Guerre & Paix : les deux faces du même mythe

Avec la clarté conceptuelle et la liberté intellectuelle qui caractérisent son œuvre, Hervé Fischer explore les raisons profondes de l’asymétrie entre guerre et paix : pourquoi la guerre se donne-t-elle si aisément à voir quand la paix, elle, demeure presque sans image ? Que révèle cette disproportion de nos imaginaires collectifs, de nos héritages symboliques, de nos peurs et de nos espérances ? En convoquant Hegel, Héraclite, Valéry ou Gide, l’artiste, philosophe et sociologue montre comment la mythanalyse permet d’interroger non seulement nos représentations, mais aussi nos désirs : ceux qui perpétuent les récits de la guerre et ceux, plus fragiles, qui pourraient inventer, enfin, un mythe de la paix. Ce texte est publié dans le cadre des festivités textuelles déclarées pour les 16 ans d’ArtsHebdoMédias sur le thème « Représenter et penser la paix ».

Si nous nous accordons sur la définition que je donne du mythe – un acteur imaginaire à qui nous donnons une puissance, un nom, une majuscule, et qui fait récit –  il est difficile de nier que l’hybris de la guerre ait été un des mythes dominateurs de l’évolution humaine, et de son aspiration à la puissance ; tandis que la paix se présente comme son discret verso, son absence, son inexistence, suscitant, contrairement aux épopées de la guerre, peu de récits, mais faisant valoir par contraste la monstruosité de la guerre. Car, selon le dicton populaire, « les peuples heureux n’ont pas d’histoire ». Certes, nous lui trouvons une grande vertu et nous savons, comme la guerre, la penser, mais guère la représenter. La paix ne hurle pas. Contraire à toute violence, elle appelle le silence et attire beaucoup moins les regards. Sans doute fonde-t-elle sa puissance sur la crainte de ce qu’elle n’est surtout pas ; car depuis le XXe siècle le mythe de la guerre et de toutes ses dévastations hante les esprits.

La représentation de la guerre exploite le réalisme

Représenter la guerre invite à forcer le trait, l’horreur, les contrastes chromatiques, le noir opaque. Il y eut dans l’histoire de l’humanité des guerres glorieuses et des défaites fatales. Austerlitz et Waterloo : le couple mythique emblématique des épopées guerrières. Lors de la victoire sur l’Allemagne nazie, les cloches des églises appelèrent à la liesse populaire pour effacer la mémoire des sirènes d’alarme de la guerre. Les vainqueurs célèbrent leur joie ; les vaincus, qui désormais sont condamnés à la paix, font silence.
La représentation de la guerre exploite le réalisme, tandis que l’évocation de la paix cherche son expression dans une image symbolique, une colombe, une poignée de mains, la poésie telle que la « patience dans l’azur » de Paul Valery. Il faut souligner ici l’opposition entre la représentation et la pensée REALISTE de la guerre, par opposition à l’évocation SYMBOLIQUE de la paix, vague, abstraite. Et nous admettrons que les allégories de la paix, s’il en a existé, n’ont pas marqué nos mémoires.
La difficulté évidente à représenter la paix ne diminue pas pour autant la puissance de son mythe. Les pacifistes s’engagent à l’aveugle, irrationnellement pour le maintien de la paix, tant le mythe de la guerre est redoutable. En 1939, ils ne voulaient pas déclarer la guerre à l’Allemagne nazie pour éviter toutes les atrocités humaines qu’on pouvait craindre, et qui, de fait, furent pires que tout ce qu’on pouvait imaginer. L’opposition entre les deux mythes, l’un tonitruant, effrayant, l’autre en sourdine et floue, est tissée des mêmes fils, très serrés. Et si l’on suit la dialectique hégélienne, la synthèse qui résultera de cette contradiction entre guerre et paix est très difficile à construire, même si elle conduira inéluctablement l’Humanité, selon Hegel, vers la domination du mythe de la Raison. Une guerre se décide facilement ; y mettre fin demande beaucoup plus de temps, dit-on couramment. Et c’est quand la guerre domine, qu’on parle le plus de paix. De la paix en cours, on n’a pas même conscience.
Les Horreurs de la guerre de Goya, son Tres de Mayo, le Guernica de Picasso demeurent des représentations emblématiques de la guerre, universellement connues. Inversement, quels chefs d’œuvres sur le thème de la paix pouvons-nous nommer ? Représenter explicitement la paix impliquerait de représenter l’absence de la guerre. Mais comment ? Suffirait-il de décliner des scènes de genre ou des paysages paisibles, des fêtes joyeuses, des harmonies de couleurs douces, peu contrastées ? La paix est sans image réaliste d’elle-même. Au mieux, elle se sous-entend.
Nous admettrons donc ici que nous pouvons sans difficulté penser la paix, mais qu’il demeure impossible de la représenter sans référence à son contraire, la guerre. Nous ne pouvons pas la représenter explicitement, seule et pour elle-même.

