Au nom de l’art, nous demandons la paix avec le vivant

Et si la paix ne se décrétait pas seulement entre les humains, mais s’inventait aussi dans notre manière d’habiter le monde, de regarder une plante, un animal, un paysage ? Et si les œuvres d’art, en dialoguant secrètement avec les savoirs scientifiques, ouvraient des voies inattendues vers une attention nouvelle au vivant ? Dans cet article, Loïc Mangin* nous invite à déceler de petites histoires de science tapies au creux de nombreuses œuvres d’art. Ce faisant, il propose de penser la paix comme un processus de réajustement, de réparation, de reconnaissance de la fragilité et de la complexité du monde vivant. Un geste à la fois poétique et politique, à rebours du spectaculaire, qui redonne à l’art sa puissance de réconciliation. Ce texte est publié dans le cadre des festivités textuelles déclarées pour les 16 ans d’ArtsHebdoMédias sur le thème « Représenter et penser la paix ». Que la lecture commence !

Pourquoi le coquelicot de Monet n’existe plus ? Pourquoi le corail défie les mathématiciens… et les amateurs de crochet ? Pourquoi le castor est un exemple à suivre ? Pourquoi des artistes sont-ils à l’origine de la première réserve naturelle au monde ? Bien des œuvres d’art recèlent en leur cœur une petite histoire de science qui ne demande qu’à être racontée. Ce faisant, ces peintures, sculptures, photographies… offrent une nouvelle façon d’aborder le vivant dans toute sa diversité, sa complexité. Et c’est une occasion de prendre conscience de la fragilité de celui-ci et, plus encore, d’ouvrir des pistes pour mieux le préserver, pour lui manifester de nouveaux égards. En bref, pour faire la paix avec lui.
Commençons donc par évoquer Vermeer. De lui, on connait beaucoup de portraits, dont la célèbre Jeune Fille à la perle ou encore La Laitière, souvent des vues intérieures, mais ce qui nous intéresse ici est une scène tout autre, « plus beau tableau du monde » selon Proust, l’emblématique Vue de Delft. Souvenez-vous dans La Prisonnière, l’écrivain Bergotte décide d’aller voir l’œuvre « qu’il adore et croît connaître très bien ». Cependant, des détails attirent son attention. Il distingue « pour la première fois des petits personnages en bleu, que le sable était rose, et enfin la précieuse matière du tout petit pan de mur jaune ». Une vive émotion l’étreint, le plonge dans des abymes de perplexité. Quand soudain, « un nouveau coup l’abattit, il roula du canapé par terre où accoururent tous les visiteurs et gardiens. Il était mort. » La voilà la piste à suivre ! Traquer de petits pans de mur jaune comme autant de portes vers des histoires de science qui, à l’inverse de Bergotte, nous nous rapprocherons du vivant, dans son ensemble.

Vue de Delft, Johannes Vermeer (1632 – 1675), huile sur toile, 1660-1661. Collection Mauritshuis, La Haye. Wikimedia Commons

Revenons au tableau. Nous sommes en dehors de la ville, sur le port fluvial. Au premier plan, des bateaux sont amarrés. Sur la gauche, une barge pour passagers s’apprête à descendre le canal pour rejoindre Rotterdam, puis le Rhin… Et sur la droite, deux embarcations en cours de réparation : les mats de l’arrière sont défaits tandis que ceux de l’avant sont en cours de démontage. Voilà notre « petit pan de mur jaune ». Pourquoi ? Parce que ces bateaux sont dédiés à la pêche au hareng… Pendant très longtemps, cette dernière a été l’apanage des Norvégiens, beaucoup plus au nord. Mais à la suite d’un refroidissement climatique, un petit âge glaciaire, la situation a changé. On retrouve la trace de cet événement, notamment, dans les paysages hivernaux de Pieter Brueghel l’Ancien, qui peignit le premier en 1565. Ce type de représentations était rare avant 1550, quand régnait encore l’optimum climatique médiéval, caractérisé par un climat doux
Toujours est-il que les glaces et les frimas de l’Arctique sont descendus, ont repoussé les bancs de harengs vers le sud, les pêcheurs hollandais se sont adaptés à cette nouvelle manne, ont armé des bateaux dédiés à cette ressource halieutique, des harenguiers, tels que ceux peints par Vermeer. Voilà comment le « plus beau tableau du monde » recèle une histoire de science !
Même si, comme Bergotte, nous pensons bien connaître une œuvre, il se peut qu’en réalité quelques détails nous échappent, et parmi eux, ceux qui conduisent vers un peu de science. Là, nous avons un exemple avec la climatologie, une science qui planera comme une ombre sur les temps qui suivront, car le vivant subit les effets de la crise climatique actuelle : personne n’est épargné, qu’il s’agisse des animaux, des végétaux, des écosystèmes.

