À l’heure où la paix est invoquée comme slogan plus souvent que comme projet, revenir à Léon Tolstoï permet d’interroger, à nouveaux frais, les conditions d’une action véritablement non violente. Dans ce texte, Giuseppe Merrone, universitaire et éditeur, spécialiste de théorie politique et de philosophie morale, propose une lecture rigoureuse de la pensée tardive de l’écrivain russe, en la replaçant au cœur des débats contemporains sur le réalisme politique, la conflictualité et les impasses de la violence dite « nécessaire ».
En suivant le fil qui relie Tolstoï à Gandhi, l’auteur montre comment la non-violence ne relève ni de la passivité ni du renoncement, mais constitue une forme d’action pleinement rationnelle, fondée sur une éthique de la bonté réfléchie comme force transformatrice. Publié dans le cadre des festivités textuelles d’ArtsHebdoMédias « Représenter et penser la paix », ce texte invite à réexaminer les liens entre morale, politique et art, et à considérer le rôle que les œuvres peuvent jouer dans la construction d’une culture de la non-violence. Une contribution précieuse pour penser la paix autrement que comme une parenthèse fragile entre deux conflits.
Vers la fin des années 1870, une grave crise spirituelle brise les certitudes littéraires de Léon Tolstoï (1). Désormais considérée comme futile, l’écriture fictionnelle se voit reléguée au second plan, cela au bénéfice d’une vaste production religieuse et morale, dont l’objectif premier est l’édification des classes populaires, notamment paysannes. Si aujourd’hui ce corpus est délaissé au profit de ses grands chefs-d’œuvre romanesques – La Guerre et la Paix, Anna Karénine ou La Mort d’Yvan Ilitch –, il convient de garder à l’esprit l’immense intérêt que suscita de son vivant la pensée de l’écrivain russe en Europe, aux États-Unis et ailleurs dans le monde ; partout en vérité où se manifestait un désir d’émancipation spirituelle ou politique. Il fut une référence bienveillante pour toute une génération d’objecteurs de conscience comme les doukhobors russes ou les quakers américains, pour des chefs de file de l’anarchisme comme Pierre Kropotkine, pour des politiciens et des écrivains pacifistes comme Jean Jaurès ou Romain Rolland, pour le Mahatma Gandhi en personne. Compte tenu du destin politique de ce dernier – principal artisan de la libération de l’Inde du joug colonial –, la reconnaissance de sa dette intellectuelle envers Tolstoï pèse d’un poids à nul autre pareil : « Il est le plus grand apôtre de la non-violence que notre époque ait connu. Personne en Occident, avant lui ou depuis, n’a écrit ou parlé au sujet de la non-violence d’une manière si magistrale, et avec autant d’insistance, de pénétration, et de perspicacité.(2) »
Quand Gandhi découvre les écrits de Tolstoï et qu’il initie une correspondance avec lui en 1909, il n’est encore qu’un inconnu pris de doutes quant aux moyens d’une lutte pacifique contre la Couronne britannique. Réalisme politique oblige, l’usage de la violence n’est-il pas l’unique recours crédible pour s’opposer à la violence d’une puissance coloniale ? C’est du moins ce que pensait à l’époque la majorité des Indiens prêts à se mobiliser pour le combat. Tolstoï ne laisse, lui, planer aucun doute sur l’erreur de toute option violente. Il ne s’agit pas simplement de vaincre l’oppresseur, mais de changer les choses en évitant de produire un monde nouveau identique à l’ancien : « Ne commets jamais la violence ; en d’autres termes : ne commets jamais aucun acte contraire à l’amour. (3) » Ou : « Vous êtes habitués à lutter contre le mal par la violence et par la vengeance, c’est un mauvais moyen, le meilleur moyen n’est pas la vengeance, mais la bonté. (4) » Ces citations de Tolstoï ont une tonalité immédiatement reconnaissable : la source de sa réflexion est bien le message chrétien.
