La Paix comme chemin

Se pourrait-il que penser la paix aujourd’hui implique de déplacer le regard, d’en desserrer les cadres politiques et historiques pour l’envisager comme une expérience vécue au jour le jour ? C’est à ce déplacement sensible que nous invite le duo artistique G&K, formé par Stéphane Guiran et Katarzyna Kot, dont la rencontre en 2022 a fait naître une démarche commune ancrée dans l’écoute et la méditation. À rebours des récits de domination et de maîtrise, leur travail explore la paix comme vibration, comme état d’accord possible entre les diverses formes de conscience qui habitent notre monde. Inspirés par le concept de symbiocène développé par Glenn Albrecht, les deux artistes partent à la rencontre de ce qu’ils nomment les Grands Vivants – glaciers, forêts primaires, fleuves – envisagés non comme des paysages, mais comme des Êtres-lieux, porteurs d’une mémoire, d’une sensibilité et d’une capacité d’interaction. Déployée en Islande comme dans la forêt primaire de Bialowieza en Pologne, leur pratique mêle sculpture, dessin, film, installation immersive et rituels partagés, ouvrant des espaces de reconnexion où l’art devient un médiateur entre l’humain et le reste du vivant. Le texte qui suit n’est ni un manifeste théorique ni un témoignage au sens strict, mais le récit d’une conversion du regard et du cœur. Stéphane Guiran y retrace, pour lui et Katarzyna Kot, le chemin par lequel la paix cesse d’être un mot chargé d’histoire et de violence symbolique pour redevenir une expérience incarnée, intime, active. Une paix qui ne se proclame pas, mais se sculpte, se ressent, se pratique dans l’art comme dans la vie. Ce texte est publié dans le cadre des festivités textuelles d’ArtsHebdoMédias « Représenter et penser la paix ».

Tout a commencé entre deux pensées, en pleine rue, en trébuchant par inadvertance sur un graffiti endormi sur un mur. Sur l’enduit défraîchi était posé le visage d’une femme, esquissé en clair-obscur par les respirations d’un pochoir minimal. Son regard s’appuyait sur la ligne d’horizon de trois mots, alignés dans une typographie droite comme le silence. Trois mots nus, seuls, épurés. Rayonnants comme trois étoiles au cœur d’un désordre de voitures.

Paix Amour Unité

Rien d’autre. Je ne sais pas combien de temps je suis resté immobile devant cette œuvre-temple. Le temps s’est retiré, mes pensées sont parties marcher avec lui. Je me suis assis sur le seuil de l’éternité, n’osant plus bouger, laissant infuser ce qui allait devenir mon mantra quotidien, la vibration qui imprègne chacune de mes cellules plusieurs fois par jour depuis cette rencontre, il y a plus de dix ans.
C’est ainsi que la Paix est entrée dans ma vie. Bien sûr, j’ouvrais déjà régulièrement des fenêtres par lesquelles elle soufflait sur mes jardins intérieurs. Elle habitait les chemins du vent et venait parfois me rendre visite. Mais je n’avais pas fait le lien entre cet état vibratoire et le mot « paix ». Ce terme me semblait trop chargé. Avec ses lourdes valises de granit, celles sculptées à la hache par les guerres et leurs monuments. Avec ses gardiens de la paix, armés de matraques et de menottes. Avec ses étiquettes religieuses, celles-là même qui servaient à justifier l’exclusion et l’anéantissement de ceux qui étaient différents.
Un graffiti, un geste d’artiste, a lavé ce mot et lui a rendu sa lumière. C’est devenu dans ma chair le lien intime qui unit l’art et la paix. Un lien de fulgurance, de transformation. Un cri tissé de silence. Je me suis donc mis à sculpter cette matière qu’est la Paix. Elle est devenue mon matériau de prédilection, une quête permanente, la recherche d’une résonance.
Les cristaux m’ont ouvert la voie, eux qui habitent sur les terres vibratoires de la paix. Leur voix est celle de leurs structures atomiques cristallines. Un ordre régulier, un agencement géométrique comme un motif répétitif, une harmonie qui résonne en chœur, capable de rester stable des millions d’années et d’informer par-delà le temps la matière autour d’elle. En méditant avec les cristaux, en sculptant avec eux, je me suis mis en résonance avec leurs pulsations. Toute mon intériorité s’est façonnée avec leurs vibrations. Mes œuvres ont changé, elles sont devenues vibratoires. Peu de temps après est né Le nid des murmures, dont le cœur bat chaque jour dans le manège des écuries du Domaine de Chaumont-sur-Loire.

Stéphane Guiran, « Le nid des murmures », 5000 quartz, pièce sonore, 2017. Œuvre pérenne du Domaine de Chaumont-sur-Loire. Photo © Stéphane Mahot
Katarzyna Kot, « Les roues de l’existence ». Saison d’art 2022, Domaine de Chaumont-sur-Loire. Sculpture en osier et saule tissés.

