D’ouest en est, cet été est jalonné par de stimulantes étapes artistiques. Francesca Caruana vous propose de la suivre de Céret à Bâle, en passant par Sète, Aix-en-Provence et l’Isle-sur-la-Sorgue. Son voyage dessine une cartographie sensible et contrastée de la scène artistique, d’aujourd’hui mais aussi d’hier… Une fois n’est pas coutume !
Quand Céret rime avec amitié
Pour notre première étape, le musée d’art moderne de Céret nous invite à fêter ses 75 ans d’amitié avec les artistes. Depuis sa création en 1948, par les deux peintres Pierre Brune et Franck Burty Haviland qui devinrent amis de Picasso, le musée, constitué par une part non négligeable de dons d’artistes et témoin du passage dans la région de figures célébrées de l’art du XXe siècle, n’a cessé de s’enrichir d’œuvres emblématiques. Nul n’ignore les séjours de Picasso, Soutine, Herbin, et pour l’époque plus contemporaine, les liens établis avec Vincent Bioulès, Claude Viallat, Shirley Jaffe et beaucoup d’autres.
L’équipe du musée avec à sa tête Jean-Roch Dumont Saint Priest, directeur-conservateur, a conçu l’exposition en trois volets. Le premier concerne les « Amitiés fondatrices », respectant historiquement celles avec Picasso et ses apports esthétiques majeurs, avec Marc Chagall, Valentine Prax, ou encore le canadien Jean Paul Riopelle. Les expositions importantes des années 1960 ont entretenu ce lien entre les artistes et Céret, puis, en 1986, advint la modernisation et le projet esthétique, sous la responsabilité de Joséphine Matamoros, conservatrice durant plus de 25 ans. Le deuxième volet est intitulé « Amitiés créatrices », la partie historique est cette fois incarnée par Antoni Tapiès, Joan Mirò, dont les œuvres sur le signe pictural résonnent encore aujourd’hui pour nombre d’artistes contemporains. Ces amitiés créatrices sont aussi exemplifiées par les œuvres célébrissimes de Toni Grand – ses rouleaux de polyester où des congres sont emprisonnés ont été conçus pour le musée de Céret –, on y rejoint également des artistes tout aussi singuliers qu’Anne-Marie Pêcheur, Tom Carr ou Teresa Lanceta, Dominique Gauthier, précédant le troisième volet consacré aux « Amitiés durables », sachant que cette temporalité relève d’un souhait partagé par tous ! On y trouve Alain Clément, Christian Bonnefoi, Hervé Fischer dont on se réjouit de la présence d’une Pharmacie Fischer (2010) si rarement présentée, ainsi que des sculptures et reliefs muraux d’Alain Clément. Cette très belle exposition, s’achève par le nouvel accrochage de la collection contemporaine, dans une même perspective d’amitié, de durabilité, et de création, où les artistes ayant contribué au mouvement Supports-Surfaces sont abondamment représentés. On ne peut que rendre hommage au musée pour cette traversée originale et rigoureuse qui est à voir jusqu’au 16 novembre.

Aix-en-Provence mise sur des artistes majeurs
Sur la route, une halte au CRAC de Sète peut encore vous faire découvrir l’étonnant travail de la plasticienne portugaise Leonor Antunes. Un article paru en juin vous en dit beaucoup. Direction maintenant Aix-en-Provence. Cet été, la ville s’est emparée de son icône, Paul Cézanne, dont l’influence a été déterminante. Le pavillon de Vendôme, le musée du Vieil Aix, mais surtout le musée Granet exposent l’enfant du pays. Cézanne, comme chacun sait, a arpenté sa Provence natale pour y peindre la Sainte-Victoire, sous toutes ses formes. Plus qu’à sa production artistique, l’exposition s’intéresse à son contexte de travail, à l’ambiance familiale et amicale qui l’entourait et à sa détermination à peindre quand, de retour de ses séjours parisiens, il s’installe au Jas de Bouffan, propriété actuellement en restauration et partiellement « reconstituée » dans l’exposition. On y retrouve néanmoins l’emblématique tableau Les Joueurs de cartes, prêté par le musée d’Orsay pour l’occasion. Ainsi que des chefs-d’œuvre attendus comme les Portrait de l’artiste au fond rose,Nature morte aux cerises et aux pêches, ou encore les Baigneuses. L’hôtel de Caumont, pour sa part, consacre cet été tous ses espaces à Niki de Saint-Phalle, une expo de plus (après la galerie Mitterrand et le Grand Palais) pour cette artiste qui a appartenu au groupe des Nouveaux Réalistes. C’est dire le rôle de cette artiste et de son compagnon Jean Tinguely. Investis d’une puissance créatrice hors du commun, tous deux ont œuvré pour un militantisme esthétique fondé sur la recherche de matériaux, de formes, de proportions, en ce sens la proposition de l’hôtel de Caumont n’est pas une expo de plus mais un tremplin pour la compréhension de la sculpture contemporaine et de ses expressions si diversifiées, traduites par la monumentalité, la résine, les bas-reliefs, la couleur… Tout en marquant une audace et un engagement pour la liberté créatrice de la femme, l’œuvre a ouvert des voies nouvelles.