Une histoire de chapeau

Poursuivons avec un autre Vermeer, L’Officier et la Jeune Fille riant. Que voit-on ? Un homme, avec un chapeau. Nous sommes aux Pays-Bas, vers 1658. Les Provinces-Unies (leur ancien nom) sont en paix et les militaires, de retour à la vie civile, ont tout loisir de conter fleurette. À cette époque (milieu du XVIIe siècle), tous les Hollandais arboraient un couvre-chef, du simple bonnet mou, nommé klapmuts, au plus prestigieux chapeau, tel celui de l’officier du tableau. L’objet était en feutre, une étoffe constituée de différents poils d’animaux, celui du castor étant le plus recherché. Pour être à la mode, tout individu de haut statut social se devait d’avoir un chapeau fabriqué avec ce dernier.
Jusqu’au XVe siècle, on a utilisé des castors d’Europe occidentale, mais l’animal fut victime de son succès et de la disparition de son habitat naturel. On se tourna alors vers les castors scandinaves. Les mêmes causes produisant souvent les mêmes effets, les castors et les chapeaux confectionnés avec leur toison disparurent. Au XVIe siècle, les chapeliers n’eurent plus à leur disposition que le feutre de laine, un matériau plus grossier. On ajoutait parfois des poils de lapin, pour faciliter l’agglomération, mais le feutre obtenu était fragile. La situation changea à la fin du XVIe siècle quand se développa le commerce avec les Amérindiens, qui fournirent aux Européens non pas les mêmes castors, mais une espèce voisine. Le Français Samuel de Champlain (1567-1635) fut l’un des précurseurs de ce marché. Quand les premières peaux arrivèrent en Europe, la demande explosa provoquant le renouveau de l’accessoire. Tandis que les chapeaux se vendaient à prix d’or, les populations de castors s’effondraient outre-Atlantique…

Barrage réalisé par un castor en Lithuanie. ©Algirdas, 2006

Pour faire la paix avec le vivant, nous pouvons choisir le castor comme emblème. Pourquoi ? Un peu de contexte s’impose. L’anthropologue Philippe Descola, après un séjour au début des années 1970 chez les Achuars, en Amazonie équatorienne, découvre, théorise que la nature a été une invention de l’Occident du XVIIe siècle, notamment sous l’impulsion de Descartes, qui écrit dans Le Discours de la méthode : « Nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature ».
La phrase peut être discutée, mais il n’empêche, de cette époque, nous avons hérité une manière de voir le monde qui établit une distinction entre, d’un côté, le monde humain et politique et, de l’autre, la nature, vue comme un ensemble inerte de ressources matérielles. De là, aurait découlé une vision extractiviste de notre planète, incitant les humains à puiser sans compter. Une vision qui peut expliquer nombre de nos soucis contemporains (réchauffement climatique, érosion de la biodiversité, sécheresse, inondations…) et nous a mené au monde incompréhensible et instable que nous connaissons.
Face à ce constat, des penseurs prônent l’atténuation de cette frontière, et nous proposent des pistes pour retisser des liens pleins d’égard envers le vivant non humain, animal et végétal. L’ambition est de repenser ces liens avec le monde vivant. Abandonner l’idée de nature, un paradoxe, pour peut-être trouver de nouvelles façons de cohabiter avec ce dernier.

Le castor, une source d’inspiration

Dans ce contexte, le castor devient l’ambassadeur d’un nouveau savoir vivre avec le vivant. Du moins, c’est ce que veut croire l’artiste Suzanne Husky, lauréate du prix Drawing Now 2023, qui dans ses aquarelles documente et plaide pour la réhabilitation de l’animal, et mieux, pour un retour à une cohabitation harmonieuse entre cette espèce, et une autre, la nôtre. « Retour », car il fut un temps où elle s’imposait. J’en veux pour preuve ce fait-divers raconté dans le Livre d’Arda Viraf, écrit sacré du zoroastrisme – religion officielle dans l’empire Perse, à l’époque Sassanide (de 224 à 651), et aussi sous les Achéménides, au Ier millénaire avant notre ère –, et dans lequel un couple, pour avoir tué un castor, est condamné à une sorte d’enfer : manger ses selles pour l’éternité ! On ne plaisante pas avec l’architecte des paysages, allié précieux pour lutter contre l’aridité et rendre l’agriculture possible.
Cette communauté de destin est bien plus ancienne encore, comme l’ont montré en 2024 Shumon Hussain et Nathalie Brusgaard, archéologues à l’université d’Aarhus, au Danemark. Dès le début de l’Holocène, au sortir des grandes glaciations du Pléistocène, il y a 12 000 ans, les chasseurs-cueilleurs d’Europe du Nord ont tiré parti des écosystèmes nés de l’édification d’ouvrages par le rongeur : poisson, gibier d’eau, plantes comestibles, bois « prédécoupé »… La vie de nos ancêtres a été facilitée par le castor, à l’époque sans doute le plus grand transformateur de son environnement, dont les populations ont été jusqu’à 50 fois plus importante que celle des humains !

Rendre l’eau à la terre. Alliances dans les rivières face au chaos climatique, Acte Sud, Mondes sauvages, 2024, 28 euros.