Lorsqu’en 2022, dans ces mêmes écuries, j’ai rencontré les mandalas de branches et de feuilles de Katarzyna Kot, j’ai ressenti une vibration d’une nature très proche. La paix habitait ses sculptures végétales, cela venait vibrer immédiatement en moi. C’est ce lien qui nous a conduits à créer ensemble, à mettre en commun nos pratiques artistiques pour nourrir la force de résonance de nos œuvres. Nous souhaitions aller plus loin dans l’expérience de la vibration que peut transmettre une création. Nous avions soif de sens, de prendre soin du vivant. De faire de cette expérience de la paix un chemin de vie. Nous avons choisi de nous laisser traverser par les voix de la Terre et sommes ainsi partis écouter les Grands Vivants de notre planète que sont les glaciers, les fleuves, les forêts primaires, ces espaces naturels sensibles souvent fragilisés par la présence de l’homme. Avec eux, nous avons médité. Nous avons également médité avec tous les lieux qui nous accueillaient. Chaque jour. Chaque matin. Nous reliant avec les présences qui les habitaient. Avec tous les visages que nous offrait la Terre. Plus nous nous unissions aux pierres, aux glaces, aux arbres, à tous les éléments, plus nous glissions sous la peau des poèmes de la Terre, et plus le vivant entrait lui aussi dans nos chairs.
La paix a changé de dimension. Elle n’était plus seulement en nous, elle devenait une vibration présente partout. Un murmure. Un bruissement subtil et cristallin, que le brouhaha de notre civilisation avait enseveli sous des autoroutes de bruits, des concerts de bavardages, des immeubles de pensées, des avalanches de préoccupations et autres formes d’errance.
Nous savions que les œuvres pouvaient monter le son de ces murmures, les rendre audibles à ceux qui ouvraient la porte de leur attention sur ces instants délicats. Nous avons alors choisi d’expérimenter d’autres formes de créations, celles de ce siècle naissant. Des films, des installations immersives, à la fois synesthésiques et numériques. Des narrations qui prennent la forme d’un art total, en même temps tactile, sonore, imaginaire et sensible. Des créations contemporaines dans lesquelles nos esprits saturés de sollicitations extérieures peuvent plonger, se baigner dans un espace intérieur, que l’on peut envisager comme un espace sacré, au sens laïc du mot, c’est-à-dire un lieu de reconnexion à soi.
Plus nous cheminions, plus les murmures nous sont apparus sous des traits variés. Dans les transformations du glacier volcanique Vatnajökull (Islande) et de la forêt primaire de Bialowieza (Pologne), dans les signes multiples que nous envoyaient les nombreuses synchronicités, dans les visions de plus en plus fréquentes, dans les rêves, dans les mots que nous entendions dans les méditations. Jusque dans les lignes des dessins faits par Katarzyna à partir de nos expériences sur le glacier ou dans la forêt. Tout vibrait, toute matière devenait vivante, rayonnante.

G & K, 2023, « La nuit est une page blanche ». Dessins réalisés à l’atelier à partir de frottages faits sur le glacier Vatnajökull, Islande.

Toute une palette s’est ainsi ouverte, révélant une réalité à laquelle nous nous sommes synchronisés : nous ne sommes pas les seuls, nous humains, à avoir une conscience. La Conscience est partout, sous d’innombrables formes, bien au-delà de ce que nous avons coutume d’appeler le vivant. À l’image des mots du physicien Philippe Guillemant, pour qui toute matière procède de la conscience. Depuis, nous ressentons à quel point tout ce qui nous entoure est un état de conscience, composé d’informations transmises par un ensemble de vibrations.
Par l’intention, comme nous pouvons choisir une station de radio, nous pouvons nous relier à certaines informations, qui viennent nourrir et façonner notre propre expérience. Dans notre imaginaire d’artistes, nous visualisons ces ondes d’informations sous la forme de réseaux cristallins entremêlés, de multiples trames éthérées, délicates et subtiles, qui relient tout dans l’univers. Nous ressentons cela pour la paix. Le vécu de paix de chaque forme de conscience universelle forme un réseau de paix auquel on peut se connecter, en créant ou en méditant, pour rayonner, par résonance, la vibration de paix à travers soi. Et ainsi devenir paix. Être-paix.

G & K, 2023, « Les deux infinis », Islande, détail de la lagune gelée, glacier Vatnajökull. Tirage fine art 100×150 cm sur papier Hahnemühle, œuvre de la série La nuit est une page blanche.

