Jephan de Villiers – L’homme aux ailes cachées

Un jour, un enfant lui a demandé s’il volait à l’intérieur de lui-même ; cet enfant-là avait pressenti l’autre qui, au même âge, s’inventait déjà des ailes sous ses draps… lui, l’artiste qui parle aux arbres par les racines et se demande encore si leur tête est dans les airs ou sous terre.

Un jour, un homme a ramassé un morceau de bois et sa vie en a été bouleversée…

Métro de Bruxelles, station Albert : je suis ici pour que Jephan de Villiers me confie toute l’histoire. Au téléphone, il m’avait dit : « Vous verrez, sur les quais, une de mes œuvres, un chariot. Retrouvons-nous là. » Et je vois. Un chariot monumental et son précieux chargement : un coffre ovoïde, ficelé soigneusement, couvert d’une écriture sémitique, le vestige déconcertant d’une civilisation inconnue.

L’artiste s’avance. Il a le regard en éveil de celui qui aime raconter. Sur la route de l’atelier, nous faisons un passage rapide par la forêt de Soignes, dite « cathédrale », toute de hêtres. C’est la muse et l’amie de l’artiste depuis plus de trente ans. Nous arrivons dans une demeure folle, qui dégringole de la colline, et qui porte un nom de château de conte de fées : Jolymont. L’atelier est au rez-de-chaussée, au plus près des arbres.

Pour Jephan de Villiers, l’histoire, c’est d’abord celle d’une enfance solitaire de petit malade, début des années 50, au Chesnay, près de Paris. Cloué au lit, il demande à sa mère de lui apporter des livres et puis aussi, bien sûr, des albums de Tintin. Ses jours sont rythmés par les visites d’un vieux médecin à la jambe de bois, une fièvre « effrayante », des visions, un monde fantasmatique. Pour conjurer sa peur du vide, Jephan s’invente des ailes qu’il cache sous les draps. « Quand je repense à cette époque, j’ai l’impression d’avoir vécu un conte. Mais c’était dur. Je criais la nuit et personne ne venait. Je n’avais pour amis que les marronniers du jardin à qui je faisais des signes. Ils me répondaient quand il y avait du vent. »

« Je ne voulais pas d’une vie comme les autres »

Dès qu’il peut sortir, l’enfant va creuser aux pieds des troncs. Il cherche une réponse : la tête de l’arbre est-elle dans la terre ou dans les airs ? « Je parlais aux arbres par les racines, je leur racontais des histoires. J’attendais qu’ils me disent ce qu’ils ressentaient. » C’est à ce moment que tout se met en place. « Il y a un état au monde qui s’installe quand on est petit. J’ai compris alors que je ne voulais pas d’une vie comme les autres. »

Des études de philosophie puis sous-lieutenant vingt-huit mois en Algérie, voilà pour la vie comme les autres. Mais solitaire toujours. De retour à Paris, Jephan de Villiers découvre au musée d’Art moderne la reconstitution de l’atelier de Constantin Brancusi. Choc esthétique, émotionnel et fondateur. Tous les dimanches, le jeune homme est devant cet atelier. « J’essayais de comprendre comment il avait fait pour avoir une vie pareille. » A ce moment, Jephan de Villiers se découvre sculpteur. Il achète des sacs de plâtre et travaille comme un fou. Pourquoi le plâtre ? « C’est un matériau qui vous apprend à aller vite. Et puis je n’avais pas les moyens de faire couler mes œuvres en bronze. » Surgissent des sculptures blanches filiformes, proches de la racine, ses Structures aquatiales.

1967, une exposition à Londres le lance. L’artiste s’y installe. Il va y rester neuf ans. Neuf années marquées par les rencontres et le succès. Il se lie d’amitié avec Max Wykes-Joyce, écrivain, critique d’art et ami de Brancusi, qui écrit à propos de son travail : « C’est une chose rare que de rencontrer un sculpteur de premier ordre, de toute intégrité et de complète authenticité… » Un travail sous le sceau du blanc, donc. Comme une double métaphore de la boue originelle et de la page blanche. Son épiphanie l’attend.

Jephan de Villiers
Jephan de Villiers, 2009

Les bois-corps se découvrent des ailes

 A l’évocation de cet instant, Jephan de Villiers s’anime, mime les gestes d’autrefois. 1976, il est à Bruxelles. Il entre dans la forêt de Soignes. « J’ai ramassé un morceau de bois que j’ai tout de suite appelé un bois-corps. Dans ma poche, j’avais un visage de mie de pain, modelé à la table du déjeuner. J’ai posé le visage sur le bois. C’était clair. J’étais certain de ce que je ressentais. » L’artiste quitte Londres pour la Belgique. Une galeriste lui prête un grenier. Dans Cet atelier sous les combles n’accueille que le ciel et un peu de lumière. Et puis des plumes, des feuilles, du bois et de la terre. Les bois-corps se découvrent des ailes. En 1978, l’Arbonie peut enfin être révélée au monde.

