements. Entre innocence, mémoire sensible et brutalité de l’histoire, la paix apparaît non comme un état acquis, mais comme une construction fragile, à réinventer et défendre sans cesse.
Ce texte provenant du recueil de micronouvelles Obus à fragmentation (à paraître) met en relief l’expérience fondatrice de perception enfantine face à la succession des événements, tantôt violents et brusques, tantôt pacifiques et apaisés. Un enfant rencontre un oiseau et se rend compte que ce que l’animal perçoit comme la paix, les adultes auraient tendance à l’appréhender comme la guerre. A la différence des récits exploitant la force « ontologique » du langage, la situation narrée ici fonde le réel sur les processus conjugués de la vision spatiale et de la compréhension temporelle. Le réel et sa signification ne sont donc pas donnés à l’avance mais se gagnent à force de les appréhender…
Le résultat diffère selon l’âge. Si l’espace est traité d’une manière similaire depuis la vie fœtale jusqu’à la vie adulte, le temps progresse à travers des événements qui se rangent dans la conscience par leur primauté et leur postériorité – c’est ce qu’on appelle la mémoire, où les éléments premiers ne bénéficient pas des suivants, mais à l’envers, les suivants bénéficient des premiers.
Cette approche contrastive révèle que l’enfant observe d’une manière immersive. Mémorisant ce qui advient pour la première fois, il ne peut pas être dans la sélection temporelle qui arrive seulement avec l’âge. Ce défaut est aussi le pont qui le relie au phénomène évolutionnel : les temps psychologiques des différentes espèces sont plus ou moins proches du temps universel, l’hominidé adulte s’en écartant le plus…
En l’espace de cinquante ans, le même territoire, ici le Delta du Danube, actuellement proche de quelques kilomètres du théâtre des opérations dévastatrices de la guerre russo-ukrainienne, change « ontologiquement ». Par l’effort de l’anamnèse, le texte permet de vivre l’actualité à la manière perceptive de l’enfance dans les yeux des adultes dont la sagesse consiste à ne pas sacrifier l’espace qui immerge au profit du temps qui individualise.
A la paix, à la guerre
Enfant, j’observais un pigeon évoluer sur la chaussée. Les voitures passaient, l’oiseau s’envolait et, aimanté par quelque chose d’invisible, un morceau de tissu organique sans doute, revenait sur la même portion de la route. Décidément il s’était choisi un endroit peu commode pour ses desseins…
Des filles studieuses en petit groupe sont passées à côté de moi, je me suis alors rendu compte que j’avais raté la partie matinale de l’école, les maths bien sûr, le thème : la leçon inaugurale des statistiques. Rien de perdu pourtant, puisque je venais de découvrir une chose étonnante, le hiatus entre le calcul de la durée entaché de psychologie individuelle et l’écoulement du temps objectif, rien que ça !
De retour de la deuxième leçon, le pigeon n’était pas là, sa carcasse non plus. Je l’ai attendu patiemment et l’expérience s’est reproduite. Doté du bagage nécessaire qui m’avait été enseigné par le maître, je me suis attelé à la question avec les outils appropriés, autrement dit avec la montre empruntée à mon frère et un cahier de notes. Le résultat a été éloquent, en mesurant le temps passé par le volatile sur la partie exposée de la chaussée, en comparaison avec la durée moyenne du cycle de ses retours sur le site, la probabilité de se faire écraser était infime…
Autrement dit, le pigeon vit dans un autre temps subjectif que nous. Le sien s’accommode plus que le nôtre avec le temps universel. Et cette année-là, mes parents ont récompensé mes bons résultats scolaires par une excursion sur le Delta du Danube. Un hôtel ouvert au public international nous accueille, on y consomme des viandes avec des sauces jamais goûtées auparavant et durant les soirées rafraîchies par la brise de la mer, on écoute une fille de 14 ans, une Française qui joue du piano. L’été du premier amour est aussi l’été de la première lecture sérieuse, Le Don paisible. L’histoire d’une femme mariée à un agriculteur d’âge mûr et qui le trompe une unique fois avec un jeune garçon dont le souvenir va hanter les nuits de l’épouse adultère jusqu’au bout de sa vie. C’est le temps de la paix, où l’époux bat sa femme presque quotidiennement tout en travaillant ses champs dans une parfaite symbiose conjugale.
La Française est partie et son image est devenue rémanente, il ne faut plus rester là, bougeons, dis-je à mes parents. L’Ukraine ? Oui, allons voir de nos propres yeux le fief des Cosaques du Don ? C’est le temps de la guerre dans mon roman lu sur le siège arrière lors de longues traversées, tantôt sur des routes interminables, où on sèche le blé en l’honneur du Communisme, tantôt sur des ferrys suivis d’une épaisse fumée noire. Et puis stop, deux policiers qui ne se laissent plus soudoyer braquent vers notre petit véhicule leurs immenses fusils d’assaut en vociférant un « niet » définitif. Cette route ne sera plus la nôtre, trop dangereuse. Elle sera désormais le théâtre des manœuvres militaires, c’est la guerre. Grigori a l’occasion de sauver la vie du mari de sa maîtresse et la violence conjugale s’arrête là. La vie revient dans ses ornières.
Comme aimanté par une injonction invisible, je suis de retour aujourd’hui dans le Delta et on s’installe avec nos amis français sur un ancien bateau de transport de troupes reconverti en tourisme de l’insolite. Une alerte nous réveille, affichant sur nos téléphones l’annonce d’un danger imminent dans le ciel roumain. Pourtant, nous demeurons là, à une quarantaine de kilomètres de la frontière ukrainienne et la guerre semble être contenue sur cet autre territoire, suffisamment lointain pour dormir tranquille.
D’où vient alors cette aura lumineuse visible toute la nuit de l’autre côté du bras danubien ? L’ex-marin qui tient le gîte nous éclaire promptement : ce sont les drones russes, ils tombent ici tout le temps et parfois provoquent des incendies de roseaux, il en repousse de nouveaux, le temps de promener les touristes sur ces canaux improvisés. Ici, c’est la paix !

Commentaire de l’auteur concernant les images> « Il s’agit du navire Turgut S, qui a fait naufrage près de Sulina, naviguant sous le pavillon de la Géorgie. Cette épave devenue une attraction touristique en dit long sur l’ambiance régnant à la frontière entre la Roumanie et l’Ukraine. Officiellement, l’unité a coulé suite au mauvais temps, officieusement à cause du niveau d’alcoolémie de l’équipage, mais sous-officieusement… à cause d’une autre épave qui gît au fond, celle d’un bateau russe victime d’une mine flottante posée par les Russe-eux-mêmes… Tout dépend de la perception que l’on en a… » ©Marcin Sobieszczanski
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