Le Crac Occitanie accueille actuellement les inégalités constantes des jours de leonor, une exposition-installation de Leonor Antunes, répartie dans six salles du rez-de-chaussée de l’institution sétoise. Depuis plus de 25 ans, l’artiste portugaise développe un travail de suspensions sculpturales pensées pour les architectures qui les abritent et dans lesquelles le public est invité à déambuler librement. A découvrir jusqu’au 31 août.
Après la fondation Gulbenkian de Lisbonne, le CRAC de Sète invite Leonor Antunes à exposer, intervenir serait plus juste. Pour cette artiste, il s’agit moins en effet d’accrocher des œuvres sur les murs, que de les concevoir en fonction du lieu qui lui est proposé. Pour ce travail en miroir avec celui de Lisbonne, réalisé grâce au soutien important de la fondation, Antunes a réassorti, réaménagé, retravaillé ses pièces pour les montrer à Sète. L’impression est forte, transparence et monumentalité s’accordent et se répondent dans une théâtralisation omniprésente des œuvres. Le titre, les inégalités constantes des jours de leonor, a sa source dans un dessin que son amie Ana Hatherly avait titré en citant son nom à elle parmi d’autres. Point de départ d’une constante attention à d’autres femmes artistes, qui appartient à une préoccupation déjà signifiée au cours d’une importante exposition dont elle fut commissaire à Lisbonne. Une autre manière de donner à ces femmes une place qu’elle n’estime pas assez reconnue jusque-là. C’est ainsi le cas de l’artiste et architecte anglaise Sadie Speight (1906-1992), femme de l’architecte de la fondation Gulbenkian, à qui elle rend justice et hommage, en la citant en référence de certaines de ses œuvres. Le parcours de l’exposition est balisé de petites histoire mises en lumière à partir de recherches qu’Antunes effectue sur ces femmes plus ou moins invisibilisées.
La totalité des œuvres pend du plafond, elles sont dosées verticalement selon les nouages et tensions de la corde sans rupture qui les soutient, formant un treillis duquel coule chacune des pièces. Le premier ensemble est constitué de matériaux variés qui introduisent d’emblée plusieurs problématiques liées à la constitution du volume spatial, à la matière souple ou rigide, aux références ou anecdotes qui justifient leur présence, à leurs couleurs ou encore à leur rapport entre verticalité et horizontalité. Il faut savoir que le sol du rez-de-chaussée du centre d’art fait partie de l’œuvre, il a été entièrement recouvert de liège, à partir de l’agrandissement d’un dessin de tapis conçu par l’artiste britannique Marian Pepler (1904-1997), à peine suggéré par les lattes de liège, lui-même structuré en certains endroits par le linoléum, matériau que l’artiste affectionne particulièrement. Les lignes épaisses de linoleum noir, ocre et blanc, interviennent visuellement en diagonale et se poursuivent dans les salles suivantes faisant fi des murs qui les séparent. On constate donc que l’espace est conçu en continu, il est matière de l’œuvre, le liège contribue à l’atmosphère un peu ouatée que renforcent les éclairages atténués créés par l’artiste qui n’utilise pas ceux initialement prévus par le lieu. Les spots appartiennent à la dimension de l’œuvre. On peut ainsi déambuler au travers d’objets suspendus, et chaque changement des six salles apporte une variation globale de notre perception de l’espace. Dans ce travail des volumes, il n’y aucun procédé d’évidement, aucune accumulation pour faire masse, l’espace est paradoxalement construit en découpes par les bords de chaque « sculpture ».