L’Arbonie, c’est la contrée imaginaire dont l’artiste s’est fait l’ethnologue. Aux confins du temps et de la terre, le peuple des racines possède des outils, une écriture, et même un langage, que Jephan de Villiers entend parfois. Bouches et regards ouverts au tumulte du monde, les bois-corps n’ont ni bras ni jambes, juste des ailes. Les anges avancent en procession. Sur des chariots, ils transportent des fragments d’une mémoire ancestrale. Messagers, témoins d’un monde d’avant l’homme…Dépositaire des secrets du peuple de l’écorce, Jephan de Villiers se laisse avaler par la forêt, ramassant ce qu’elle lui laisse par inadvertance. « Il ne s’agit pas de faire ma collecte mais d’être disponible à ce qui passe, à ce qui tombe. Les arbres me donnent tout, la terre me donne tout. Si j’ouvre la porte, des objets entrent, poussés par le vent. J’aime ces instants invraisemblables qu’il faut saisir. » Bonheur quotidien d’aller à l’essentiel : ne pas s’encombrer de choses inutiles, travailler encore et toujours et puis « partager, savoir donner, ouvrir ses portes et dire : “prenez !” »

Jephan de Villiers
J’ai échangé l’écorce de mon corps @contre la peau des arbres, Jephan de Villiers, 1996

Une forêt qui sort de l’eau

Cette profession de foi n’est pas qu’une image. En 1996 se crée à Jolymont l’espace Jephan de Villiers, juste à côté de l’atelier. Dans ce musée personnel, l’artiste rencontre le public autour d’une série d’œuvres particulières, témoins de son voyage en Arbonie. « Quand les sculptures commencent à vivre dans le regard du spectateur, je les vois alors pour la première fois. » Les bois-corps atteignent souvent le cœur profond des visiteurs qui « résonnent » selon leur humeur du jour : certains y voient l’expression d’une gaieté folle, d’autres une tristesse sans nom.

Autour du peuple de l’écorce, les préoccupations de tous rejoignent celle qui habite l’artiste depuis toujours : l’avenir de la planète. « La déforestation, la pollution, les trafics d’animaux… Quelque chose dans l’être humain me fait peur. Aujourd’hui je me pose la question : est-ce trop tard pour la terre ? »

En 2000, l’inspiration de Jephan de Villiers trouve un nouveau territoire. « Quand j’ai découvert l’estuaire de la Gironde, j’ai oublié la distance entre ici et là-bas. J’avais traversé la forêt et j’étais au bord du monde. » L’artiste entend une musique étrange et imagine des orgues sous-marines. Peu après, il ramasse des bois flottés et crée ses orgues de mer, « une forêt qui sort de l’eau. » Désormais, il partagera son temps entre Bruxelles et Mirambeau, en Charente-Maritime, où un nouvel espace d’exposition est ouvert en août 2005.

Jephan de Villiers
Les Âmes-oiseaux, Jephan de Villiers, 1998

« Le bonheur fou de se lever le matin et de créer »

Silence. Retour au petit garçon qui ne voulait pas d’une vie comme les autres et qui a réussi. « Je retrouve une cohérence dans cette aventure, même si je n’ai pas reconnu mes amis les arbres dans ce morceau de bois que j’ai ramassé. Je n’ai pas de souvenirs d’avoir été enfant, adolescent, d’être passé d’un âge à un autre. Je travaille sans outils, probablement comme un enfant. Suis-je sculpteur ? Je n’en sais rien. Ce qui compte, c’est le bonheur fou de se lever le matin et de créer. »

Sur la route du retour vers le métro, nous avons été saluer les Ames-oiseaux, deux bois-corps de bronze postés en sentinelle dans un quartier proche. Me revient en mémoire la question qu’un enfant a posée un jour à Jephan de Villiers : « Est-ce que tu voles à l’intérieur de toi-même ? »

L’ami Tchang

« Quand je crée un fragment de mémoire, j’y place un morceau de ma propre mémoire, ce qui signifie qu’un jour on pourra le délier et l’ouvrir. Il y a une vingtaine d’années, j’ai décidé de confier aux amis qui partaient pour un long voyage un fragment à déposer dans les pays qu’ils visitaient. Certains sont en Amazonie, dans les temples d’Angkor, en Inde ou au Tibet. J’en ai placé un dans un baobab, au Sénégal. Un fragment a été remis un soir à Shanghai à Tchang Tchong-Jen, l’ami d’Hergé et le modèle de Tchang, l’ami de Tintin dans Le Lotus bleu et Tintin au Tibet. Il est venu me voir à l’atelier et nous avons longuement parlé. Cette belle rencontre m’a ramené à l’enfant malade qui lisait des albums de Tintin dans son lit. »

Les cinq dates

  • 1952 : « Mon lit d’enfant malade, ma fascination pour l’invisible. »
  • 1976 : « Rencontre avec la forêt de Soignes. »
  • 1986 : « Arrivée à Jolymont. »
  • 1990 : « Rencontre avec Tchang Tchong-Jen. »
  • 2000 : « Rencontre avec l’estuaire de la Gironde. »

GALERIE

Crédits photos
Jephan de Villiers © Jephan de Villiers,L’ours © Jephan de Villiers,Les Âmes-oiseaux © Jephan de Villiers,L’Ile des bois-corps © Jephan de Villiers,J’ai échangé l’écorce de mon corps @contre la peau des arbres © Jephan de Villiers,l’Ange © Jephan de Villiers,Mille et trois souffles d’écorce@ ou la dernière forêt en marche © Le Peuple sous l’écorce