Il a fallu trois ans de préparation au Mrac Occitanie et à son directeur Clément Nouet pour élaborer cette exposition de Sophie Calle qu’il fallait convaincre de (re)venir sur ses terres et, effectivement, l’argument majeur du Territoire fit son effet. D’une part parce que son père Robert Calle fut un des fondateurs du Carré d’art, mais aussi parce qu’elle a un certain attachement à l’Occitanie, où elle réside parfois sans pour autant y avoir eu d’exposition. Êtes-vous triste ? est à l’affiche jusqu’au 21 septembre 2025.
Le titre de l’exposition nous invite sans tarder dans l’histoire Êtes-vous triste ? Cette phrase prononcée à la fin d’un entretien médical est à l’origine du choix de huit installations sélectionnées pour rendre compte d’un parcours de vie, littéralement mis en programme par une succession d’œuvres complexes liées de près ou de loin au langage. La découverte, la surprise, les croisements de projets articulent l’axe de multiples quêtes que Sophie Calle formule par des hybridations photographiques, des dessins, narrations, des relations avec l’actualité, les journaux, etc. Une inscription dans le monde qui paraîtrait acquise bien qu’elle révèle différents niveaux de sensibilité desquels émerge aussi un sentiment de solitude.
Pourquoi évoquer la solitude quand on est artiste née dans un cocon de l’esthétique du XXe siècle, adulée depuis les premières heures ? C’est que l’œuvre de Sophie Calle donne à voir son extrême singularité et au-delà une manière d’en rendre compte très pointue où l’intime est soumis à la norme sociale, où les originalités nous (la ?) laissent dans un désarroi thématique (Les aveugles), où sa manière d’inventorier le monde fait appel à un regard hors de toute attente.
Comme souvent chez elle, tout commence par un détail, un mot, une absence – un déclencheur minuscule pour un dispositif artistique redoutablement précis. L’exposition emprunte son titre à un fragment issu du texte La Visite médicale (2002), dont elle fait la clé d’entrée d’un parcours sensible, traversé tantôt par le deuil, la mémoire, tantôt par la forme documentaire où l’art se positionne en outil de réparation.
Percevoir par effraction
Êtes-vous triste ? rassemble donc plusieurs œuvres emblématiques dont Douleur exquise (1984-2003), montrée seulement trois ou quatre fois en France, à partir de laquelle elle a développé sept projets à Sérignan. Cette étape au Mrac est aussi sa première exposition depuis qu’elle a obtenu le prix Praemium Impériale en octobre 2024 (équivalent du Nobel en matière d’art décerné par le Japon), ce qui laisse place à l’idée d’origine, d’identité, et de retour aux sources.
Le parcours commence avec l’immense salle du rez-de-chaussée dans laquelle on peut… Voir la mer (2011), il s’agit de huit écrans vidéo muraux de personnages vus de dos, face à la mer. Chacun se retourne vers nous à son tour et on comprend que pour eux, voir la mer était une première fois. Lors d’un voyage à Istanbul, l’artiste apprend que certaines populations pauvres sont nommées dans le pays par les termes de « ceux qui n’ont pas vu la mer » car faute de n’avoir jamais pu se payer le trajet. Elle décide donc de les y amener. Elle filme, photographie, tout en évitant de montrer leur réaction première, en éliminant les prises de vue de profil lorsqu’on aurait pu percevoir par effraction leur émotion respective. Lorsque les personnes se retournent elles ont déjà recomposé leur figure. A notre insu, le côté hiératique de cet ensemble rappelle des éléments du théâtre antique en nous positionnant comme un coryphée ébahi et compatissant.
L’espace suivant ouvre sur des œuvres qui répondent au questionnaire de la Visite médicale, à travers cet interrogatoire qui grouille de questions sur nos divers comportements quotidiens végétatifs et autres, une question anodine la surprend mais qu’elle relève « Êtes-vous triste ? » parmi tous les états d’âme interrogés. On décèle ici une clef de sa démarche, celle d’une attention méticuleuse accordée au détail, au langage et à sa manière d’en marquer l’incidence. De cette manière, on s’accorde très vite avec elle non seulement sur l’incongruité de cette formule dans la liste mais aussi sur toutes les réponses possibles qui viendraient à l’esprit. Cet effet-là est essentiel, ordinaire, commun, chargé cependant d’une dose d’universel surprenante. Tout comme nous la suivons dans son Inventaire des projets achevés (2023-2025) dont elle dresse la liste qu’elle évalue à soixante-sept. Elle les met alors en correspondance avec des titres de couverture de Série Noire, au sujet desquels elle écrit qu’il lui semblait que « les titres l’attendaient ». Mais ils pourraient également expliquer toute l’œuvre de Sophie Calle. Le livre par exemple, représentant pour elle un symbole de la présence maternelle, ses deux parents étant d’ailleurs des repères constants et involontaires de ses ancrages esthétiques.