Cette cohabitation a laissé des traces dans la toponymie et l’hydronymie : tous les Beuvron, Bièvre… témoignent de cette histoire commune, jusqu’à « Beverley Hills », étymologiquement « collines du castor ». Puis vint le temps de la chasse et de l’éradication déjà évoqué. Et aujourd’hui ? Après avoir frôlé l’extinction au début du XXe siècle, l’animal est en plein renouveau, avec une population d’environ 20 000 individus en France.
Dans une partie de ses œuvres, dont beaucoup ont été co-pensées avec le philosophe Baptiste Morizot, Suzanne Husky dresse le constat de ce que l’humanité a perdu en oubliant cet allié. Cela porte, bien au-delà du simple animal, sur la complexité des milieux humides mis à mal par les processus de simplification des rivières, la déforestation, l’assèchement des marais, la canalisation des cours d’eau… Pour faire simple, par la déconnexion des cours d’eau avec le milieu qu’ils traversent.
Le retour à des hydrosystèmes en bonne santé ne se fera qu’avec la réactivation des processus liés aux castors, une reconnexion. Cela se traduit par l’engagement de populations et de scientifiques qui prennent conscience des vertus du rongeur (premier animal protégé en France en 1905) pour atténuer les impacts liés à l’eau : sècheresses, crues, épuisement des nappes phréatiques… Il faut comprendre qu’en amont d’un ouvrage de castor, les eaux ralentissent, s’enfouissent, les cours d’eau s’étalent, reméandrent, humidifient… : tout un écosystème renaît, et il offre même un rempart à la propagation des incendies, comme des études aux États-Unis l’ont montré. Dans un rapport de 2022, le GIEC prend d’ailleurs acte de ces effets positifs et considère la collaboration avec les castors comme incontournable pour faire face au réchauffement climatique, tant du point de vue scientifique qu’économique. Même les paysagistes s’inspirent du castor ! Au domaine de Chaumont-sur-Loire, à l’occasion du Festival international des jardins 2023 dont le thème était la résilience, une équipe a mis l’animal et ses effets au cœur de sa proposition intitulée De derrière les fagots. Un bel exemple, où art, science et nature, en l’occurrence un sympathique rongeur, et protection de l’environnement se sont rencontrés !

De derrière des fagots, Festival international des jardins, Domaine de Chaumont-sur-Loire, 2023. ©Photo Loïc Mangin

La cour du roi au secours des animaux

Si Descartes a imposé sa façon de voir, cela n’est pas allé immédiatement de soi. Dans la cinquième partie de son Discours de la méthode, le philosophe expose sa théorie des « animaux-machines » selon laquelle les animaux ne sont que des mécanismes n’agissant qu’en fonction de l’agencement de leurs rouages, en l’occurrence leurs organes. Seul l’humain disposerait d’une âme, d’une intelligence, de sentiments… Cette théorie eut ses détracteurs, et un solide front d’opposition, un foyer de la résistance, se dressa… à Versailles, aux XVIIe et XVIIIe siècles. Sous Louis XIV, des milliers d’animaux domestiques, de compagnie ou exotiques, vivaient dans l’environnement de la cour, pas tous en liberté bien sûr. Pour certains, fut construite une ménagerie spéciale, détruite à la révolution. L’une des stars était un… éléphant !
Cadeau du Portugal, l’animal avait été offert en 1668 au roi de France. Né au Congo, vers 1664, il fut, jusqu’à son décès en 1681, la vedette de la ménagerie où il ne manquait de faire des siennes, notamment se libérer des courroies qui l’entravaient et sortir de sa loge pour semer la panique parmi les autres résidents. On raconte qu’il savait discerner les moqueries et s’en venger. Ainsi renversa-t-il de sa trompe un jeune homme qui faisait semblant de lui jeter à manger et, pour les mêmes raisons, aspergea-t-il d’eau un peintre et son œuvre ! À sa mort, le roi lui-même assista à la séance de dissection, menée par l’anatomiste Joseph Guichard du Verney.
Cet animal fut l’objet de nombreux portraits, dont celui de Pieter Boel. L’artiste, qui a passé beaucoup de temps à observer ses attitudes naturelles, s’attache à son expressivité en insistant sur son regard, son comportement… En un mot, il fait du pachyderme un individu à la personnalité singulière. Ce faisant, il emboîte le pas à de nombreux membres de la cour fervents anticartésiens : Claude Perrault (médecin et architecte français, célèbre pour sa façade du Louvre et ses observations anatomiques), la princesse Palatine, belle-sœur de Louis XIV, Claude Adrien Helvétius, maître d’hôtel ordinaire de la reine, Charles Georges Leroy, lieutenant des chasses royales… Ces deux derniers ont publié des ouvrages dans lesquels ils défendent énergiquement l’idée d’une intelligence animale.
Plus tard, dans les années 1780, Goethe s’attachera lui aussi à relier humains et animaux non humains avec l’aide d’un éléphant ! Âgé d’à peine trente ans, et déjà célèbre grâce à son Werther, l’auteur se passionne aussi pour les sciences naturelles et veut s’attacher à démontrer, à travers l’anatomie, que l’humain et les animaux sont bien plus étroitement apparentés que la science et l’Église ne l’enseignaient jusqu’alors. Il en veut pour preuve l’os intermaxillaire, un petit os dont il entend démontrer que l’homme l’a aussi. Goethe est persuadé qu’un crâne d’éléphant peut l’aider à en apporter la preuve décisive.

