L’écriture en acte de Jenny Holzer

Affichage, dessin, peinture, sculpture, installation, photographie, projection… Si elle revêt une grande variété de modes d’expression, la pratique de Jenny Holzer s’articule toute entière autour du langage, de ses représentations et des fonctions de communication comme de coercition et de contrôle qui le caractérisent. S’inscrivant dans une possible suite de l’art conceptuel, l’artiste américaine partage depuis plus de 40 ans sa vision inquiète du monde, invitant le public à réfléchir, débattre et, surtout, (ré)agir. Pour elle, l’art a le devoir d’être utile. Violence, injustice, sexe, mort, pouvoir et abus de pouvoir sont parmi les thèmes récurrents qu’elle aborde sans détour, parfois avec humour, souvent avec tendresse. Présentée actuellement au Musée Guggenheim de Bilbao, l’exposition Thing Indescribable (L’indescriptible) revient sur l’ensemble de sa carrière, depuis les premiers posters placardés sur les murs de New York dans les années 1970 jusqu’aux peintures et installations électroniques et robotisées les plus récentes, pour certaines imaginées spécifiquement pour entrer en résonnance avec l’architecture pensée par Frank Gehry. « Il ne s’agit pas d’une rétrospective, tient à préciser Petra Joos, commissaire de l’exposition, car Jenny ne regarde pas vraiment en arrière ; elle s’inscrit dans le présent et s’intéresse au devenir de ce monde. »

Jenny Holzer. A l’arrière-plan, Essais inflammatoires (détail).

« Je trouve le monde d’aujourd’hui particulièrement difficile. Je m’efforce donc de transmettre, avec application, tout ce que j’ai pu apprendre, trouver, comprendre, au cas où d’autres puissent s’en servir, pas seulement pour améliorer les choses, mais peut-être apporter de véritables solutions. » Qu’ils soient imprimés sur du papier ou un tee-shirt, gravés dans la pierre, dessinés sur la toile, collés sur un camion, projetés à même un paysage ou diffusés via des LED, les courts textes mis en scène par Jenny Holzer, écrits de sa main, empruntés à des poètes, des philosophes ou extraits de témoignages recueillis auprès de ses contemporains, ont toujours eu pour objectif de toucher, et d’impliquer, le plus grand nombre possible. Abordant inlassablement depuis ses débuts des sujets complexes, tels la mort, la guerre, la violence, l’artiste a à cœur de déconstruire les discours idéologiques dominants tout en jouant sur les mêmes ressorts que ceux qui les relaient, à l’image d’une efficacité visuelle et d’un sens de la formule habituellement caractéristiques des médias et des publicitaires. « J’ai eu une enfance difficile, souligne sobrement l’artiste. De ce fait, je crois avoir acquis une réelle faculté de comprendre ce qui arrive aux autres, d’y être sensible. Je ressens également une certaine urgence à apporter de l’aide là où je le peux, à mon niveau. J’ai réussi à me débarrasser des mauvais souvenirs, du poids, mais peut-être les ai-je transférés dans mon travail. C’était une façon d’en faire quelque chose, car en être juste conscient ne sert à rien. »

Vue de l’exposition L’indescriptible (Truismes, Essais inflammatoires et Lamentations), Jenny Holzer.