Les Engagées de l’Isle-sur-la-Sorgue
A l’Isle-sur-la-Sorgue, la Villa Datris a invité 64 femmes artistes, initiatrices de très nombreuses problématiques, que le visiteur découvre à l’aide de tracts évoquant d’une part le mode revendicatif et d’autre part la spécificité de leurs œuvres. Pour les Engagées, les commissaires Danièle Marcovici et Stéphane Baumet ont conçu une remarquable pédagogie de visite pour partager avec le public les différents niveaux d’engagement. On y trouve ainsi les écoféministes, dont nous citerons Irène Kopelman, avec ses céramiques modélisées sur l’organicité des volcans, Ursula Palla, qui fabrique de longues Epilobes de bronze (rappelant que cette plante fut la première à repousser sur les décombres des zones bombardées ou après des incendies de forêt de sombre actualité). En toute continuité, l’incontournable Eva Jospin est présente avec ses cartons ciselés. Les activistes, telles Majida Khattari, qui évoque la force collective face à l’oppression pour agir sur la société au travers d’une petite forêt de cônes calligraphiés, et Prune Noury, qui pointe les différents niveaux de dépendance des femmes et leurs singularités corporelles, traduites par des bronzes imitant la terre, faisant allusion à l’esthétique des vénus primitives. Les Femmes objets, magistralement matérialisées par Magdalena Abakanowicz dont la lutte contre l’objectivation du corps par le regard de la société se traduit par une carapace au corps de sisal sombre, dont la chair s’est volatilisée, ou par Cajsa Von Zeipel, qui élargit l’idée de « mères » d’une façon un peu trop narrative, peut-être, pour dire que le corps n’est pas que maternel mais aussi sexuel ou désirant. Du côté des Femmes au foyer, deux citations. Chiaru Shiota, dont les tissages dans l’espace sont internationalement reconnus, met l’accent sur les tâches ménagères qui leur sont habituellement dévolues, ou sur les activités de tissage réservées à la femme, qu’elle a depuis longtemps sublimées. Tandis que Raymonde Arcier prolonge le thème par sa casserole surdimensionnée, réalisée en paille de fer ou par ses cabas géants crochetés comme a pu le faire Mariza Merz en d’autres temps avec Scarpette (1968).
Avec Les Provocantes, la tautologie fait son œuvre et retourne la violence imposée aux femmes. Comme le fait Pilar Albarracin, qui lui oppose la douceur et la fragilité des bougies en leur donnant des formes de bombes ou d’explosifs, rouge, noir, blanc, y associant en cela les symboles de son anti-franquisme. Les Manifestantes, à leur tour tentent de réadapter le langage pour qu’il soit en accord avec nos pensées et convictions. L’œuvre de Katharina Cibulka, Tant que la liberté de ma fille dépendra de l’éducation de ton fils, brodé à la main sur bâche d’échafaudage, en dit long sur les mœurs masculinistes de notre société et le vocabulaire en surplomb utilisé par les hommes. Les Libres problématisent le coût de la liberté, entre les aspects identitaires, l’héritage migratoire et les pays d’accueil. L’artiste d’origine cubaine, Amy Bravo en indique les éléments mémoriels dans une sculpture faite d’objets extraits de son milieu familial et de l’éperon d’un cow-boy dénonçant toute une partie de la mentalité américaine. Face à l’oppression, Les Silenciées engagées font parler l’objet et le geste autant que les mots. Kapwani Kiwanga le prouve avec Glow, œuvre de bois très épurée, leds, et acier qui (lui) rappelle la Loi de la lanterne, interdisant aux esclaves au XVIIe siècle de se promener la nuit sans éclairage, afin de pouvoir être repérables dans tous leurs déplacements… Les Soumises opprimées sont incarnées par l’œuvre éloquente et très émouvante de Jeanne Susplugas, T’es pas folle, presque sur le ton qu’emploierait Sophie Calle, et résume sans concession l’omerta liée aux maltraitances conjugales, insuffisamment reconnues par l’institution. Une vidéo et une installation reprennent les marionnettes héroïnes de ces situations. Cette œuvre composée de plusieurs éléments (marionnettes, vidéo, installation) possède une grande force d’émotion et incite à la réflexion. Enfin sont évoquées les Hystériques rebelles, autre manière d’étouffer la liberté des femmes, ici symboliquement retenue dans la proposition de Laure Tixier, 4 mouchoirs renvoient à différents lieux d’enfermement, maison de redressement ou de rétention pour les jeunes filles abandonnées, à qui on apprenait la culpabilité, l’humilité sociale, la prière comme forme de rédemption. Issues de milieu catholique ou pas, ces femmes étaient la proie d’un régime de redressement, symbolisé par les mouchoirs blancs, brodés, bien repassés, semblables à la rigueur de l’éducation stricte qui s’y rapporte.
Nous n’oublions pas les pièces présentées dans les jardins, telles que Ce qui pèse, les sculptures de femmes en cariatides blanches de Céline Cléron, affublées de fardeaux, bassines, pierres de construction, sacs de transport, posés lourdement sur leurs têtes, ou la grande chaussure de l’immense Joana Vasconcelos, faite de casseroles et couvercles d’acier, intitulée avec évidente ironie Betty boop, ainsi qu’un urinoir en céramique recouvert d’un filet de coton au crochet, et une baignoire piquée de trous faits de grilles d’évacuation, tout autant perturbée dans sa fonction que l’eau de la douche simulée par des chaines d’acier. Chacune des artistes présentées relève d’un engagement contestataire, militant, social, etc., toutes leurs démarches convergent pour une place de la femme mieux reconnue ou appréciée dans nos systèmes sociaux.

