La poudre d’art

De loin le projet artistique le plus intéressant de ces derniers mois. A la galerie parisienne pal project, Avalanche propose d’acheter de l’art pulvérisé et au poids ! Plus de 100 artistes ont été invités par le plasticien Nelson Pernisco et le curateur Andy Rankin à leur confier une œuvre, un fragment ou un rebut pour le réduire en poussière. Objet de toutes les convoitises, la poudre ainsi obtenue est exposée dans un sac Ziploc et vendue 100 euros le gramme. Le même prix pour tout le monde. Que l’artiste se nomme Cécile Beau, Matthieu Boucherite, Charlotte Charbonnel, Nicolas Daubanes, Anita Molinero ou encore Hervé Fischer, auteur du texte qui suit.

Marcel Duchamp aima l’Élevage de poussière, qui donna son nom à la photographie du Grand verre par Man Ray en 1920, peut-être pour son insignifiance ou pour la non-intervention de l’artiste qui promeut ce ready-made incertain au statut de nouvelle œuvre d’art. On ne peut manquer d’y penser en découvrant la démarche de Nelson Pernisco et Andy Rankin qui exposent sous le titre Avalanche de la poudre d’art à la galerie pal project à Paris (1). Ils ont invité des artistes à leur envoyer des œuvres qu’ils réduiront en poudre et vendront au poids, 100 euros le gramme, le même prix pour les 109 artistes qui ont accepté de participer à ce projet singulier. Et je suis l’un d’entre eux.
Avalanche : le titre de l’exposition annonce le thème. Un texte remarquable rédigé par Nelson Pernisco et Andy Rankin donne le ton, reprenant la théorie de Démocrite, mon philosophe préféré, sur l’entrechoc des atomes dans le vide. « Entre le Big Bang et le Big Rip, les galaxies, les planètes et les étoiles naissent pour s’éteindre dans un éclatement de lumière et de particules. Cristaux, grains et poussières n’ont que faire de leur état, entre liquide, gazeux ou plasmique, car ce sont eux qui façonnent l’immensité. » Pixels, érosion, tornades, grondements incessants, cimetières pulvérisés, flous, ruines, vanité ponctuent ce texte cosmique. « Chaque civilisation finit par connaître sa funeste chute. Les ruines de demain sont déjà construites car nous vivons dedans. » Nous sentons le souffle de « cet éternel combat, dont l’issue est la poussière. L’érosion est une communion instable des éléments. » De tels propos ne sont pourtant pas nihilistes. C’est l’érosion qui retient particulièrement l’attention de ces deux artistes : « Force silencieuse et immuable, l’érosion aplanit les montagnes, assèche les océans et essouffle les tornades. Une tempête de sable formée du ressac des vagues attaque la mécanique tellurique qui bouleverse la Terre. »
Que peut l’art contre la conjonction d’un tel vertigo cosmique et d’un tel effacement terrestre : rien. Il ne résistera pas davantage que les chaînes de montagne, promises à l’érosion finale. Sommes-nous, comme l’écrit aussi le poète Julien Blaine « dans une civilisation qui disparaît » ? (2), lui qui en vieillissant déclare vouloir être de plus en plus radical dans sa dénonciation et prévient dans son Post Scriptum n°101 : « Qu’est-ce donc que la gloire, la notoriété ou la célébrité (ce fameux renom) sur notre planète Terre rapportées à la dimension de la voie lactée ou du cosmos tout entier, voire, qu’en est-il de cette réputation face à l’infini ? » Qu’en dirait Christian Boltanski qui, mourant ironiquement ce 14 juillet 2021, jour de la fête nationale française, vient de « faire son temps » (3), mais espérait pourtant « transmettre » ?

Vue de l’exposition Avalanche.

Le propos de Nelson Pernisco et Andy Rankin est vertigineux, catastrophiste. Alors que Démocrite voyait dans le choc des atomes la création de toutes choses, eux y décèlent leur anéantissement final, à coup sûr en résonance sociologique avec l’effondrement de notre planète sous les coups de butoir des crises mondiales d’aujourd’hui, postmoderne, bio-écologique, sanitaire, politique, humaine, ? Et finalement artistique dans cette nouvelle et jeune galerie de la rue de Grenelle qui se lance audacieusement à la conquête de l’univers en marge du market art omnipotent style Bourse du commerce Pinault, Arnault-Vuitton & compagnie.
Une balance de précision trône au milieu de la galerie d’art pal project pour évaluer l’art à son poids. Le voilà donc indifférencié et réduit à sa granulométrie, faute de pouvoir l’anéantir totalement en poussière. Mais avec un petit sourire d’attention bienveillante à l’esthétique de son précipité dans des sacs de plastique après broyages mécaniques divers selon les substances d’origine des œuvres. L’esthétique est là, paradoxalement, au cœur de cette vanité, non seulement dans le souffle sidéral du texte des deux artistes-commissaires d’exposition qui introduit cette pulvérisation, dans la fine maquette de la revue pal mag, mais aussi dans les couleurs diverses des résidus artistiques exposés minimalement dans des sacs transparents accrochés sous la trace noire de lignes horizontales bord à bord des murs, suspendus à de grosses pinces de bureau pour les prélèvements avant pesée et encadrement des sacs que les amateurs d’art et de poésie peuvent se prévaloir de remporter chez eux et accrocher au mur pour mémoire de cette expérience singulière à eux proposée rue de Grenelle, Paris. Point non final.
J’aime le clin d’œil ironique au marché de l’art puisque ne se vend ici que de la poudre d’art désinformé ! Et les collectionneurs semblent aimer la démarche. Ça vend bien, pour pas cher, à moins que vous en vouliez un kilo bien mélangé de plusieurs artistes.
Cette démarche de Nelson Pernisco et Andy Rankin me rejoint certes de ce point de vue interrogatif et pédagogique, fondamental dans ma pratique d’art sociologique, mais il résonne surtout du mystère cosmique de notre « condition planétaire », du côté de chez Yves Klein.

(1) La revue pal mag N°3 lui consacre une très belle présentation, me faisant l’honneur d’une entrevue avec Andy Rankin, pour avoir organisé et fait circuler il y a presque 50 ans une exposition intitulée La déchirure des œuvres d’art dont la scénographie était proche (350 œuvres déchirées exposées en autant de petits sachets plastiques transparents étiquetés et enlignés), mais dont le but déclaré était « l’hygiène de l’art ».
(2) Julien Blaine, introd@ction à la Performance, les presses du réel, collection Al Dante, 2021, p. 47.
(3)Titre de sa rétrospective au Centre Pompidou en 2020.

Contact

Avalanche, du 12 juin au 31 juillet 2021, à la galerie pal project, 39, rue de Grenelle 75007 Paris. Du mardi au samedi, de 11h à 13 h et de 14 h à 19 h. Tél. : 09 84 01 69 85. Le site de la galerie.

Crédits photos

Image d’ouverture : Processus de pulvérisation des pièces de l’exposition Avalanche ©Photo Salim Santa Lucia, les autres images ©Photos Romain Darnaud.