Aujourd’hui installée dans la petite commune de Hoosick Falls, dans l’état de New York, Jenny Holzer est née le 29 juillet 1950 à Gallipolis, dans l’Ohio. Elle part à 18 ans étudier le dessin, la peinture et l’imprimerie pendant deux ans à l’Université Duke, à Durham en Caroline du Nord, puis à l’Université de Chicago et à celle de l’Ohio, à Athens, dont elle sort diplômée en 1972. Elle rejoint par la suite les bancs de la Rhode Island School of Design, à Providence, où elle obtient un Master of Fine Art en 1975. Admise au Programme d’études indépendant annuel du Whitney Museum of American Art, en 1976, elle part vivre à New York. Dès 1977, elle décide d’abandonner sa pratique de la peinture pour se concentrer sur l’exploration de l’écriture et de la matérialisation du langage. Encore secoué par la guerre du Viêt Nam, le débat public est alors animé par des questions d’inégalités sociales et raciales, par le rayonnement de la pensée féministe également. La contribution de Jenny Holzer aux « discussions » marque un tournant dans son jeune parcours et signe le véritable début de sa carrière : il s’agit de la série Truisms (Truismes, 1977-1979), qui prend la forme de plus de 250 affirmations brèves, souvent contradictoires, sur des sujets sociaux, économiques et politiques, des coutumes et des croyances, déployées anonymement sur des supports publicitaires et des affiches placardées dans les rues de la ville. « La liberté est un luxe, pas une nécessité », « La décadence peut être une fin en soi », « N’accordez pas trop de confiance aux experts », « Beaucoup de professionnels sont des cinglés », « L’abus de pouvoir n’est pas une surprise », « Les mauvaises intentions peuvent donner de bons résultats » sont quelques-unes des assertions volontairement provocatrices proposées par l’artiste, qui aimait – et aime toujours – observer discrètement les réactions et écouter, voire lire, les commentaires. Certaines phrases ont été reprises quelque 40 ans plus tard dans le cadre du mouvement #MeToo. « Cela m’a beaucoup émue, je me suis sentie utile, réagit avec simplicité l’Américaine. Je suis une artiste – c’est le but de toute mon existence – et je suis une féministe, pas forcément dans la vie quotidienne, mais il est clair que mon intérêt pour les problèmes rencontrés par les femmes à travers le monde transparaît dans mon travail, et je ne vais pas m’excuser pour cela. » Lorsqu’interrogée sur la présence de Trump à la tête de son pays, c’est l’humour qui reprend le dessus : « C’est un gros problème. En ce qui me concerne, je n’ai pas trouvé la clé pour le résoudre, mais je continue de chercher ! »

Banc signé Jenny Holzer.

Peu après celle des Truismes, naît la série des Inflammatory Essays (Essais inflammatoires, 1979-1982), imprimés sur du papier de couleur et collés dans divers espaces publics new-yorkais. Le ton est précis, ferme, voire impératif. Les textes se font l’écho des manifestes politiques, artistiques, religieux ou autres sur lesquels l’artiste axe alors ses recherches. A la même époque, la jeune femme intègre le collectif Colab, ou Collaborative Projects, qui interroge la manière dont l’art est montré, à qui il s’adresse, où et par qui il est exposé, et mène une réflexion sur ce qu’il peut apporter à la société. « Nos travaux respectifs n’intéressaient pas vraiment le marché de l’art à l’époque, nous étions trop conceptuels, se souvient-elle. La rue ou des lieux abandonnés accueillaient donc logiquement nos expos “sauvages”. »
Au début des années 1980, Jenny Holzer découvre la technologie des LED (diodes électroluminescentes) et y voit un moyen de renforcer le pouvoir du langage via la lumière, la couleur et le mouvement ; enseignes électroniques et projections lumineuses viennent bientôt élargir sa pratique. Pour permettre au public de prendre le temps de les apprécier en un lieu donné, elle installe des bancs, qui deviendront rapidement à leur tour support d’écriture. « Quand les mots sont gravés dans la pierre, on peut les toucher, on peut les lire avec la main et les percevoir différemment que quand ils sont écrits sur du papier. Le marbre et le granit figent le temps, tandis que les panneaux électroniques et les projections communiquent d’une autre façon. »

I WOKE UP NAKED (à l’arrière plan : Purple, 2008), Jenny Holzer.