Un véritable rationalisme éthique
En pleine crise spirituelle, l’aversion pour son statut d’aristocrate et de grand propriétaire terrien, le dégoût pour son succès littéraire, le souvenir horrifié de son passé militaire, auraient pu pousser cet homme ébranlé à trouver refuge dans le giron du christianisme orthodoxe. Mais après une tentative d’intégration et de pratique sincère (1877-79), il abandonnera cette possibilité en plaçant l’Église aux côtés de ces entités chevillées au pouvoir et à la domination, à l’oppression et à l’exploitation que sont l’État, l’Armée, l’Argent. Tolstoï évolue alors vers une foi simple – certainement pas celle des théologiens et autres docteurs de l’Église (il fut excommunié en 1901) – ; une foi populaire très proche de celle des paysans et des petites gens qu’il côtoyait et aidait, et surtout qu’il aimait. Il y a dans sa pratique religieuse une recherche de « sagesse », d’adaptation à son environnement naturel et humain, une « manière de vivre », qui n’empêcha en rien le penseur, l’intellectuel dirait-on de nos jours, de fonder sa réflexion critique, non sur un vague œcuménisme des bons sentiments, mais sur un véritable rationalisme éthique (5) : l’exemplarité de la vie de Jésus, vue comme loi accessible à la raison.
Lorsque Tolstoï invoque la bonté, il ne convoque pas la simple capacité morale à traiter autrui avec bienveillance ; il prend le contrepied de toute la tradition du réalisme politique, dominée par la figure de Machiavel et par le danger supposé de passivité que la bonté impliquerait. Celle-ci conduirait fatalement à une forme ou une autre de soumission au mal et à la violence. La bonté, valeur morale et religieuse, serait ainsi inopérante sur le plan politique, c’est-à-dire impuissante à organiser et à donner un sens à l’action politique d’une communauté.
Fidèle au message des Évangiles et à l’enseignement d’un saint François d’Assise par exemple, Tolstoï appréhende la bonté comme une expression concrète de l’amour, cœur du message chrétien. La bonté envers nos ennemis est assurément pour lui la forme d’élévation spirituelle par excellence ; la réalisation sur Terre d’un amour véritablement universel. Mais il n’envisage pas la bonté comme une simple disposition naturelle qu’il suffirait d’activer en s’abreuvant à la source divine des Évangiles. La bonté n’existe vraiment qu’en acte. Et cet acte, parce qu’il est un choix, porte en germe tous les possibles d’une action politique (6). Aimer son ennemi suppose en effet de le comprendre, au sens de la sociologie de Max Weber : il s’agit d’appréhender les intentions et les actions de l’autre dans le contexte qui est le sien. Il faut partir de là pour dépasser le conflit et pour espérer partager des valeurs communes, voire, plus trivialement, pour générer des intérêts réciproques à la coopération, à la paix, au respect du droit international et à l’accueil de l’autre. Il faut entendre ce que cet autre a à dire sur ces mêmes sujets. Chercher à imposer la paix par la force – proposition qui prospère de nos jours – nous éloigne de la possibilité du partage et nous engouffre dans l’entonnoir du mensonge politique qui fait passer l’usage de la force et de la violence comme nécessité impérative. Le rejet de cet impératif éclaire la centralité de la non-violence dans l’œuvre de l’écrivain russe (7). Outre la grande autorité morale que représentait Tolstoï en son temps, c’est la possibilité de donner une assise rationnelle à son action politique qui emporta la conviction de Gandhi.
Ne pas céder à la spirale mimétique de la violence
Le mot « non-violence » n’apparaît pas chez Tolstoï, il parle, lui, de « non-résistance au mal par la violence ». Le sens est bien le même, et c’est ce que comprendra Gandhi lorsqu’il l’assimilera au concept hindou (sanskrit) de ahimsā, et qu’il traduira quasi littéralement en anglais par non-violence.
