Serwan Baran – Rouge comme la paix

Des hommes. Rien que des hommes. Et du rouge. Un rouge écarlate, un rouge sang en larges aplats, un rouge qui éclabousse l’espace et les corps en mouvement. D’entrée, le sens surgit et le choc est violent. Dès le premier regard, dès la première toile. Telle une secousse tellurique, il met instantanément l’esprit en alerte. Pourtant, dans le titre, nul signal d’alarme, même implicite. Ou alors si léger… Mais allez-y voir ! Voyage vers l’inconnu, l’exposition de Serwan Baran proposée actuellement par la galerie genevoise Analix Forever est de celles qui secouent. Car par-delà le donner à voir, elle donne beaucoup à penser. Et à repenser. Barbara Polla, la maîtresse des lieux, nous convie à une expérience prégnante, avec un avant et un après, comme une commotion. Car si de voyage il est effectivement question, celui-ci est des plus dramatiques. Il s’agit de la tragédie de la fuite, de la perte, de l’arrachement, du déracinement, de l’errance : celle de l’exil. Ce texte est publié dans le cadre des festivités textuelles déclarées pour les 16 ans d’ArtsHebdoMédias sur le thème « Représenter et penser la paix ».

Du rouge

Dès la première peinture donc, le thème saute au regard, s’accroche à lui et le plonge au cœur d’une situation de crise. Sur un fond gris indifférencié pouvant figurer tout aussi bien un tarmac que l’asphalte d’une route, d’un quai maritime ou de gare, des hommes, une valise portée à bout de bras, sont pris dans un tourbillon de panique. Ils semblent s’agiter et se disperser dans toutes les directions, en quête d’une issue de secours. A l’évidence, ils fuient. L’oppression ? Les massacres ? La mort ? Rien ne l’indique. Mais tout le suggère. Un message subliminal percute aussitôt le cerveau qui restitue dans l’instant des images du pire. Les affres de la guerre transparaissent alors en forme d’hologramme dans le mouvement de la composition qui soudain transpire l’angoisse sur le rouge tumultueux qui la hache. Et ce rouge-violence, ce rouge-peur, qui se déverse jusque dans les valises et gicle sur les vêtements, dit ici tout le poids des traumas que ces hommes emportent avec eux. Mais le rouge ne s’en tient pas là. Il déborde les contours de la toile et va s’épancher un peu plus loin, dans les méandres d’un grand triptyque. Les mêmes protagonistes s’y retrouvent, à présent dévêtus, dans une criante évocation de leurs pertes. Mais là, ce rouge se décline aussi en rouge-vie, en rouge-passion, en rouge-courage pour affirmer également leur détermination à survivre. Et, soulignant ainsi les dichotomies de l’exode, il préfigure les forces vives de leur résilience.

Toutes les toiles, Sans titre, 2025, acrylique sur toile, 100 x 100 cm. ©Serwan Baran, photo Guillaume Varone

Du bleu

Dans l’œuvre suivante, la cohorte des hommes s’élargit. Ils courent encore, bien au-delà du cadre, toujours dans l’imprécision du même fond gris. Mais c’est le bleu, un bleu entre l’outremer et le cæruleum, apposé à grands coups de brosse, qui se répand sur eux et fracture la surface de la toile. Un bleu antique, portant en sa nuance l’héritage des penseurs de la Grèce, de l’Egypte et de la Perse. A quel paradoxe renvoie dans le contexte de l’œuvre la présence de ce bleu couleur d’espérance et de paix, de ce bleu du ciel des pays de lumière ? Assurément à l’une et à l’autre enlacées, à une espérance de la paix si profondément ancrée par la souffrance dans l’être de ces hommes qu’elle leur donne, envers et contre tout, la force de partir. De s’échapper en n’emportant qu’une valise lestée de tout ce qu’ils abandonnent dans la précipitation de leur fuite. Mais remplie de la volonté de (re)trouver la paix, coûte que coûte, quitte à se perdre dans le dédale de l’incertitude.
Plus loin, le bleu biffe encore un autre tableau. Là, a contrario, le temps semble s’être arrêté sur ces hommes et les avoir figés dans leur dénuement. Assis sur leurs valises qui n’ont plus de contenu, dévêtus, la tête brinquebalant sur leur torse affaissé, ils paraissent écrasés par la chaleur, rompus de fatigue, anéantis par l’attente d’un départ qui n’en finit pas d’être différé. Le bleu ici se détourne de sa symbolique et se charge d’une énergie négative. Il se fait plus dur, s’alourdit comme dans un ciel d’orage. Et tonne en silence sur l’accablement de ces hommes broyés par la guerre.