Suit alors l’œuvre imposante Douleur exquise, période de sa vie amoureuse, pendant laquelle elle effectue un voyage au Japon, à mi-chemin duquel, durant sa résidence, elle devra retrouver son amant. Son amant ne sera pas au rendez-vous de l’amour, qui sera au contraire le moment de rupture le « plus douloureux de sa vie ». Point de départ d’une longue catharsis pour elle, qu’elle met en place en reconstituant les stations d’une sorte de chemin de croix, qui retrace toutes les étapes d’avant et d’après la douleur, renforcées de photographies, elles-mêmes assorties de récits, dont le spectateur est le témoin innocent et encore ignorant de la rupture, ou qui devient compatissant lorsque la menace s’est accomplie et la rupture consommée. Pour donner la dimension de l’évènement, elle partage avec le spectateur deux temporalités, avant le drame et après, elle prolonge l’avant en dévoilant la banalité des actions durant l’ignorance du sort qui l’attend, et les situations d’exception du temps de l’abandon, nous rendant témoins, accablés et compatissants. On découvre alors une étape essentielle, celle où elle avait acheté des vêtements pour la rencontre mais qui sont là, posés sur une chaise, abandonnés à l’entrée d’une salle, comme un trophée inutile, qui voudrait prolonger les marques d’espoir mais qui concrétisent la mesure de la souffrance. Elle matérialise cette dernière en reprenant la même déclinaison de photos et de textes faits d’anecdotes recueillies chez d’autres personnes à qui elles demande de raconter « quand avez-vous le plus souffert ? ».
Documenter l’indicible
Ses propres récits sont brodés tandis que les témoignages recueillis en blanc sur fond noir se font de moins en moins contrastés au fur et à mesure de leur lecture comme une condition d’effacement de sa propre douleur. Elle s’efforce ainsi de construire l’oubli au fur et à mesure du temps qui passe. Ce qui frappe, c’est la manière dont Calle met en scène l’intime sans jamais tomber dans la confession. Elle établit des règles, collecte des témoignages, documente l’indicible : les instants de rupture, les regards perdus, les silences. Tout devient matière à récit, à image, à archive. Ce n’est pas l’émotion brute qui est donnée à voir, mais sa mise en forme – distanciée, parfois cruelle, dont le chemin est aussi spectaculaire qu’universel.

Les projets IV et V concernent Berck et Lourdes, deux réponses aux questions Où et Quand ? Après avoir demandé à une cartomancienne quel pouvait être son prochain voyage, puisqu’elle ne souhaitait plus contrôler son destin, elle se laisse guider jusqu’à la plage de Berck où elle se met en scène avant de rejoindre Lourdes, autre point indiqué par la voyante. Curieux sens de circulation loin d’être innocent, lorsqu’on sait que la ville de Berck est un très gros centre de soins et de réadaptation fonctionnelle et que la direction de Lourdes est souvent celle des cas désespérés. Il n’en reste pas moins qu’à Lourdes, Sophie Calle va établir une liste des miraculés recensés pour la cartomancienne mais elle apprend dans le même temps que sa mère est atteinte d’un cancer. Comme une forme d’exorcisme ou de conjuration conjugués, elle fait graver des plaques identiques à celles de plaques mortuaires en cultivant l’oxymore puisqu’en réalité il s’agit d’ex-voto de ceux qui ont été guéris de leur affection. Le dernier emplacement est vide, il concerne sa mère qui elle, n’a pas fait l’objet d’un miracle et elle écrit à même le sol et à la craie « cancer du sein ».