L’expression privilégiée par Tolstoï peut toutefois paraître ambiguë et faire croire à cette forme de passivité ou de renoncement face au mal évoquée plus haut. Pourtant, la non-résistance au mal par la violence est elle-même une clarification d’un passage clé du Sermon sur la Montagne où Jésus abroge la loi du talion : « Vous avez entendu qu’il a été dit : œil pour œil et dent pour dent. Eh bien ! Moi je vous dis de ne pas résister au méchant. » (Matthieu, 5, 38-39). Selon Tolstoï, cette traduction officielle (La Bible de Jérusalem) héritée de la Vulgate en latin de saint Jérôme (IVe siècle) aboutit purement et simplement à un contresens : « Au lieu de comprendre qu’il est dit : “Ne t’oppose pas au mal ou à la violence par le mal ou la violence”, on comprend : “Ne t’oppose pas au mal”, c’est-à-dire sois indifférent au mal, alors que lutter contre le mal est le seul but extérieur du christianisme, et que le commandement sur la non-résistance au mal par la violence est donné comme le moyen le plus efficace de lutter contre lui. (8) » Ne pas céder à la spirale mimétique de la violence et ne pas abdiquer devant le mal est bien ce qu’il faut entendre ici. C’est pour Tolstoï la pierre angulaire du christianisme – son caractère apodictique –, révélant le sens proprement politique des Évangiles.
Expression d’un rationalisme éthique et finalement politique, la pensée de Tolstoï est tout autant une variante du réalisme (9). La pensée réaliste est d’abord celle qui éclaire les faits ; pas seulement en tant que tels mais, comme le souligne le sociologue italien Alessandro Orsini, celle qui accède à leur « vérité substantielle » (10), car les faits ne parlent pas d’eux-mêmes. La pensée réaliste est ainsi plus largement connaissance et compréhension de la réalité. Cependant la compréhension, au sens de la connaissance, est une condition nécessaire mais non suffisante à la paix. Le chemin vers une paix (véritable) doit être ouvert par une position morale, déduite de la bonté, qui s’inscrit dans une philosophie globale postulant la supériorité du résultat politique de la non-violence sur la réponse violente, même légitime et fondée en droit. Dit autrement, la bonté a un objectif politique très concret, à savoir la paix ; elle engage une action, celle de la non-violence. Loin de détourner les yeux face à la conflictualité, la bonté en reconnaît l’existence et en transforme le sens dans un temps et un espace donnés, et offre ainsi une chance crédible à l’action politique non violente dans ce même temps et ce même espace.
Si, comme l’indique Michel Aucouturier, éminent traducteur et grand spécialiste du monde russe, le projet de Tolstoï fut d’œuvrer pour une « refondation de la société humaine sur les bases d’une morale personnelle authentiquement chrétienne » (11), il ne pourrait être appliqué sans conséquences radicales, et supposerait la disparition de tous les foyers potentiels ou avérés de violence que sont les institutions politiques, économiques et sociales de nos sociétés. On imagine dès lors sans peine pourquoi la pensée de Tolstoï irrigua de près ou de loin nombre de courants et mouvements de l’histoire des idées politiques : anarchisme, pacifisme, écologie, décroissance ; et comment il donna cette impulsion à penser le monde autrement (12).
L’art devient un vecteur de paix
Pour conclure, il convient d’évoquer la place de l’art dans ce dispositif général. Tolstoï, au sortir de sa crise spirituelle, remit certes en question ses options littéraires et esthétiques antérieures et se lança dans une critique radicale de l’art « décadent » de son époque (sophistiqué, élitiste, immoral). Toutefois, il serait erroné de croire à un abandon pur et simple des activités passées pour ne parcourir, depuis et en exclusive, que des chemins conceptuels arides (la morale et le politique, le religieux) (13). Tolstoï écrivit durant cette même période plusieurs de ses plus célèbres fictions (La Mort d’Ivan Ilitch, La Sonate à Kreutzer, Résurrection ou Hadji Mourad). Plus important, il opéra un retour réflexif sur sa propre esthétique à partir du concept de bonté. Selon Tolstoï, le beau ne trouverait pas sa meilleure validation dans l’excellence formelle ou conceptuelle, ou dans un plaisir déconnecté des besoins spirituels de l’humanité. L’art ne serait beau que s’il est moral : il n’y a pas de beau en soi, mais il peut y avoir du beau partout où la bonté trouve une expression. Si l’art éveille la conscience du plus grand nombre à la vérité (des Évangiles), il favorise un sentiment de fraternité universelle, et devient un vecteur de paix (14).