Sans titre, 2025, acrylique sur toile, 150 x 110 cm. ©Serwan Baran, photo Guillaume Varone

Du noir

Ailleurs, sur d’autres compositions, c’est un noir d’intensité variable qui s’impose. Là, dans une peinture accrochée entre une composition en rouge et une en bleu, il habille les corps d’un escadron d’hommes engoncés dans leurs costumes et transforme les valises en attachés-cases. Où vont-ils donc si raides et si pressés et que cachent-t-ils dans ces mallettes semblant rivées à leurs mains ? Et qui est ce leader à chapeau de bouffon qui ouvre la marche ? Qu’importe. La représentation est ici générique : diplomates ou businessmen rappelés dans l’urgence d’un conflit, politiciens véreux ou dirigeants renversés, experts du mensonge et de la manipulation ou voyous en col blanc, ce sont des hommes de pouvoir dans la hâte d’un départ précipité. Des hommes qui, peut-être, à trop s’être élevés aux dessus des lois, doivent filer fissa voir ailleurs si le ciel des écumeurs est plus bleu.
Dans une grande peinture en format paysage, trois de ces hommes en noir sont pris dans une foule bigarrée d’anonymes. Un anonymat suggéré tout à la fois par l’absence de traits des visages et par les numéros éparpillés entre les corps. Numéros matricules de soldats ou de prisonniers, numéros d’identité de civils, ils évoquent aussi en filigrane la numérisation de la  société et par suite sa déshumanisation progressive. Départis de leurs pouvoirs, ces hommes comme en habit de pompes funèbres ont rejoint dans la fuite le commun des mortels. Les silhouettes de tous ces figurants sont doublées d’un rehaut de couleur, telle une aura de la part de soi-même que chacun laisse en partant : un simple trait de lumière tracé d’un geste léger qui rappelle, à l’instar d’Aragon, que « rien n’est jamais acquis à l’homme ». Quel qu’il soit.
En face, dans un tableau aux dimensions plus imposantes, le noir se fait ombres portées. Il zèbre une vue en plongée dans laquelle des hommes, toujours, se pressent à grandes enjambées sur un plan incliné vers le bas. La mort suinte dans cet éclairage crépusculaire et, dissimulée dans les ombres noires et oblongues qui les poursuivent, elle semble impulser un mouvement de panique les précipitant dans la chute. Malgré l’absence de femmes – une non-présence systématique voulue pour crier le déséquilibre sociétal que la guerre induit –, dans cette dramaturgie et par-delà ce qu’elle illustre, c’est notre finitude à tous et à toutes qui est mise en point d’orgue.

Sans titre, 2025, acrylique sur toile, 150 x 110 cm. ©Serwan Baran, photo Guillaume Varone

La Paix

Face à ce rouge, à ce bleu, à ce noir, qui pourrait encore considérer qu’agir pour la paix demeure l’affaire de ceux qui l’ont perdue ? Comme s’il fallait nécessairement l’avoir vue et vécue bafouée par la violence, piétinée, mise en lambeaux et engloutie dans le désastre, pour la désirer vraiment, en ressentir le besoin vital ? Ici, parmi les peintures de Serwan Baran, la réponse va de soi : quand l’art en acte déploie ainsi nos consciences, il nous relie à l’essence même de l’être-au-monde et démultiplie nos capacités d’empathie. Le désir de paix de tous ces blackboulés de la vie devient alors notre désir de cultiver la Paix. Et si, par bonheur ce désir devient irrépressible, il nous place alors face à un impératif, celui de la (re)penser et de la (ré)inventer. Pour quelle se réapproprie le monde, comme en son premier matin. Penser la paix pour restaurer la vie. Jean d’Ormesson, dans son livre-testament Un hosanna sans fin, écrit :

La pensée transforme l’univers.
Elle le change en autre chose
Elle ne cesse jamais de lui apporter du nouveau […]
Elle le colore, elle l’anime,
Elle en fait un théâtre où chacun joue son rôle, une œuvre d’art, un trésor.
Elle suffit à l’enchanter.
La pensée est l’enchantement du monde.

