MPH est de retour

Sa connaissance nous avons faite, il y a bien des années de cela. Amateur de SF, de BD, de rock et artiste de street art, Mike Peter Henry (MPH pour les intimes) est désormais exposé en galerie. Sur ses pérégrinations, il reste discret (nous avons vérifié, il n’était pas à l’ombre) mais ne tarit pas d’enthousiasme quand il s’agit de ses nouvelles toiles. De sa période street art, il a conservé la peinture industrielle et l’esprit frondeur. Quand il entre dans la ligne, c’est pour lui jouer des tours. L’abstraction libre de Mike Peter Henry est exigeante et pleine d’humour. Elle planque sa figuration dans des motifs impeccables que l’artiste débute toujours dans un coin de la toile.

Parmi les boîtes aux lettres en rangées serrées de son immeuble, il y en a une qui souffre. Depuis plus d’un mois, personne n’est venu la soulager de son courrier. Mike Peter Henry déteste la paperasse mais avoue que dans ses placards tout est bien rangé. L’ordre canalise la sensibilité, l’humour permet de la laisser filer. Les toiles libres aperçues à travers l’écran attendent leur châssis. Elles auraient dû partir pour les Etats-Unis mais la pandémie a changé les plans. « Je n’ai jamais vraiment lâché le pinceau mais je ne présentais pas forcément ce que je faisais en peinture. » L’itinéraire de l’artiste n’est pas une ligne droite comme le prouve les circonvolutions audacieuses de ses toiles. Poussé par une curiosité viscérale et l’envie de tout explorer, Mike Peter Henry pourrait revendiquer le statut de chat car il n’a pas qu’une vie.
Né en 1967, il grandit dans cette France bénie qui croit au progrès et prédit à ses enfants un avenir sans nuages. MPH rêve de l’an 2000. Il lit des BD, écoute la FM et s’intéresse très tôt à l’informatique. Entre valeurs familiales et esprit de rébellion, l’ado choisit la rue comme terrain de jeu et de création.  A l’époque, Combas, les frères Di Rosa ou encore Boisrond font déferler sur l’Hexagone une figuration qui vient s’inscrire en faux contre un art par trop conceptuel et surtout pas assez rock ! Les formes et les couleurs explosent en un regard ironique et sans retenue sur la société. Aux Etats-Unis, Haring, Basquiat, Scharf, et bien d’autres, déploient des univers foisonnants mélangeant graffitis, BD et street art. L’art bouge et la figuration se dit libre. C’est dans ce chaudron que MPH débute. Il n’a même pas encore l’âge de passer son permis.

©Mike Peter Henry

Quand Mike Peter Henry n’utilise pas la peinture industrielle sur les murs de sa ville, il s’empare de la toile pour y représenter des personnages nés les uns des autres, les enchaîner en un récit tout droit sorti des coq-à-l’âne de sa pensée. La période est riche et débridée. Pourquoi faudrait-il choisir ? Tant entre ses différents modes d’expression qu’entre l’art et le développement informatique. Il sera diplômé dans les deux disciplines. La poursuite de ses activités noctambules le pousse sous la lumière des projecteurs ; son travail de street art est désormais reconnu. Mais MPH décide de s’en éloigner le jour où ce dernier entre au musée. Il y a chez l’artiste une résistance à la convention, une volonté de se tenir là où son instinct le pousse.
« En général quand quelqu’un est interviewé en visio, il s’arrange toujours pour s’installer devant une bibliothèque bien fournie ! », lâche-t-il en guise d’excuse pour le joyeux arrière-plan de la discussion. Derrière lui, quelques épreuves d’artiste et des histoires nouvellement peintes, noir ou rouge sur blanc. Alors Mike, c’est le grand retour à la peinture ? « Il faut croire que j’étais en manque ! » Au mur, la forme a pris le pas sur le sujet. Tels les glyphes d’un alphabet extraterrestre, les motifs se dessinent en continu. Happé par des circonvolutions quasi organiques, l’œil intrigué parcourt le dessin. D’emblée, il sait être face à un rébus. A lui de jouer. Attiré par un point rouge, surfant sur une ligne courbe, suivant une ombre, il s’enfonce dans la matière et intime l’ordre à ses lèvres de sourire. Là, au milieu de la peinture, bien cachés, il devine une pieuvre ou un dragon, un pistolet ou un masque à gaz. L’artiste va devoir s’expliquer. « J’utilise encore de la peinture industrielle mais travaillée de manière à obtenir un effet d’optique. Souvent une petite ombre grisée se glisse en dessous du noir et détache l’ensemble du support. C’est peut-être un réflexe de pochoiriste… A l’époque, j’avais tendance à décaler mes pochoirs pour créer du relief. Il fallait que la peinture soit suffisamment épaisse pour que je ne sois pas obligé de passer des heures à réaliser un portrait, un scooter ou un skateboard ! Aujourd’hui, ma pratique est bien moins roots. Je ne me contente plus d’un bon coup de pinceau blanc ou noir, dégoulinant ou pas, je fais très attention à mes pleins et mes déliés, à tous les détails. Bref, je fais du faux graffiti ! » Effectivement, la peinture bien léchée mise moins sur la spontanéité du geste que sur sa maîtrise et fait passer le sujet au second plan. L’œil explorateur saisit pourtant certaines répétitions. Plus il se concentre, plus il décèle comme l’élaboration d’un répertoire de formes. Toutes ne sont pas systématiquement utilisées mais toutes participent au développement d’un unique récit. Chaque composition complète ou précise la précédente.