L’énergie de la paix, acrylique sur toile, 2023. ©Hervé Fischer

Le mythe de la guerre et la paix, est un seul et même mythe binaire, mais déséquilibré, non dans sa puissance à deux visages, sans doute égale, mais dans notre capacité à en représenter la face heureuse. Pourtant, une telle binarité des mythes est fréquente, et n’exclut pas la représentation à part de leurs deux faces. Baudelaire a su poétiser Les fleur du mal. Les peintres ont su représenter le Bien et le Mal, le Beau et le Laid, le Vrai et le Faux, l’Amour et la Haine, le Sec et l’Humide, la Liberté et la Soumission, etc. L’histoire de l’art le démontre amplement. Pourquoi alors rencontrons-nous cette difficulté dans le cas de la Paix ?
Est-ce parce que la Paix est si difficile à maintenir entre les hommes, toujours si incertaine, si fragile que nos sociétés ne nous ont pas invités, habitués, contraints à inventer des représentations de la Paix ? Est-ce parce que le Mal est plus fort que le Bien ? Héraclite disait « il faut savoir que le combat (polémos) est universel, que la justice est une lutte (éris), et que toute chose naissent selon la lutte et la nécessité. » (Fragment 8). Telle serait la nature du cosmos et de l’espèce humaine. Le mythanalyste que je suis doit-il renoncer à cette idée que nous aspirons tous à la Paix, plutôt qu’à une nouvelle guerre mondiale – une utopie que défend l’hyperhumanisme envers et contre tout réalisme ? Ne pouvons-nous pas espérer la fin des guerres ? Faudra-t-il pour cela que nous apprenions dans les écoles à détester la guerre, à célébrer rituellement la Paix, à la désirer, à la penser, à la représenter, à en partager le culte dans des temples ?

Nous devrons inventer des représentations de la paix

Pouvons-nous changer la puissance traditionnelle des mythes, apprendre à rééquilibrer leurs rapports de force, à éliminer ceux qui sont toxiques, pour en renforcer d’autres qui nous sont bénéfiques ? Certes, l’irrationnel et les instincts sont à ce jour plus puissants que le mythe de la Raison. Mais les mythes sont des productions idéologiques, des imaginaires collectifs, des fabulations qui ne sont pas éternelles, mais naissent, meurent, se métamorphosent avec les sociétés. Il n’existe pas d’archétypes éternels et universels de la Guerre et de la Paix comme pourrait le prétendre Jung. Au contraire, comme le dit Héraclite, « nous ne nous baignons jamais dans le même fleuve ». Si nous voulons un jour plus la Paix que la Guerre, nous devrons inventer des représentations de la paix. André Gide disait certes dans son Journal en 1931 : « C’est avec les beaux sentiments qu’on fait de la mauvaise littérature. »
Alors, pour éviter les poncifs, les lieux communs, les mauvaises images de la Paix, des chérubins autour de belles déesses, faut-il accepter de lier les deux visages du mythe de la Guerre et de la Paix, de les hybrider, dans une même image, pour que la face guerrière donne sens et fasse valoir celle de la Paix, qui serait, si non, trop angélique et impuissante. Je le crois et c’est dire à quel point Guerre et Paix sont un seul et même mythe à deux faces inséparables, la Paix convoquant plus la pensée et la Guerre la représentation dans un même élan.
Ces quelques réflexions invitent à élargir l’analyse de la dynamique des mythes et de leurs configurations complexes.

Aux li-mythes de la peinture, Hervé Fischer, 2025. Courtesy de l’artiste

Catalogue raisonné de l’artiste.

Image d’ouverture> Aux li-mythes des mythes, Hervé Fischer, 2025. Courtesy de l’artiste

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