Pour penser la paix, il nous faut solliciter notre imagination et pour la nourrir il nous faut l’art, il nous faut des poètes, il nous faut des artistes tels que Serwan Baran. Comme l’écrit Barbara Polla dans son très bel essai F…moi la paix…(1), « Pour imaginer la paix, il nous faut de nouveaux récits, de nouvelles images, des monuments de paix, et peut-être des jeux vidéo inédits, des jeux vidéo de paix qui seraient […] plus addictifs encore que les jeux vidéo de guerre et qui, demain peut-être, inonderaient le marché et donneraient aux kids du monde entier le désir de devenir des héros de paix.[…] Lorsque les créateurs l’auront (ré)inventé, l’art de la paix pourrait peut-être renouveler jusqu’à l’art de la politique. Et la pensée de la paix, renouveler la pensée politique. » Mots-caresses qui font chanter l’espoir : peut-être qu’alors les maîtres du monde comprendraient enfin que « la guerre est toujours une défaite ». Et « toujours une trahison ».
Tout cela, Serwan le sait, le proclame et le prouve dans cette exposition. Car si l’esthétique de l’ensemble est sublime, la somptuosité de la matière et de la couleur n’édulcore en rien la réalité restituée dans cette mise en exergue des aberrations de la guerre. Mais la grâce d’un art rétabli par l’artiste dans ses fonctions essentielles opère. Et le chaos auquel nous renvoient ses œuvres, sans ménagement mais non sans pudeur, est transcendé par son talent et sa sensibilité. Il le transmute en hommage bouleversant aux réfugiés et aux migrants, à ces milliers d’humains en partance vers un ailleurs incertain qui n’ont d’autre alternative que fuir la folie meurtrière. Une souffrance de l’exode que Serwan connaît bien et qu’il porte rivée au corps, à l’esprit et au cœur, dans le fonds mémoriel de son vécu.

Sans titre, 2025, acrylique sur toile, 160 x 180 cm. ©Serwan Baran, photo Guillaume Varone

L’altérité

La beauté renversante de sa peinture restaure ainsi la dignité bafouée de ceux qui ont tout perdu et fait sens, avec une telle puissance qu’elle pulvérise le carcan de nos armures. Car dans son art, nous l’avons vu, Serwan Baran convoque des forces mystérieuses qui ouvrent l’horizon sur le monde et confèrent un pouvoir existentiel : celui d’entrer frontalement en contact avec l’altérité. Et de s’y fondre. Voyage vers l’inconnu s’offre donc comme une opportunité de rencontrer l’autre et de l’accueillir, de devenir dans l’espace de la toile cet autre pour mieux le comprendre, pour l’aimer et le célébrer dans ses différences. Un cadeau précieux dans un monde qui a perdu le Nord. Un acte de résistance aussi et avant tout, contre la violence et la cruauté qui aliènent et détruisent. Un cri lancé comme un appel dans le silence de l’indifférence. Pour des retrouvailles du penser et du vivre-ensemble. Pour un retour de la joie. Et une suprématie de l’amour.

Serwan Baran dans l’exposition Voyage vers l’inconnu. ©Photo Analix Forever

L’artiste

Serwan Baran est né en 1968 à Bagdad dans une famille kurde iraquienne, un an après le début de la révolution islamique iranienne. Très tôt il fait montre de dispositions exceptionnelles pour le dessin et la peinture que sa mère, sensibilisée à l’art, l’encourage à développer. Il entreprend des études d’art à l’Université de Babylone et impressionne ses enseignants par la virtuosité de son geste pictural – une virtuosité flagrante ici notamment dans les dessins exposés. D’année en année, il s’illustre aux premières places. Diplômé en 1992, il devient enseignant et participe à de nombreuses expositions, en Irak comme dans d’autres pays du Proche Orient. Mais les guerres qui se succèdent le poussent à l’exil et il finira par s’installer à Beyrouth, où il vit et travaille encore actuellement. Dans F… moi la paix…, il raconte : « Les premières années de mon existence ont été très belles mais dès mon adolescence la guerre a éclaté, plusieurs de mes proches ont été tués et j’ai vécu ma première expérience traumatisante. » Bien d’autres suivront, de plus en plus tragiques. Devenu soldat, il sera confronté en permanence à la mort, aux corps démembrés dans les tranchées, à l’innommable. Ce n’est pas sans raison que ses peintures seront très souvent intitulées Sans Titre. Etant dans l’incapacité absolue de « viser un homme dont [il] voit le visage », il désertera, sera rattrapé, emprisonné, maltraité. « On nous entassait dans des locaux fermés, dans des conditions épouvantables et on nous frappait », explique-t-il. Réintégré dans l’armée, blessé, il côtoiera encore et encore l’horreur. Cette kyrielle de traumatismes vécus donnera à sa pratique une orientation décisive en forme d’engagement qui consistera à transformer les atrocités imprimées au fer rouge dans sa mémoire en beauté. Et de fait, tous ceux qu’il peint ou dessine depuis sont ses alter ego. En 2019, il participera à la Biennale de Venise avec Fatherland, une exposition réalisée pour le Pavillon irakien. A l’exception de celle-ci, Voyage vers l’inconnu est sa première exposition personnelle en Europe.