La sélection des textes elle aussi évolue, marquée par de plus en plus d’emprunts à la poésie, « véritable antidote à la violence ». L’Américain, et ami, Henri Cole, l’Irakien Fadhil Al-Azzawi, le Germano-Israélien Yehuda Amichai, le Russe Joseph Brodsky, le Palestinien Mahmoud Darwish et les Polonais Anna Świrszczyńska, Wisława Szymborska et Adam Zagajewski comptent parmi ses auteurs favoris. Et si l’attention particulière portée aux sujets politiques et sociaux se poursuit, l’intime, parfois, fait des incursions remarquées. Ainsi à la Biennale de Venise de 1990, où elle représente seule son pays – une première pour une femme –, la plasticienne dévoile, un an après avoir donné naissance à sa fille, un travail sur les relations ambivalentes et les peurs qui lient une mère à son enfant (Mother and Child) ; le pavillon américain reçoit cette année-là le Lion d’or.
« Je travaille à partir des mots, mais je me considère davantage comme une lectrice qu’un auteur, confie avec modestie Jenny Holzer. Mes sources ont toujours été nombreuses et variées. Ce qui a changé, c’est qu’au début, je récoltais plein de points de vue différents ; aujourd’hui, je m’intéresse davantage à quelques sujets essentiels qui nous concernent tous. » Pour l’exposition de Bilbao, l’artiste s’appuie sur un contenu allant d’extraits de poèmes à des documents déclassifiés en passant par des rapports sur des femmes et des hommes ayant été victimes d’agression ou des témoignages de personnes ayant vécu de douloureuses situations lors de conflits. Un travail de collecte débuté dans les années 2000. « Après l’invasion de l’Irak en 2003, j’ai développé une grande curiosité quant aux raisons ayant poussé les Etats-Unis à s’engager. C’est ce qui m’a conduit à me rendre à la NSA (National Security Archives) afin d’y consulter, grâce au très utile Freedom of Information Act*, des informations de première main et des documents originaux permettant d’aller au-delà de ce qui était diffusé dans les journaux. » Plus tard, l’artiste s’est rapprochée d’organisations à but non lucratif, humanitaires et/ou de défense des droits de l’homme, telles Human Rights Watch, Save the Children, le Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés, la Not Forgotten Association ou encore Protect Our Defenders, dans le but de recueillir de vive voix des récits mettant en exergue la violence et l’injustice en cours dans le monde entier, mais aussi des exemples de courage, de résistance, voire de résilience, permettant d’entretenir une lueur d’espoir quant à notre avenir commun. « Quand il y a un “je” dans une phrase, il me semble qu’il est plus facile pour le lecteur ou le regardeur de s’identifier », glisse-t-elle.

Série Redaction Paintings (détail), Jenny Holzer.

A partir de mémorandums, rapports d’autopsies, cartes, communiqués diplomatiques, procès-verbaux d’interrogatoires et autres matériels issus des archives de l’armée américaine et des services anti-terroristes, ainsi que de bribes des nombreux témoignages personnels rassemblés auprès des ONG, Jenny Holzer conçoit des œuvres dont l’esthétique fait souvent écho à la dureté du propos, à l’image de I WOKE UP NAKED (Je me suis réveillée nue), installation récente qui prend la forme d’une poutre suspendue par des chaînes à un rail fixé au plafond et faisant de lugubres allers-retours à travers une grande salle : sur l’engin, défile en lettres rouges et blanches des extraits de témoignages à la première personne de survivantes d’agressions sexuelles et de viols ; des propos transcrits en anglais, en espagnol et en basque, et recueillis lors d’entretiens avec des travailleurs humanitaires et des ONG. Dans une autre pièce, une vingtaine d’aquarelles, (Redaction Paintings) réalisées elles aussi à partir de documents déclassifiés et en partie censurés, laissent entrevoir des techniques de torture. La douceur du bleu utilisé pour peindre tranche avec la cruauté des actions révélées.
Si elle se défend d’être alarmiste, Jenny Holzer n’en espère pas moins que ses œuvres puissent susciter au minimum du débat, dans l’idéal du mouvement, de l’action. « Dans mon travail, il y a de l’utopie et de la dystopie. J’aimerais que tout cela serve de base à des actions… Changement climatique, montée des nationalismes, des politiques racistes, déplacements de populations, etc., le monde va pour le moins dans une mauvaise direction. Je n’ai pas la prétention de chercher à le sauver, malgré mes “humbles” efforts. Je crois cependant fermement que pour vivre en toute bonne foi, il faut à tout prix éviter d’avoir une vision à court terme des choses. Le fait de ne pas agir est criminel en certaines situations. Je pense que tout ce que chacun peut faire pour résister, à son échelle, est essentiel aujourd’hui. »

* Fondé sur le principe du droit à l’information et datant de 1966, le Freedom of Information Act est une loi qui oblige les agences fédérales à transmettre leurs documents à quiconque en fait la demande et quelle que soit sa nationalité.

Contacts

Jenny Holzer – L’indescriptible, jusqu’au 9 septembre au Musée Guggenheim de Bilbao.
Le site de l’artiste : https://projects.jennyholzer.com.

Crédits photos

Image d’ouverture : du 21 au 30 mars, des textes de poètes basques, espagnols et internationaux ont été projetés en soirée sur la façade du Musée Guggenheim de Bilbao © Jenny Holzer, photo S. Deman – Toutes les images sont créditées © Jenny Holzer, photo S. Deman