Notre liberté d’imaginer nous autorise même à envisager l’unité de ces vibrations de paix formant un tout, doté de sa propre conscience. La paix devient ainsi Paix, une conscience en mesure d’interagir, de transformer, de mettre en mouvement ce qui entre en résonance avec elle. Elle devient émotion qui nous traverse et nous anime. Force de vie qui nous entraîne dans la roue du mouvement.
La Paix, soufflant sur notre intuition, devient un moyen de créer de nouvelles réalités, de semer d’autres graines pour des futurs différents de ceux portés par le désir, la compétition, le pouvoir et toutes ces litanies usées de notre fragile civilisation. Notre dernier film, La forêt qui murmure, inspiré par la forêt primaire de Bialowieza, se clôture par cette invitation à refaire nos choix :

« Créez, créez, et le monde changera
Créez, créez, et le monde deviendra
Créez, créez, et le monde vous créera… »

Portés par cette vision, depuis la naissance de notre duo nous avons refait nos choix pour contribuer à faire notre part de colibri pour que fleurisse un monde différent. Tout d’abord, ce chemin m’a donné l’envie de mettre en lumière la vague de fond que nous percevons grandir dans le monde de l’art autour de cette dimension intérieure, contemplative, transformatrice. Avec la maison d’édition « Les heures brèves », que j’ai créée il y a quelques années, je me suis rapproché de Soizic Michelot et Philippe Filliot, deux auteurs et critiques d’art qui ont donné à la pratique de la méditation et du yoga une place essentielle dans leur vie. Ensemble, nous avons lancé la collection « Résonances » et publié en 2024 un livre-manifeste, Les tisseurs de silences. Ce premier opus rassemble les réponses de Soizic Michelot et Philippe Filliot à une série de questions sur ce courant artistique, reflet d’un monde aspirant à plus de profondeur, à une autre façon d’habiter la Terre. Le recueil se termine par un manifeste, un texte court qui pose quelques principes communs à ce mouvement, librement consultable en ligne (ici). Le livre a connu un beau succès, son tirage a été épuisé rapidement, montrant que ce thème fait aujourd’hui réfléchir de nombreux créateurs, qui éclairent leur propre chemin à la lumière d’une « famille » partageant des valeurs proches.
Ensuite, avec Katarzyna, nous avons fait le choix de semer les graines d’une communauté de sens, en donnant naissance à un projet communautaire, un atelier-ferme dédié à l’art et la méditation. En 2025, comme si nous sculptions un espace, nous avons transformé une ferme en lieu de création propice à l’intériorité, au recentrage, à la paix. Nous avons déménagé nos ateliers dans cet espace de nature au cœur de l’Ardèche, avec le projet d’y accueillir ceux qui cherchent à allier création et chemin intérieur, sous forme de retraites méditatives, de résidences, de rencontres, de partages. Avec cette œuvre-lieu, nous créons le monde de demain tel qu’il nous appelle, ouvert et d’inspiration laïque, et proposons à ceux qui le souhaitent de partager cette expérience. C’est notre façon d’essaimer d’autres futurs possibles, de partager la flamme d’une espérance en demain en traçant de nouvelles routes sur les chemins du sens. Cette ferme atelier ouvrira dans le premier semestre 2026, et nous commencerons dès le début de cette nouvelle année à partager des méditations en ligne autour de la Paix.

G & K, 2023, « Méditer la Terre ». Islande, glacier Vatnajökull. Tirage fine art 100×150 cm sur papier Hahnemühle, œuvre de la série « La nuit est une page blanche ».

Pour conclure, la Paix n’est pas pour nous une étoile inaccessible que la vie éloigne à coups de tempêtes. Elle est comme un sentier qui se trace chaque matin en marchant, se révélant sous les pas sensibles de l’attention, au milieu des paysages du quotidien. Il s’ouvre à ceux qui se laissent guider par leur intuition, se dessine entre les reliefs du sens et les prairies du contentement. Chaque jour est une étape sur sa voie. Pas après pas. Regard après regard. Respiration après respiration. Il y a bien sûr des heures de brume où le fil de la route se cache sous les voiles du doute, disparaît sous les coups de butoir du destin. Mais comme le soleil qui demeure par-dessus le toit des nuages les jours de pluie, la Paix reste ce point « centre » qui veille en chacun de nous quels que soient les tunnels que nous traversons. Elle est une présence sur laquelle nous pouvons nous appuyer pour nous relever quand notre route trébuche. Une mémoire de lumière abritée dans notre chair qui peut réinformer chacune de nos cellules quand le chaos nous décentre. Elle est comme l’océan, faite de milliards de petites gouttes d’eau, déposées dans nos milliards de temples intérieurs, reliées par le fil invisible de notre conscience collective. Se souvenir d’elle, c’est retourner dans ce que Graf Dürckheim appelait le Centre de l’Être. C’est célébrer la vibration du vivant. De tous les Vivants. Pour nous retrouver, nous élever et faire vibrer les silences.

Pour en savoir plus> @stephaneguiran_katarzynakot www.grandsvivants.org
Des méditations guidées, notamment sur la Paix, seront en libre accès sur la chaine YouTube de la future ferme atelier (à partir de mi-janvier 2026).
Manifeste des tisseurs de silence : lien ici

Image d’ouverture> G & K, 2025, La forêt qui murmure, Pologne, forêt primaire de Bialowieza. Affiche du documentaire, d’après la performance réalisée in situ en hommage à la forêt.

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