Cette vision ne va pas sans poser des difficultés au regard d’une logique de liberté d’expression et de création, mais retenons à ce stade le magistère puissant que l’art pourrait exercer dans le développement d’une culture de la non-violence et de la paix. Ainsi conçu, le beau n’est pas qu’une vieille lune mais trouve des échos tout à fait opératoires dans les pratiques contemporaines. Un exemple parmi d’autres est la déclaration d’intention de Themisia Gioia, une fondation suisse active dans la défense des droits fondamentaux des citoyens : « L’art dans notre fondation n’est pas décoratif. Il est révélateur. En proposant du Beau qui élève, musique, théâtre, créations collectives, nous habituons l’âme à la Vérité sans la brusquer avec des dogmes. C’est une pédagogie par la beauté, universellement acceptée, qui agit directement sur la conscience. (15) »

(1) Voir : Léon Tolstoï, Ma Confession [1879], Paris, Ginkgo, 2020 (reprint de l’édition de 1908).
(2) Gandhi, Tous les hommes sont frères, Paris, Gallimard, 1969, p. 262.
(3) Léon Tolstoï, Quelle est ma foi ?, Paris, Stock, 1923, p. 18.
(4) Léon Tolstoï, Les Rayons de l’aube, Paris, Stock, 1901, p. 36.
(5) Gino Piovesana, Storia del pensiero filosofico russo, Torino, Paoline, 1992, p. 206.
(6) Par extension, il faudrait ajouter ici une méthode de résolution des conflits. Ce point particulier fait l’objet d’un article à paraître en 2026 dans la revue Area.
(7) Pour explorer le lien entre religion et non-violence, voir : Jean-Marie Muller, Désarmer les dieux. Le christianisme et l’islam face à la non-violence, Gordes, Le Relié, 2009.
(8) Léon Tolstoï, Les Rayons de l’aube, op.cit., p. 36. Pour une exégèse fine qui confirme l’interprétation de Tolstoï, voir : Michel Aucouturier et Jean-Marie Muller, « “La non-résistance au mal par la violence” chez Tolstoï », Alternatives non violentes, n° 153, 2009.
(9) Qu’on qualifiera de réalisme hétérodoxe pour le distinguer du réalisme politique classique fondé, lui, en priorité sur une logique d’efficacité.
(10) Ce concept est un des piliers de la déontologie journalistique (vérité des faits, droit d’informer et respect de la dignité d’autrui). Orsini l’utilise dans ses interventions publiques ou dans ses ouvrages comme contrepoint pour dénoncer les dérives propagandistes de la presse italienne, notamment en matière de politique étrangère. Voir en particulier : Alessandro Orsini, Casa Bianca – Italia. La corruzione dell’informazione di uno Stato satellite, Rome, Paper First, 2025.
(11) Michel Aucouturier, « “La non-résistance au mal par la violence” chez Tolstoï », art. cit., p. 16.
(12) Pour un premier jalon initiatique, lire : Léon Tolstoï, Le Royaume des cieux est en vous [1893], Paris, Le passager clandestin, 2019. Cette réédition est agrémentée d’une belle présentation par Alain Refalo. On y trouve également la traduction des fameuses lettres échangées par Gandhi et Tolstoï. Pour une présentation générale du concept de non-violence, voir : Alain Refalo, Le Paradigme de la non-violence. Itinéraire historique, sémantique et lexicographique, Lyon, Chronique sociale, 2023.
(13) Pour mieux évaluer les continuités et les ruptures dans la vie et l’œuvre de Tolstoï, voir : Michel Aucouturier, « Deux Tolstoï ou un seul ? », Alternatives non violentes, n° 153, 2009.
(14) Pour gagner en contenu et en précision, voir : Léon Tolstoï, Qu’est-ce que l’art ?, Paris, PUF, 2016. Voir aussi : Joachim Le Floch-Imad, Tolstoï. Une vie philosophique, Paris, Cerf, 2023, p. 249-273.
(15) www.themisia-gioia.org
Ce texte est une version revue et augmentée de l’épilogue de l’ouvrage F… moi la Paix, Bruxelles, La Muette, 2024.
Image d’ouverture> © Abdul Rahman Katanani, courtesy Analix Forever
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