L’indispensable choix de Vija Celmins par la Fondation Beyeler
Remontons maintenant plus au Nord, la Fondation Beyeler, à Bâle, présente une fois encore, une remarquable exposition, celle de l’artiste américaine Vija Celmins. Peintures et dessins de ses débuts (1964-68) nous transportent dans un univers de natures mortes sélectionnées dans des intérieurs, plaque chauffante ou radiateur, à des années-lumière de la violence thématique et colorée du Pop’art, à contrecourant encore lorsqu’elle retrouve des images de la Seconde Guerre mondiale, qu’elle traduit au dessin ou à la peinture en mettant les éléments en suspens et en provoquant un caractère d’étrangeté totale. Elle rend le réel représenté ambigu, et va s’intéresser pour la grande délectation des amateurs d’habileté technique, aux nuages, aux déserts, à la surface de la lune. Le rendu de technique est époustouflant et quasiment abstrait, les dessins sont basés sur des photographies mais ne sont imputables à aucun hyperréalisme, le travail de toutes ses surfaces n’est en aucun cas une reproduction de nature mais appelle à une élévation plastique, à reconsidérer ces surfaces comme des peaux dont nous avons un prélèvement sous les yeux. La force du travail de Celmins réside dans une atténuation des contrastes, sans aucun excès de cerne, sans exagération de matière, car en réalité la proportion n’est là qu’en prolongement d’un tout, d’une correspondance sans faille entre surface plastique et étendue naturelle. Les peintures des années 1990 montrent un travail annonciateur, à partir de photos de toiles d’araignée ou plus récemment, de flocons de neige sur ciel noir.
Ce que l’on constate chez cette artiste très singulière, c’est le fait d’apposer entre son sujet et son œuvre, un objet transférentiel qu’est la photographie. L’observation ne se fait pas en direct, mais passe par des documents scientifiques, des rapports… et son appropriation esthétique. La décantation, la mise en relation avec l’extérieur prend le temps d’une restitution du temps de réalisation, visible dans l’œuvre. C’est sans doute cette incroyable démarche d’une mise à distance temporelle et la parfaite maîtrise qu’elle en a, qui rend son œuvre si intéressante. Le silence et la sérénité qui s’en dégagent révèlent encore une fidèle distanciation des sujets de ses œuvres et une observation d’un monde différé. Les commissaires Theodora Vischer et James Lingwood ne s’y sont pas trompés, cet ensemble rétrospectif devait être montré car il établit définitivement l’harmonie entre la technique, le sujet, l’histoire de la peinture et la rareté d’une démarche non-spectaculaire, sans tapage, mais si talentueuse.

Le défi au quotidien de Brioude
Notre dernière visite est pour Le Doyenné, à Brioude, lieu privilégié de l’art contemporain, qui après avoir eu sur ses cimaises Hartung, Pignon-Ernest, Picasso, Miro, de Staël, offre au public une exposition magistrale de Jean Dubuffet. Le nouveau conservateur Thomas Wierzbiñski présente dans ce bâtiment étonnant, au plafond armorié classé Monument historique, une série de peintures, sculptures, gravures, prêtée en grande partie par la Fondation Dubuffet, sous le commissariat de Jean-Louis Prat. Les œuvres puissantes de Dubuffet rappellent que l’art contemporain s’assortit parfaitement de lieux historiques comme en témoigne la superbe salle où l’accrochage s’impose en écho direct à ce plafond du XIIIe siècle. Intitulée Jean Dubuffet, le défi au quotidien, l’exposition vaut tous les détours par la sélection des œuvres présentées et le très beau catalogue qui l’accompagne.

Infos pratiques> 75 ans d’amitié, les artistes et le musée, jusqu’au 16 novembre, Musée d’art moderne de Céret. Leonor Antunes-Les inégalités constantes des jours de leonor, jusqu’au 31 août, Crac Occitanie, Sète. Engagées, jusqu’au 2 novembre, Villa Datris, L’Isle-sur-la-Sorgue. Vija Celmins, jusqu’au 21 septembre, Fondation Beyeler, Bâle, Suisse. Jean Dubuffet. Le défi au quotidien, jusqu’au 2 novembre, Le Doyenné, Brioude.
Image d’ouverture> Jeanne Susplugas, T’es pas folle, détail. ©Photo FC

