Céline Domas ou la beauté sensible du clair-obscur

Maison d’édition et galerie en ligne dédiée à la photographie contemporaine, Corridor Éléphant publie chaque année une douzaine d’ouvrages et propose plus de cent cinquante expositions. En écho à ce travail de mise en lumière des regards d’auteur, ArtsHebdoMédias partage régulièrement une sélection de photographies issues de ce vaste panorama. Aujourd’hui, nous vous proposons de découvrir Perfect Gloomy World de Céline Domas.

Corridor Éléphant. – Pourquoi photographier ?

Céline Domas. – C’est une question en apparence si simple et pourtant si complexe, parce que l’acte photographique résulte de la combinaison de notre volonté, d’une émotion, d’un ressenti et de notre pensée. Tout d’abord, on photographie pour figer un instant vécu et se souvenir, parce que le temps émousse la mémoire. À partir d’une photographie, les détails reviennent et alors, on peut se raconter à nouveau l’histoire. La photographie sert en quelque sorte de mémoire à long terme et témoigne d’un chemin parcouru. Au-delà de cet aspect, la photographie est un outil de communication vraiment percutant. Elle permet de raconter des histoires, qu’elles soient personnelles ou non, fictives ou réelles. En ce qui me concerne, je photographie pour exprimer ce que j’ai au plus profond de mon âme. Je vis l’acte photographique comme une véritable mise à nu, comme l’expression de toute ma sensibilité. Le point de départ est une émotion, une vibration qui vient de l’intérieur. Alors, il y a cette volonté de partager ce mouvement de vie interne en révélant la beauté de ce qui m’entoure. Par mes photographies, je souhaite susciter des émotions chez le spectateur, donner à rêver et transcender l’instant. Je suis convaincue que « vivre l’expérience du beau » peut amener un instant de grâce dans ce monde en décomposition. C’est dans la compréhension du pourquoi que mon travail artistique prend toute sa force.

Série Perfect Gloomy World. © Céline Domas

Percevez-vous la narration photographique comme une fiction ? Et si oui, à quel moment a-t-elle pris corps ?

La fiction représente une partie et non pas un tout dans la narration photographique que je propose. Le point de départ du récit est souvent un questionnement par rapport à une quête intérieure, à un cheminement personnel. Mon travail photographique prend sa source dans mes voyages et mon quotidien, dans ce qui fait sens pour moi. Mes inspirations sont multiples, du cinéma à la musique, en passant par la danse, la littérature et particulièrement la poésie, et occupent une place importante dans ma réflexion d’artiste et de femme. La fiction, nourrie de tout ce qui m’inspire, vient alimenter le réel au fil du temps. Ainsi, à partir d’une réalité qui m’appartient, il est plus facile pour le lecteur de s’approprier l’histoire. Mes photographies donnent une vision onirique et évanescente des lieux parcourus, laissant à l’imaginaire toute sa place. Le réel et la fiction entrent en résonance dans un dialogue où le sens et les sens se font écho.

Série Perfect Gloomy World. © Céline Domas

Pourquoi avoir choisi la langue anglaise ?

J’ai toujours aimé la langue anglaise pour sa musicalité, son rythme et pour ce qu’elle représente. C’est la langue des chansons que j’écoutais lorsque j’étais adolescente, celles des copains, des « Dr Martens », des premières soirées, de l’insouciance. Puis à l’âge adulte, l’anglais est devenu la langue des voyages, celle de la découverte et de l’aventure.Mon anglais, très limité, m’a frustrée pendant des années. Hormis quelques banalités, quelques phrases simples, ilne me permettait pas d’avoir des échanges intéressants avec les personnes rencontrées, ici et ailleurs. Mes expériences de vie m’ont emmenée à Baltimore, une ville située sur la côte Est des États-Unis. Cette expatriation a marqué untournant important dans ma vie et en choisissant l’anglais, j’ai l’impression de préserver la mémoire de ce moment. L’anglais est associé à toute cette façon de vivre, aux motels des bords de route, aux tailgate parties, aux publicités complètement décalées et drôles. De façon plus pragmatique, l’anglais s’impose partout et dans tous les domaines et permet une plus grande ouverture sur le monde. En tout cas, l’anglais me permet d’accéder à d’autres contenus et ainsi d’avoir un autre regard, un autre point de vue, et je privilégie toujours les versions originales, qui sont bien plus intéressantes que les traductions. J’aurais adoré vivre dans le New York des années 70 et côtoyer les artistes du Chelsea Hotel de l’époque, alors dans mon histoire de vie et ce que je suis, l’anglais est une évidence. De plus, choisir l’anglais, c’est rendre accessible ce livre aux personnes avec lesquelles j’ai noué des relations au-delà des océans.

Série Perfect Gloomy World. © Céline Domas

Qu’est-ce-qui vous pousse à faire la photo ?

L’acte photographique est un acte intime et appuyer sur le déclencheur est un acte conscient. Ce qui me pousse à faire la photo est l’émotion ressentie sur l’instant présent. Être traversé par des émotions, c’est être vivant et faire des photos, c’est laisser une trace de son passage. Si je ne ressens rien, je n’appuie pas sur le déclencheur, parce que je sais que je ne serai ni dans la justesse, ni dans l’authenticité. Je me souviens m’être retrouvée dans des lieux dont on m’avaitvanté la beauté, l’histoire ou encore la magie et dans lesquels je n’ai rien ressenti, parce que la lumière ou l’ambiance n’y était pas, par exemple. C’était « juste » beau, ce qui est déjà beaucoup, mais ce n’était pas suffisant. Il manquait pour moi cette étincelle intérieure. Je n’ai pas fait de photos et c’était même assez déstabilisant, mais en fin de compte, c’était cohérent. Je ne suis pas dans un consumérisme de la photographie.

Perfect Gloomy World, Céline Domas, Corridor Éléphant Éditions, format 21 x 15 cm, 80 pages et 52 photographies, 38 €.

Pourquoi ce livre ?

Dans une société où l’éphémère domine, le livre est une étape importante, voire fondamentale, pour un auteur laissant un témoignage de son œuvre. La création et la publication d’un livre rassemblant mes photographies naissent de la volonté de faire connaître mon univers et de valoriser mon travail. L’édition d’un livre permet également de s’affirmer en tant qu’auteur par une écriture singulière et une sincérité artistique. La notion « d’essentiel » est importante pour moi, car elle représente une manière d’être au monde dans la justesse et la retenue ; dès lors, s’il ne devait rester qu’un seul objet de mon travail (voire de moi), j’aimerais que ce soit un livre. Un livre que je pourrais transmettre à mes enfants comme la promesse d’un souvenir authentique. Aujourd’hui, je me sens avoir assez de légitimité et de force pour me lancer dans un projet d’édition. Ce livre représente l’aboutissement d’un travail photographique et introspectifde plusieurs années. Je souhaite le porter à la connaissance du public.

Série Perfect Gloomy World. © Céline Domas

Infos pratiques> Perfect Gloomy World, Céline Domas, Corridor Éléphant Éditions, format 21 x 15 cm, 80 pages et 52 photographies, 38 €.

Image d’ouverture> Série Perfect Gloomy World. © Céline Domas