Topologie en perspective chez Sandra Matamoros

Sorbonne Artgallery accueille l’exposition Point de Bascule de Sandra Matamoros. Au rez-de-chaussée de l’aile Soufflot, dans le Centre Panthéon de la Sorbonne, neufs tirages photographiques conçus spécialement pour cet espace déploient un dialogue entre lumière, géométrie et environnement. A découvrir jusqu’au 19 avril.

Photographe plasticienne, Sandra Matamoros explore dans cette exposition le motif du cube comme élément de construction et support de projection architectural et science-fictionnel pour promouvoir une connexion avec notre environnement naturel. Le lien entre la lumière, l’écologie et la suggestion de nouveaux mondes possibles, voilà ce qui est offert au regardeur dans ce parcours de neuf images inédites. Il s’agit de neuf tirages photographiques réalisés spécifiquement pour s’inscrire dans l’espace de Sorbonne Artgallery, dans le Centre Panthéon de l’université historique parisienne.
Cubes-miroirs, cubes-images, cubes-boîtes, les pièces de la série Point de bascule renvoient étrangement, non pas à un contenant mais aux choses alentour, à une extériorité. C’est comme si les cubes de Sandra Matamoros, au lieu d’attirer l’attention sur ce qu’ils pourraient renfermer, révélaient les éléments du monde environnant. À l’instar d’une caméra obscura, l’objet cadre ou recarde le paysage, il crée des perspectives, devient une manière de regarder différemment.
Dans cette œuvre, l’artiste mêle sa quête d’harmonie avec la nature à une esthétique minimale. Les différents dispositifs mis en place articulent la réflexion sur les quatre éléments menée constamment dans son travail et sur les enjeux plastiques du minimal art des années 1960. Elle fait un grand écart entre la pensée antique du savant grec sicilien Empédocle et les aventures sculpturales de l’Américain Tony Smith (1912-1980). Difficile, face au Point de bascule, de ne pas songer aux pièces mythiques, Die ou Black Box (1962), interprétées parfois comme des invitations à réfléchir à la notion de lieu, d’historicité et au sens des formes architecturales. Sandra Matamoros s’attache comme lui au caractère lisse et hermétique de ces volumes quasi science-fictionnels, proposant une réécriture de cette monumentalité minimale.

Vue de l’exposition Point de Bascule. ©Sandra Matamoros, photo Elio Cuilleron

L’utilisation du cube renvoie également aux structures de Sol Lewitt, notamment aux 122 cubes incompletsarticulés et pensés dans une vision essentialiste basée sur des variations autour d’une même ossature. Une œuvre en particulier pourrait être mentionnée : Buried cube containing an object of importance but little value (1968). Il s’agit d’une performance conservée par une série photographique à la manière d’une notice ou d’une bande dessinée. Le dispositif met en exergue la notion de contenant, au sens littéral et figuré, le lien entre l’architecture et l’environnement (le cube est enterré) ainsi que le potentiel fictionnel lié au mystère de ce qui est caché à l’intérieur. Buried cube est aussi un clin d’œil à L’Homme de Vitruve de Léonard de Vinci (vers 1490). Sur les images, Lewitt est à l’extérieur du cube, le surplombe : l’homme n’est plus en mesure de se conformer au canon de la Renaissance, les dimensions et la portée du geste créateur se transforment.
Chez Sandra Matamoros, les cubes sont à peu près de la même dimension que celui employé par l’artiste américain en 1968, mais ils franchissent un degré de complexité avec l’emploi du miroir qui lui donne un aspect quasi ésotérique, à la manière du monolithe de Stanley Kubrick dans 2001, l’Odyssée de l’espace, daté de la même année que Buried Cube. Le Point de bascule joue d’un large éventail de tensions, se situant toujours entre des stades a priori opposés : intériorité et extériorité, nature et architecture, végétal et minéral. La série explore les passerelles, les porosités et autres chemins de traverse qui mènent des uns aux autres, initiant de nombreux… points de bascule. Ces espaces de transition font valoir la manière dont les éléments peuvent faire système et révéler une harmonie.
Maïeutique de l’union des contrastes, l’œuvre vise une résilience. C’est comme s’il était question de repenser les ambitions des hommes vis à vis de l’incommensurabilité du temps géologique dans un mouvement de prise de recul et une incitation à la modestie, sans pour autant cesser d’imaginer et de construire mais de le faire en ouvrant davantage les yeux sur le monde. Les cubes sont comme des luminomètres, leur mise en situation dans la nature conditionne leur signification. Sandra Matamoros utilise la géométrie et la lumière pour créer une réflexion sur les futurs possibles, réflexion demeurant toutefois bien ancrée dans le sol, le sable ou les roches, sans abdiquer son attraction pour les vastes étendues de ciel.

Point de bascule, 2023. 120x80cm. Photographie impression pigmentaire sur papier Fine Art. ©Sandra Matamoros

L’auteur de ce texte est critique d’art et commissaire indépendant. Diplômé de l’École du Louvre, Elio Cuilleron a travaillé notamment au comité de rédaction de The Art Newspaper et pour Art Basel. Il écrit dans plusieurs médias indépendants dont le blog Contrastes autour du cinéma d’auteur et le magazine de philosophie Opium.

Infos pratiques> Point de Bascule, Sandra Matamoros, jusqu’au 19 avril 2024 à Sorbonne Artgallery, place du Panthéon, Paris. Commissaire d’exposition Benoît Pelletier.

Image d’ouverture> Point de bascule, 2023. Format 120x80cm. Photographie impression pigmentaire sur papier Fine Art. ©Sandra Matamoros

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