Peindre le monde vivant

Puis vient le XIXe siècle, marqué, en 1859, par la publication de L’Origine des espèces au moyen de la sélection naturelle, signé Darwin, une révolution en sciences du vivant, une rupture ontologique, une autre façon d’envisager ce dernier en le plaçant dans une perspective historique. Les artistes ne pouvaient manquer ce tournant, et dans le sillage de Goethe ils se sont évertués à estomper la frontière entre animalité et humanité. L’humain est alors remis à sa place, car rapproché des grands singes. Certains artistes ont sans doute eu du mal à l’admettre, en témoigne Le Gorille traînant par les cheveux un guerrier, d’Emmanuel Fremiet, opposant humanité et bestialité simiesque. D’autres, au contraire, ont peut-être favorisé l’acceptation de ce cousinage. Le peintre allemand Gabriel von Max est de ceux-là. De fait, comment ne pas voir dans son Singe avec un petit bouquet de pensées, peint au début du XXe siècle, une tentative d’humaniser le primate.

Singe avec un petit bouquet de pensées, Gabriel von Max (1840-1915), 1880. Musée national de Varsovie. Wikimedia Commons

Il n’en était pas à son coup d’essai, car on lui doit aussi Les Singes critiques d’art, Le Singe lisant, Le Singe devant un squelette… à chaque fois, les animaux montrent des capacités d’ordinaire réservées à l’humain. Fervent darwiniste, l’artiste élevait chez lui plusieurs singes qui lui servirent de modèle, et collectionnait les squelettes. Il avait comme ami Ernst Haeckel, pour qui biologie et art ne faisaient qu’un, comme le montrent ses magnifiques illustrations d’organismes marins.
Malgré ces résistances, Descartes a fini par imposer sa vision du monde, du moins dans le monde occidental, qui a essaimé. Et depuis le XVIIe siècle, nous sommes entrés dans l’Anthropocène, terme discuté car englobant tous les humains : l’humanité est devenue la force géologique dominante. D’autres parlent de Molysmocène (l’âge des déchets) et même de Poubellien ou encore de Capitalocène. Force est de constater que l’empreinte écologique des êtres humains bouscule le fonctionnement de la planète et son avenir par les émissions de gaz à effet de serre (GES), la destruction d’habitats, l’érosion de la biodiversité, la pollution due aux plastiques ou aux pesticides et autres produits chimiques… Face à cette situation, les artistes ont leur mot à dire pour informer, alerter, guider. C’est l’ambition de Fabrice Hyber.
Mathématicien de formation et sensible à la biologie, l’astronomie, la physique, l’écologie, il peint des toiles tourbillonnantes, souvent grandes, empreintes de science, qui se répondent et se complètent pour brosser un portrait vivant… du vivant, dans une ronde d’interactions foisonnantes. Ainsi en est-il d’Étude de sol, une vaste fresque de 27 mètres de longueur dédiée à tout ce qui se passe sous la terre et dont nous avons souvent peu, voire pas, conscience. C’est tout un monde grouillant, une symphonie du vivant, où cohabitent, pêle-mêle, des failles, des dépôts alluvionnaires, de l’eau, des cellules vivantes, des bactéries, des plantations, l’agriculture, intensive ou non, le pétrole, les tremblements de terre, les édifices humains, les déchets qui s’accumulent et même des rats taupes nus… en une sorte de « Jardin des délices » vu d’au-dessous, et où effectivement, comme dans le triptyque de la fin du XVe siècle du peintre néerlandais Jérôme Bosch, on passe d’un paradis perdu à l’enfer.

Suivons les cours d’eau jusqu’au corail

Le cadre du triptyque art-science-vivant étant posé, embarquons pour les promenades promises et initiées avec le castor. Suivons désormais les cours d’eau jusqu’au littoral, la mer. En 2005, Margaret et Christine Wertheim, fondent l’Institute for Figuring (IFF), à Los Angeles. Cette institution promeut l’esthétique et les dimensions poétiques de la science et des mathématiques sans recourir à la manipulation de concepts abstraits. Leur premier projet, nommé Crochet coral reef, fut la confection en crochet d’un récif corallien ! L’idée semble saugrenue, elle est pourtant pertinente. Dans le monde aquatique, beaucoup de formes sont crénelées, dentelées, frisées… Citons les algues, les feuilles de laitue, les limaces de mer… et les coraux. Ces surfaces relèvent de la géométrie dite hyperbolique, l’une des trois types de géométries qui existent, celle que l’on apprend à l’école n’étant que l’une d’elles.