Sans titre, 70 pièces de 17 x17 cm, encre sur papier. ©S. Baran, photo Guillaume Varone

Genèse de l’exposition

La galerie Analix Forever a été fondée en 1991 à Genève par Barbara Polla. Selon un concept particulier : privilégier « les collaborations et coélaborations avec de nombreux acteurs du monde de l’art, la découverte et la valorisation de la jeune création […] et la promotion de trois médiums de prédilection : la vidéo, le dessin et la poésie, en particulier lorsqu’ils s’ancrent dans des enjeux politiques et les tréfonds de l’âme » (2). Et depuis sa naissance, ainsi va la vie de cette jolie galerie agrémentée d’un merveilleux jardin.
Ce sont les ricochets des circonstances et des rencontres qui ont conduit à l’avènement de l’exposition Voyage vers l’inconnu. Une longue histoire…. Barbara, qui en plus d’être galeriste est aussi médecin, écrivaine et poète et entreprend actuellement un doctorat de philosophie, raconte dans F…moi la paix…, qu’« un matin de mars 2022, [il lui] est apparu comme une évidence qu’il serait temps de faire quelque chose pour la paix ». Son instrument de prédilection étant sa galerie, l’idée lui vint aussitôt de faire une exposition sur la paix. Cependant, malgré bien des recherches elle « ne trouva pas d’artistes contemporains travaillant sur la paix – non pas en opposition à la guerre, mais sur la paix en elle-même ». Mais la vie a plus d’un tour dans son sac et prend pour chacun de nous des rendez-vous avec le destin. Même et surtout pour une galeriste de cette trempe. En avril 2022, à l’ouverture de la biennale de Venise, elle retrouve Abdul Rahman Katanani – un artiste libanais avec lequel elle collabore depuis des années – alors qu’il est en train d’installer le Pavillon libanais, aidé en cela par Said et Ayman Baalbaki et … Serwan Baran. Très vite, avec ces artistes qui ont tous connu la guerre et la vie dans des camps, les discussions sur les perspectives qui pourraient représenter la paix s’enchaînent, « et finalement est évoquée l’éventualité de se lancer dans un projet commun ». Projet qui prendra corps l’année suivante au cours d’une résidence d’artiste de cette bande des quatre à Analix Forever. Une belle aventure que Barbara raconte dans le livre F…moi la paix… et qui aboutira au printemps 2023 à une exposition éponyme. Elle dit avoir été saisie dans cette expérience par une telle émotion devant le talent incroyable de Serwan Baran et la beauté stupéfiante de son travail que l’envie de lui consacrer une exposition personnelle ne l’a plus quittée.
C’est chose faite aujourd’hui et bien faite, qui réveille et incite à bouger. Merci Serwan, merci Barbara !

Toutes les toiles, Sans titre, acrylique sur toile, 150 x 110 cm. ©Serwan Baran, photo Guillaume Varone

(1) Barbara Polla – F… moi la paix… Une histoire d’art et d’engagements, Editions Le Bord de l’Eau – Collection La Muette, 2024
(2) D’après les informations données sur le site d’Analix Forever

Infos pratiques> Voyage vers l’inconnu-Serwan Baran, jusqu’au 31 octobre, Analix Forever Chêne-Bourg, Suisse.

Image d’ouverture> Sans titre, 2025, acrylique sur toile, 150 x 100 cm. ©Serwan Baran, photo Guillaume Varone

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