Les œuvres composant l’ensemble sont le fruit de multiples recherches qui représentent 50% de sa création. Les rencontres avec des artistes femmes, leur œuvre ou leur statut, (Sophie Taeuber (1889-1943), Charlotte Perriand (1903-1999), Franca Helg (1920-1989), etc.), des techniques artisanales, des matériaux naturels sont autant de balises d’une quête de liens qui inspirent, par exemple cette œuvre à partir de bancs créés par Charlotte Perriand pour l’ambassade du Japon. En soulignant le talent de la designer, la pièce lui emprunte le bois et le cannage, elle construit un objet allongé dans l’espace, on reconnaît les matériaux habituels d’un mobilier, mais le fait de les ajuster sans répétition de fonction remet esthétiquement en question la source de l’objet. Les différentes parties de bois polis sont ajustées entre elles à l’aide de cordages blancs serrés, la rigidité renvoie à la solidité mais leurs formes en quinconce renvoient elles, à l’histoire du mobilier, à ces têtes-à-têtes du 18e siècle lorsque le vis-à-vis de conversion entérinait les connivences de salon. C’est peut-être ici une allusion aux complicités féminines qui lui tiennent à cœur ! A côté, une imposante corde noire, faite d’une suite de nœuds en cuir parfaitement cousus et retombant négligemment sur son axe central, redonne à l’artisan italien qui en a assuré la confection la possibilité de maintenir une activité devenue rare, que l’artiste craint de voir disparaître. Plus haut, un plateau en lattes de bois est suspendu à l’horizontale, il en pend des écheveaux de fil rouge soyeux, sertis à certains endroits de tissages de perles minuscules à l’image de certains colliers marocains. L’élégance et la sensualité de la pièce rejoignent enfin une somme de matériaux choisis, précis, pour la réalisation d’un volume global qui demeure traversable. On remarque que les nœuds, les grilles, les cordes, les filets, sont autant d’indices de liens entre les œuvres qui pourtant ne se touchent jamais. Elles gisent en l’air. Leur puissance semble jaillir et tomber du plafond, la distorsion des formes angulaires opposées à celles des multiples nouages crée une ambiance étrange, qui a suggéré à un visiteur une certaine pratique funéraire, comme celle d’un rituel des Philippines consistant à suspendre les cercueils contre la paroi d’une falaise. Ce serait peut-être audacieux de lier ce travail à une telle évocation, pourtant une fois dite, la proposition plastique n’est pas si exsangue de sens. En effet, le mode de suspension, les recherches constantes concernant les matériaux, les histoires qui président à la réalisation des œuvres ajoutent, à un sentiment de vénération, une profondeur un peu mystique à cette présentation.

Le tissage de perles, qui a fait l’objet du carton d’invitation, interroge aussi sur l’ambigüité d’avec le textile. L’illusion est totale alors qu’il s’agit d’un grand ruban plat de perles, dont le volume étique, là encore, construit l’espace en très larges ligatures, relativement aux autres suspensions. Cela sur plusieurs des pièces présentées. S’il imite des dessins précis choisis par Antunes, tout comme elle l’a fait pour le sol, leurs motifs géométriques évoquent très nettement des signes exogènes… mais leur importance vient de la précision, du savoir-faire, des compétences des multiples assistants qui contribuent aux œuvres. Pour le tissage des perles Leonor Antunes fait appel à des artistes contemporains, les perles font elles-mêmes référence au travail du verre des afro-descendants afin d’entretenir une filiation entre production et savoir-faire. Dans ce même espace quelques années plus tôt, des installations de verre de l’artiste Jean-Michel Othoniel, bien que mises en suspension aussi, jouaient une tout autre échelle de la perle. Retour aux liens inaltérables à ces amies ou références, une des œuvres porte le titre de Sophie et Franca, qui renvoie aux prénoms de Taeuber et Helg ; une autre est inspirée par la maison de Sadie Speight dont elle a mesuré la rampe et la restitue en deux bandes de cuir, en ligne brisée, ressemblant de loin, mais on y pense, à des barres de salle de sport qui mettraient en difficulté l’usager. Les mesures, les détails, les repères architecturaux, tout son travail est d’une précision sans faille, elle ne laisse rien au hasard, chaque élément présent dans l’exposition trouve sa justification narrative.