Crochet coral reef, Margaret et Christine Wertheim. ©Institute for Figuring, photo Loïc Mangin

Une façon de les décrire est fondée sur le postulat des parallèles. Selon Euclide, par un point extérieur à une droite donnée ne passe qu’une parallèle à cette droite. Pendant quelque 2 000 ans, on a tenu ce postulat pour incontournable. Pourtant, au XIXe siècle, des mathématiciens (Riemann, Lobatchevski…) s’en sont affranchis. Dans la géométrie sphérique, le nombre de parallèles à une droite donnée est nul ; dans la géométrie hyperbolique, il est infini.
Alors que les géométries euclidienne et sphérique sont facilement modélisables par un objet physique, respectivement un plan et la surface d’un ballon, la géométrie hyperbolique a longtemps résisté aux tentatives de représentation au point que beaucoup ont conclu qu’elle était impossible.
Plusieurs modèles ont certes été proposés, par exemple celui de Klein-Beltrami et le disque de Poincaré (plusieurs œuvres d’Escher sont fondées sur cette représentation), mais ils restaient trop conceptuels. Puis, en 1997, Daina Taimina, mathématicienne à l’université Cornell, montra que le crochet pouvait relever le défi. De fait, le principe du crochet, selon lequel on augmente progressivement le nombre de mailles des rangs, coïncide avec une propriété de la géométrie hyperbolique : la circonférence d’un cercle augmente de façon linéaire avec le rayon sur un plan euclidien, mais de façon exponentielle sur un plan hyperbolique. Ainsi, la géométrie hyperbolique, dont le corail est une des représentations, peut être confectionnée au crochet ! Selon la progression du nombre de mailles, tant par rang, on obtient différents modèles.
Le projet de l’IFF a commencé par une petite annonce pour recruter des « crocheteurs et crocheteuses ». Il a pris de l’ampleur et rassemble aujourd’hui des milliers de participants de par le monde. Le musée Andy Warhol, à Pittsburg, en Pennsylvanie, fut parmi les premiers intéressés par lui : l’institution exposa un premier récif corallien en laine dans le cadre de son exposition consacrée au réchauffement climatique. Beaucoup de villes se sont depuis prises au jeu et le Crochet coral reef est sans doute devenu l’un des plus grands projets associant l’art et la science, d’autant que son objet, le corail, est en danger. Les récifs disparaissent, victime de blanchissement, un phénomène dû au réchauffement climatique et l’augmentation de la température des océans qui l’accompagne. Mais aussi de pollution, de surpêche… alors que ces récifs abritent 25 % de la biodiversité marine quand même ! Pour ne prendre qu’un seul exemple, la Grande Barrière, en Australie, a perdu plus de la moitié de ses coraux en moins de trente ans…
Peut-on remédier à cette situation catastrophique ? Peut-être, et, par la même occasion, sauver des savoir-faire en voie de disparition ? C’est la double ambition du plasticien Jérémy Gobé. En 2017, le Festival international des textiles extraordinaires lui offre une carte blanche. À cette occasion, il rencontre la Scop Fontanille, une entreprise de plus de 150 ans, sauvée de la faillite par ses propres salariés. Sa spécialité ? La dentelle. Quel rapport avec le corail ? Le point d’esprit ! Ce point traditionnel, inventé il y a 450 ans au Puy-en-Velay, est la réplique exacte du squelette d’un certain type de corail. De cette passerelle jetée entre deux domaines a priori très éloignés sont nés deux projets, dont l’un, Corail Artefact, consiste à venir en aide au corail. La dentelle, grâce à ses similarités avec celui-ci, pourrait-elle aider à la régénération des récifs en fournissant un support sur lequel les larves coralliennes se fixeraient ? L’idée a convaincu Isabelle Domart-Coulon, du laboratoire Molécules de communication et adaptation des microorganismes au Muséum national d’histoire naturelle, à Paris. Elle a étudié l’affinité des larves pour la dentelle, un matériau biodégradable mieux adapté que le béton ou le métal. Les premiers résultats sont très encourageants. Des expérimentations de plus grande ampleur, avec des fragments de corail (des boutures), sont entreprises à l’aquarium tropical du palais de la Porte Dorée, à Paris. Et des tests in situ ont lieu sur une île des Philippines. Pour améliorer l’efficacité du procédé, différents points de dentelle, toujours produits par Fontanille, sont testés. Depuis le projet a connu de nouveaux développements, mais il continue sur la même voie.