La série est poignante et n’en reste pas là, comme Pôle Nord, titre aussi dédié à sa mère à l’endroit qu’elle rêvait de visiter, elle conjurera ce désir insatisfait en allant y enterrer les bijoux, perles et diamant qu’elle affectionnait comme une offrande faite au glacier. Elle évoque encore sa crainte de ne pas être dans l’événement avec l’œuvre intitulée Pas pu saisir la mort, relatant le décès de sa mère qu’elle ne voulait pas rater en plaçant une caméra permanente au pied de son lit, sublime hommage à la défunte, pièce avant laquelle elle nous demande par un petit manuscrit mural de ne pas faire de photo, mais nous pouvons en saisir la limite avec ce rideau de dentelle qu’elle fait tisser en incluant comme un motif le mot « souci », le dernier prononcé par sa mère, « ne vous faites pas de souci ».

L’exposition se termine par La Dernière Image (2010), un quasi-reportage réalisé auprès de personnes ayant perdu la vue brutalement, pour quelque raison que ce soit, à qui elle demande quelle est la dernière image qu’il leur reste en mémoire ; là aussi les réponses et images sont troublantes, touchantes et l’on comprend que Sophie Calle dessine inlassablement un paysage émotionnel où les affects sont scrutés, décomposés, puis exposés avec une rigueur quasi scientifique.
Avec Êtes-vous triste ? le Mrac ne se contente pas d’une rétrospective. Il propose une lecture affûtée d’un travail où l’absent devient sujet, où l’on regarde ce qui ne peut être vu – un amour terminé, la dernière chose vue par un aveugle, une douleur qu’on n’arrive pas à classer. L’exposition interroge aussi ce qui persiste : la mémoire, le regard, la trace.
Impossible de parler sans raconter
Sophie Calle est aujourd’hui l’une des rares artistes françaises dont l’œuvre traverse les frontières, les disciplines et les registres de langage. En 2023, si elle investissait l’intégralité du Musée Picasso à Paris – une première, c’est que chaque lien qu’elle façonne avec un sujet nous est redistribué, nous interroge comme s’il nous était dit : « à ton tour ! ». Son retour au Mrac, réaffirme la puissance de son geste artistique, aussi pudique qu’intransigeant. Le style d’expression de Sophie Calle nous contraint nous-mêmes au récit. Pour rendre compte de son travail, il est nécessaire de décrire, comme elle-même démarre d’un détail, d’une anecdote, d’un regard pour en restituer la généalogie, les relations imaginaires, l’intensité émotionnelle.
Avec cette artiste, on ne peut parler sans raconter. Chaque étape de sa vie est un traitement au double sens du terme, thérapeutique pour elle et parfois pour nous, mais c’est aussi un protocole d’une rigueur implacable contre le platonisme apparent que l’on pourrait ressentir devant des situations qui n’engagent que leur auteure, mais on dont on voit pourtant qu’il finit par être dilué, en atteignant chaque visiteur par un bout de son expérience. Serait-ce le moyen de traiter la solitude ? Là, se situe la très grande force de son œuvre qui ne se contente pas d’évoquer des névralgies nombrilistes mais donne une dimension d’universalité à chaque séquence, chaque développement comme si les particularismes devenaient communs et les cas ordinaires érigés au niveau d’exception chaque fois recommencée.

Infos pratiques> Sophie Calle. Êtes-vous triste ?, du 12 avril au 21 septembre, au Mrac Occitanie, Sérignan. A l’occasion de cette exposition, l’absence de catalogue est compensée par une réimpression chez Actes Sud du livre Douleur exquise.
Image d’ouverture> Sophie Calle, vue de l’exposition Êtes-vous triste ?, Mrac Occitanie, Sérignan, 2025. Voir la mer (détail), 2011. ©Sophie Calle/ADAGP, Paris 2025. Courtesy Perrotin. Photo Aurélien Mole.