©Mike Peter Henry

Difficile de ne pas penser aux graffeurs qui à l’origine ne dessinaient que les lettres de leurs pseudos. Mike Peter Henry envisage-t-il le déploiement de son dessin comme une écriture ? « A l’écoute de cette question, surgissent des images d’alphabets anciens où se mêlent signes et symboles. Je pense aux hiéroglyphes mayas notamment qui sont effectivement une écriture même si elle est très illustrative. Mais en fait la question qui m’habite n’est pas celle-là. Elle ne concerne pas l’écriture, seulement la peinture. Comment faire surgir la forme ? En la délimitant à l’aide d’un trait ou en étalant la matière ? D’un côté, la Linea d’Osvaldo Cavandoli, de l’autre le pochoir de Bansky. Ce sont des préoccupations aussi vieilles que la peinture elle-même. Prendre le parti de Canaletto ou de Guardi, miser sur Poussin ou sur Rubens ? Chez moi, le sujet naît du cerne. La ligne s’avance et le dessin apparaît en creux. Ma recherche est picturale et tout ce qui m’occupe relève d’une réflexion sur la peinture. »
Sur l’écran les nouvelles toiles défilent comme à la parade. Inscrites dans un carré ou dans un rectangle, elles ne procèdent jamais d’une esquisse préparatoire. L’artiste pose son pinceau en haut à gauche et déroule son fil d’Ariane. S’il affirme ne pas préméditer son dessin, il réfute l’idée d’une peinture automatique, pulsionnelle, et affirme sa volonté d’y inscrire des motifs. Motifs qui s’engendrent les uns les autres comme autant d’êtres hermaphrodites. Le résultat doit vibrionner et permettre à l’œil de le détricoter. Comme si chaque toile n’était habitée que par un seul et unique trait aux nombreuses anfractuosités. Comme si en en saisissant le bout vous pouviez d’un seul geste faire disparaître l’ensemble. Noir. Rouge. Blanc. Les couleurs essentielles sont très politiques. Elles ramènent au mur, à l’affiche, à la revendication. On sent qu’à travers la minutie de cette proposition à la limite du décor affleure un univers beaucoup plus impertinent qui ne néglige ni l’art de la caricature, ni celui de la provocation. « Il y a des running gag au milieu des toiles mais je n’ai aucunement l’intention d’en dire plus ! J’aime que les gens cherchent et trouvent ce qu’ils veulent. Je me régale à les écouter. Tout est vrai ou tout en faux. Question de point de vue ! Que mes peintures soient pourvoyeuses d’imagination me fait plaisir. C’est rigolo de voir ainsi son travail interprété et nous échapper. » Dans la mécanique de la création, certaines formes en appellent d’autres : un zizi, un coquillage… mais chut il ne fallait pas l’écrire ! Car il faut se méfier du côté organique de la composition qui pousse certains à voir des choses qui n’existent pas. Foi de MPH !

©Mike Peter Henry

Autant dire que le décryptage en public est jubilatoire. Chacun y va de son bestiaire, de sa mythologie personnelle… bien aidé il faut le dire par les titres. Morceaux de choix et logiquement décidés a posteriori. Boudicca est une guerrière héroïque gauloise, Eppillus, gaulois lui aussi, est un puissant qui frappait monnaie, Overlord, la plus célèbre opération de la Seconde Guerre mondiale, Daktari, le héros vétérinaire d’une série télévisée diffusée en France au début des années 1970.  Sans oublier Top in Hambourg et les autres jeux de mots en anglais que seuls les Français peuvent comprendre. A travers cet humour potache se dessine un portrait plus précis de celui qui n’est pas avare d’anecdotes mais plutôt secret sur sa vie. Mis bout à bout tous les indices semés au fil de la peinture ne permettent qu’une seule certitude : comme ces aînés de la Figuration libre, l’artiste déteste le politiquement correct. En un seul adjectif, il est très rock !

©Mike Peter Henry
Contact

Art to Be Gallery, à Lille. Site de la galerie. Le site de l’artiste.

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Image d’ouverture ©Mike Peter Henry