Solution Dentelle et bouture (Corail Artefact), 2025. Squelette de corail, filet + cadre de collecte de gametes et larves de coraux, système de bouturage de coraux en BCA1 développé par l’artiste et dentelle en biopolymère. Vue de l’exposition « Ames vertes » à la Friche Belle de mai, Marseille. ©Jérémy Gobé

Le plancton, premier fournisseur d’oxygène de la Terre

Poursuivons notre plongée dans la mer…, passons au plancton et à la résidence d’artiste de Manon Lanjouère sur la goélette Tara en 2021, lors de l’expédition Microbiomes. Le souhait ? Alerter sur les dangers du plastique pour les écosystèmes marins. De fait, les chiffres donnent le tournis. Chaque année, selon l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), plus de 460 millions de tonnes de plastique sont produites, et près de 80 %, soit 353 millions deviennent des déchets (cette quantité devrait tripler d’ici à 2060 si rien ne change). Plus de 6 millions sont rejetées dans les milieux aquatiques, dont le tiers est entraîné jusqu’au littoral par les cours d’eau. Au total, les mers et les océans auraient accumulé plus de 30 millions de tonnes de déchets plastiques. Avec le temps, les macroplastiques, comme les emballages, les bouteilles, les filets de pêches abandonnés… sont décomposés inexorablement en microplastiques puis en nanoplastiques. En 2021, Atsuhiko Isobe, du Centre de recherches océaniques et atmosphériques de l’université de Kyushu, au Japon, et ses collègues ont estimé qu’il y aurait 24,4 milliards de milliards de particules de microplastiques en suspension dans les mers du globe. Comment s’étonner encore que les écosystèmes soient bouleversés ?
L’artiste Manon Lanjouère explore les liens entre plastiques et êtres vivants dans son projet Les Particules, le conte humain d’une eau qui meurt. De quoi s’agit-il ? D’une supercherie, ou plus exactement d’une ruse qui amène le public à prendre conscience du danger que représente le plastique pour les océans et la mort qu’il entraîne pour leur peuple invisible, ce plancton si vulnérable et dont nous sommes si dépendants, tant il est le premier fournisseur d’oxygène de la Terre et l’un des plus importants puits de carbone. Supercherie, car l’idée consiste à reproduire avec des déchets plastiques, collectés sur des plages ou dans des poubelles, des organismes planctoniques et en faire des clichés qui leurrent le spectateur, le conduisant ainsi à un déclic, peut-être mâtiné d’effroi, lorsqu’il découvre l’« astuce » et l’obligeant par là même à réfléchir au sujet.

Les Particules, Asterionellopsis glacialis, cyanotype sur verre et émulsion vinylique fluorescente ©Manon Lanjouère, Adagp, Paris 2025

Illustration avec Emiliana huxleyi. Cette algue unicellulaire est de loin l’espèce de phytoplancton la plus abondante lors d’efflorescences algales, ou blooms, si étendues qu’elles sont visibles depuis l’espace. L’organisme protège sa cellule par des coccolithes, des boucliers plats et ajourés en calcite qui s’assemblent en une coquille. Cette dernière (et des milliards d’autres) en sédimentant après la mort de l’algue constituera de la craie. Sur la photographie de Manon Lanjouère, ces coccolithes sont en fait ces petites passoires que l’on met au fond des éviers pour éviter qu’ils ne se bouchent ! La ressemblance est frappante. Autres exemples, des cotons-tiges deviennent la diatomée Asterionellopsis glacialis, des pailles deviennent l’hydrozoaire Tubularia indivisa… Ou comment, de façon poétique et esthétique, il devient possible d’alerter sur la santé du monde.

Décomposer et détecter le mouvement

Prenons un peu de hauteur. Dans les années 1870, le milliardaire américain et gouverneur de Californie Leland Stanford finance les travaux du photographe britannique Eadweard Muybridge. Celui-ci a pour tâche de vérifier les propos controversés du Français Étienne-Jules Marey selon lequel lorsqu’un cheval au galop est en extension, il y a toujours au moins un sabot en contact avec le sol. La preuve sera apportée le 18 juin 1878 par une série de photographies obtenues le long d’un champ de courses : un cheval ne « vole » que lorsque ses jambes sont rassemblées sous lui. Ainsi naissait la chronophotographie, ou l’art de décomposer un mouvement en une succession d’instants trop brefs pour être distingués à l’œil nu et fixés par une série de photographies.
En fusionnant les images vidéo, Xavi Bou réinvente au XXIe siècle le concept et fige la trajectoire d’oiseaux sur de fascinantes et poétiques photographies, qu’il appelle des ornithographies. Le plus étonnant est que la méthode a été adaptée par l’équipe d’Emmanuel de Margerie, du laboratoire d’éthologie animale et humaine, à l’université de Rennes, pour une application inattendue : la détection des nids de martinets noirs dans les façades de bâtiments. En effet, ces oiseaux nichent dans de petites anfractuosités, et sont difficilement détectables. Rester devant une façade pour observer les entrées et sorties de ces oiseaux, particulièrement rapides, est fastidieux, et la détection humaine n’est pas infaillible. Depuis 3 ans, les façades sont filmées et les vidéos fusionnées en une ornithographie qui révèle à coup sûr les passages de martinets et fournit une preuve que l’un d’eux est entré à un endroit précis. Et ce n’est pas sans conséquence ! En effet, le martinet est une espèce protégée qui pâtit de la baisse du nombre d’endroits où nicher. Aussi, chaque plan de rénovation, et donc de lissage des façades, doit s’accompagner de mesures compensatoires visant à remplacer les nids détruits. Or la méthode de l’ornithographie améliore notablement la détection de nids… et donc le sort des oiseaux.