C’est d’ailleurs un des aspects étonnant de sa démarche, car le discours qui la supporte justifie chaque forme, chaque choix de matériau, chaque exécution ce qui n’est pas ordinaire. Le discours tenu par les artistes sur leurs œuvres rapporte le plus souvent une narration collatérale mais rarement impliquée dans l’œuvre elle-même au point d’en justifier la présence singulière. En ce sens ses œuvres rappellent l’intensité des préoccupations d’artistes comme Christian Jaccard, pour ses pièces brûlées, ou celles de Louis Cane, pour leur développement orthogonal autour de l’exigence de précision. Notons également que son processus de travail inclut la série, selon un principe qu’elle nomme discremency (traduisible par divergence) mais qui correspond plus réellement à éclatement, étirement, soit une distorsion spatiale construite savamment dans l’exposition où les pièces se recomposent dans chacune d’entre elles.
Dans une troisième salle, elle rend compte des mesures prises dans la maison conçue par Sadie Speight, particulièrement celles des fenêtres qu’elle traduit par des sortes de quadrillages suspendus, tout comme, plus loin sont données à découvrir des incrustations circulaires en métal doré, dans le liège au sol, inspirées des peintures de Sophie Taeuber. A la suite et entre ces dispositifs, une salle est entièrement « vide », seul le sol en liège zébré de linoleum repousse toute suspension, l’artiste ayant jugé que le plafond trop bas ne permettait aucune autre intervention.
L’exposition s’achève dans deux pièces très hautes de plafond, occupées par des œuvres de 2007 pour la première, en cannage et lanières de cuir, directement issues de la tradition de sellerie et de ses applications artisanales en matière d’équitation, ce sont des structures un peu spectrales, dont certaines sont des copies de brides, sans partie métallique, parmi lesquelles une a été réalisée au Mexique en peau d’animal (boyau peut-être). Le parcours se termine par des suspensions de filets noirs, légèrement relâchés en courbe comme le sont les stores vénitiens en voile des années 1950 mais tout à leur sens lorsqu’on sait qu’ils ont été montrés à l’Arsenal de Venise. Leurs fines lanières de cuir en double épaisseur, décalée dans la hauteur, ajoutent à cette impression de rideaux qui n’occultent rien mais qui au contraire pointent la transparence.

L’ensemble de l’exposition montre un compromis entre la spatialisation des œuvres, leurs volumes propres individuels, et leurs raisons d’être, en tant que détails développés d’un objet, d’une architecture, d’une pratique, une extension concrète (peut-être un éclatement à percevoir en ce sens) des relations faites par l’artiste entre différents niveaux de sa perception (matériel, technique, unitaire…). Sa démarche est à rapprocher de ce que l’anthropologue Philippe Descola nous apprend de l’analogie comme une des quatre figures ontologiques des relations de l’homme à son environnement*.
Il faut dire que toutes les œuvres présentées assurent un double rôle, celui de créer un espace monumental avec des volumes pour le moins légers et fins, et celui d’une transparence constante où le regard ne bloque sur aucune surface, aucune opacité ne vient masquer les plans arrière ou latéraux. La circulation très fluide, entre ces organes divers issus du plafond et des multiples références de son expérience, renverse la position habituelle du spectateur qui se trouve lui-même être visité par ces êtres descendus d’ailleurs. Mais si nous sommes enclins à nous laisser dépasser par les assortiments narratifs, on ne peut pas oublier la force plastique des œuvres et l’intelligence de leur mise en espace. Ainsi, la diversité des objets façonnés, agencés avec une méticulosité qui ne peut échapper au visiteur, rend compte de l’assiduité de l’artiste à relier différentes temporalités, celle de l’histoire de l’art qu’elle convoque à la fois dans le domaine du design et celui de l’artisanat, mais aussi dans le registre féminin, dans la reformulation esthétique de l’espace, sans qu’à aucun moment elles n’apparaissent comme un assemblage. Elaboration, minutie, monumentalité fragile, enchevêtrements sont les maîtres-mots d’une forêt recomposée qui nous est donnée à traverser.

*Par de-là nature et culture, Paris, 2005, éditions Gallimard. p.280
Infos pratiques> Leonor Antunes, les inégalités constantes des jours de leonor, du 7 juin au 31 août 2025, au Crac Occitanie, à Sète. Commissariat d’exposition : Leonor Antunes, Marie Cozette et Rita Fabiana.
Image d’ouverture> Vue de l’exposition les inégalités constantes des jours de leonor* », 2025, Crac Occitanie, Sète. ©Leonor Antunes, photo Nick Ash