Ornithographie. ©Xavi Bou

Le coquelicot de Monet

Quittons le monde animal pour partir à la rencontre de quelques fleurs avec Claude Monet, car le père de l’impressionnisme aimait passionnément l’horticulture. De 1883 jusqu’à sa mort en 1926, il aménage avec soin le Clos Normand, 96 ares entourant sa propriété de Giverny, dans l’Eure, prenant conseil auprès de professionnels de renom, comme Truffaut et Vilmorin, et d’amis tout aussi épris de plantes que lui, notamment Gustave Caillebotte. Glaïeuls, clématites, capucines, pivoines, passiflores… sortent de terre, s’épanouissent et se succèdent tout au long de la belle saison. L’on trouve aussi des coquelicots dont le nom d’espèce est… Papaver monetii.
L’amour des fleurs ne suffit à expliquer que le nom de Monet se retrouve dans celui d’une espèce. À Giverny, le peintre vit avec sa seconde épouse, Alice Raingo, au milieu d’une grande famille recomposée. Dans cette tribu, deux des enfants, Michel et Jean-Pierre, sensiblement du même âge, s’adonnent au plaisir d’herboriser, c’est-à-dire qu’ils recueillent des spécimens de plantes et les conservent dans des herbiers. L’abbé Anatole Toussaint, curé de Giverny, les accompagne avec ferveur dans cette occupation, très en vogue à l’époque. C’est plus qu’un passe-temps pour Jean-Pierre Hoschedé et l’abbé Toussaint. Ensemble, ils constituent un herbier de la flore locale et échangent avec les botanistes régionaux. On leur doit une Flore de Vernon et de la Roche-Guyon, publiée en 1897. Le fils de Monet sera même membre de la Société botanique de France en 1901. Et ce sont eux qui repéreront le « Coquelicot de Monet » dans le jardin de Giverny. Qu’a-t-il de particulier ? Autour de cette commune, surtout à la fin du XIXe siècle, les coquelicots sauvages, de l’espèce Papaver rhoeas, abondent.
Celui identifié par Jean-Pierre Hoschedé et l’abbé Toussaint pousse dans le jardin de la maison. Il s’agit d’un hybride né du croisement du Papaver rhoeas commun et du pavot tulipe Papaver glaucum. Originaire d’Anatolie, en Turquie, ce dernier a été introduit en France et cultivé par Monet. De Papaver monetii, six spécimens au total ont été récoltés et sont désormais conservés dans différents herbiers, notamment au Muséum national d’histoire naturelle, à Paris. Ce sont les seuls connus, Papaver monetii n’ayant plus jamais été observé par la suite, sans doute en raison de la raréfaction de Papaver rhoeas, alors même que le Papaver glaucum est toujours cultivé à Giverny. Les coquelicots communs ont en effet été victimes des herbicides, même si on peut les voir revenir. D’abord, ils s’adaptent, et leurs graines peuvent rester longtemps enterrées, et remonter à la faveur de labours. Plus largement, ils deviennent résistants aux produits conçus pour les éliminer, et c’est le cas de beaucoup de plantes contre lesquelles on utilise un herbicide, pratique en plein essor depuis les années 1960.

Coquelicots (La Promenade), Claude Monet (1840-1926), huile sur toile 1873. Musée d’Orsay, Donation d’Etienne Moreau-Nélaton, 1906. ©Wikimedia Commons

Or depuis le milieu des années 1970, le nombre de « mauvaises herbes » résistantes aux herbicides employés à leur encontre ne cesse de croître, de façon exponentielle. L’International Survey of Herbicide Resistant Weeds en dénombre aujourd’hui 505 dans le monde, et cela concerne 273 espèces, dont 35 en France. De ces plantes, l’artiste allemande Eva-Maria Lopez a fait le matériau de ses œuvres. Elle élabore des jardins-mandalas avec des plantes résistantes aux herbicides selon des motifs rappelant les différents logos des sociétés commercialisant ces produits. Par exemple, celui installé un temps à Bourges, nommé We resist, est une fusion des logos de Bayer et de Monsanto, en écho au rachat du second par le premier en juin 2018. Étonnamment, parmi les 14 espèces résistantes choisies, plusieurs ont des vertus médicinales. C’est le cas du bleuet Centaurea cyanus, de la camomille sauvage Matricaria chamomilla, du coquelicot Papaver rhoeas… Toutes ces plantes ont acquis leur résistance dans des milieux fortement traités par des herbicides exerçant une importante pression de sélection, comme des espaces urbains, des voies ferrées… Et pour en rester au coquelicots, 17 cas de résistance de cette plante sont à ce jour recensées. Peut-être est-ce l’espoir de voir un jour ressurgir le coquelicot de Monet…

We resist, jardin-mandala, fusion des logos de Bayer et de Monsanto, Bourges. ©Eva-Maria Lopez, photo Loïc Mangin

Celui qui entendait la voix des arbres

Finissons notre périple en forêt avec un bel exemple d’influence d’artiste sur la protection du vivant. En 2020, la forêt de Fontainebleau a fait acte de candidature pour une inscription au patrimoine mondial de l’Unesco. C’est le dernier épisode d’une longue série visant à entourer le massif forestier, déjà déclaré « domaine royal » vers l’an mil par le roi Robert II le Pieux, de mesures de protection. L’une des plus importantes, et étonnantes, a été prise en 1853, et elle le fut à l’instigation de Théodore Rousseau, un peintre…
L’artiste, né en 1812, développe sa pratique dans une période marquée par la révolution industrielle et l’exode rural, deux éléments clés de la transformation du rapport à l’environnement, celui-ci devenant de plus en plus synonyme de réservoir de ressources à exploiter. Mouvement contre lequel le peintre décide d’œuvrer. De ses voyages de jeunesse à travers la France (Auvergne, Jura, Normandie, Pyrénées…), là où ses contemporains allaient traditionnellement en Italie parfaire leur « académisme », il revient avec de nombreuses études et l’ambition de peindre la Nature pour elle-même. Celui qui disait entendre la voix des arbres et vouloir peindre « la manifestation de la vie » adapte sa technique et, par exemple, immerge le spectateur au cœur de la scène représentée et non plus en surplomb.
Un tournant décisif a lieu lorsque Rousseau s’installe à Barbizon en 1847, en lisière de la forêt de Fontainebleau. Là, l’exploitation du bois bat son plein depuis quelques années, à coups de coupes drastiques de vieux arbres et de leur remplacement par des pins. C’est dans ce contexte que naissent des toiles mettant en valeur des arbres en tant qu’individus, comme le Groupe de chênes à Apremont, dont la mise en scène plaide, selon Alfred Sensier, le biographe et ami de Rousseau, pour la préservation de l’ancienne apparence du site menacée par des plantations de résineux. On retrouve ici l’idée d’arbres remarquables, comme dans les œuvres de Camille Corot, pionnier à Barbizon puisqu’arrivé en 1822.

Un arbre dans la forêt de Fontainebleau, Théodore Rousseau, 1840. ©Victoria and Albert Museum, Londres.

Dénonciation plus forte encore, le Massacre des innocents se veut éveiller les consciences contre la destruction des forêts liée à l’industrialisation. Le titre, qui renvoie au meurtre, ordonné par le roi Hérode, de tous les enfants de moins de 2 ans dans la région de Bethléem, est sans équivoque : des bûcherons assassinent des chênes. Rousseau est rejoint dans son indignation par plusieurs artistes, hôtes permanents de Barbizon, comme Jean-François Millet, ou visiteurs réguliers. Il en résulte une lettre adressée en 1852 au comte (puis duc) de Morny, ministre de l’Intérieur et demi-frère de Louis-Napoléon Bonaparte, devenu Napoléon III en décembre de cette même année. On peut y lire : « Monseigneur, permettez-moi de venir au nom de l’art vous demander justice contre des faits qui depuis trente ans attristent les artistes. Je veux parler des dévastations qui se commettent par l’administration elle-même dans la forêt de Fontainebleau. »
En cette période mouvementée de transition entre la IIe République et le Second Empire, furent-ils entendus ? Oui, dès 1853, le gouvernement impérial crée les « séries artistiques » qui consistent en 624 hectares de forêt protégés à l’intention des artistes et des promeneurs. Le 13 août 1861, un décret officialise et étend la zone préservée à plus de 1 000 hectares. C’est la première réserve naturelle du monde, onze ans avant le premier parc national de Yellowstone, aux États-Unis. En 1873, Victor Hugo, George Sand, Claude Monet… plaideront, avec succès, pour l’extension de la série artistique. Son statut évoluera ensuite pour devenir réserve biologique, réserve intégrale, réserve de biosphère… Ainsi, les prémices de l’écologie furent posées par des artistes soucieux de protéger la nature en partie pour des raisons esthétiques. On retrouve là une belle illustration de notre démonstration : l’art et la science au service de la paix avec le vivant. De quoi donner raison à Léonard de Vinci qui n’hésitait pas à affirmer : « Va prendre tes leçons dans la nature, c’est là qu’est notre futur ».

Massacre des Innocents, Théodore Rousseau, 1847, huile sur toile. ©The Mesdag Collection, Den Haag

* Loïc Mangin est rédacteur en chef adjoint des Hors-séries Pour la Science et auteur de la chronique Art & Science de cette même revue. Il a récemment publié Pollock, Turner, Van Gogh, Vermeer… et la science et Tolkien et les Sciences (codirigé avec Roland Lehoucq et Jean-Sébastien Steyer).

Image d’ouverture> Ornithographie. ©Xavi Bou Les ornithographies révèlent la beauté cachée des trajectoires de vol des oiseaux. L’assemblage de plusieurs secondes en une seule image.

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