Les tableaux de Laura Blanche sont baignés de lumière. Tels des arrêts sur image échappés d’un conte, y figurent d’élégants personnages posant dans une nature expressive et luxuriante aux côtés d’animaux aux personnalités incarnées. Les couleurs sont vives et la ligne claire. Pourtant, à s’y attarder, ses grandes toiles de tissus recyclés ou ses portraits rapprochés à l’apparence solaire semblent tramer de plus sombres desseins. A moins qu’ils n’en réparent les drames intérieurs : Un Couteau Dans Une Étoile, à voir jusqu’au 2 janvier 2026 au sein de La Venelle, le nouveau village solidaire de Montreuil, est un bain de jouvence, dont on peut sortir habillé(e) d’une œuvre à prix rêvé !


L’exposition, Un Couteau Dans Une Étoile, s’inscrit dans la dynamique d’un lieu, La Venelle ouvert en septembre à Montreuil fédérant sur plus de 1800 mètres carrés, neuf associations de l’économie sociale et solidaire, avec pour ambition de repenser nos modes de consommation tout en renforçant l’insertion professionnelle et le lien social.
Dans l’accueillant boudoir de la ressourcerie Neptune où sont vendus à prix d’ami(e)s, des vêtements de seconde main, se déploie plus d’une vingtaine de tableaux textiles sous la forme de merveilleux patchworks, tandis que sur un portant, sont présentés des robes, des pantalons ou des hauts conçus et cousus par l’artiste Laura Blanche, ou encore des T-shirts aux dessins originaux réalisés en sérigraphie avec le concours d’un complice.

L’artiste, présente sur les lieux les vendredi et samedi, nous a laissé en son absence, quelques indices de lecture : « Cette exposition parle des blessures invisibles, souvenir d’un tissu usé, porteur d’histoires. Découper pour exorciser, recoudre devient une tentative de guérison, le textile se fait mémoire … »
Laura blanche est une jeune artiste pluridisciplinaire née en 1997, à Paris. Diplômée de l’école des Gobelins en graphisme et motion design, elle a d’abord travaillé dans le design graphique et la vidéo avant de se former en autodidacte à la couture. Depuis, elle anime régulièrement des ateliers dans des structures associatives, culturelles et éducatives ; elle initie tous les âges à l’art textile par la peinture et la création de petits formats en tissu. « Pour le moment, dit-elle, l’art textile est celui qui fait le plus sens et qui me permet d’exprimer toutes mes émotions ! Pour moi la mode, c’est la prolongation de qui on est, on a des périodes et des phases comme on pourrait en avoir avec des séries de tableaux : chaque matin on se lève et on est toujours la même personne… Je trouve ça ennuyant souvent ; les vêtements me permettent alors d’explorer toutes mes personnalités et mes contradictions. »

Son univers esthétique est un mixe de pop et d’étrange, où s’immiscent la petite enfance, les désirs, et la nostalgie ; l’émotion y affleure sous une forme d’espièglerie salvatrice : ses protagonistes, bien souvent, nous tirent la langue, et le chat, motif récurrent dans son œuvre, y apparaît comme une « figure-refuge, un confident symbolique ».
Pour confectionner L’ombre de Sitarane, un grand autoportrait, Laura Blanche n’a pas hésité à découper la robe en vichy rose qu’elle portait à la Réunion en 2020 : « Dans les années 1900, dit-elle, le sud de l’île a fait face à une série de crimes horribles empreints de magie noire : Trois hommes, Saint-Ange, Fontaine et Sitarane, trois noms mais un seul est resté dans l’histoire locale. Dans cet autoportrait, je fais ressortir la part sombre et ésotérique de cet héritage lié à mes origines ».


En 2020, Laura Blanche fonde Tuktuk Club, une marque de vêtements upcyclés alliant création textile et engagement écologique. Puis sa pratique évolue vers des formats plus amples et introspectifs incluant la réalisation d’énigmatiques scénettes figuratives aux couleurs pop, cousues comme s’il s’agissait des pièces à conviction d’autofictions réparatrices.
« Mes œuvres explorent les thèmes de la mémoire, de l’intimité et de la réparation, en assemblant des tissus de seconde main – vêtements usés, draps anciens, chutes textiles – porteurs d’histoires personnelles ou collectives »

Un vieil adage dit qu’il ne faut jamais remettre un vêtement dans lequel on a souffert ! Un conseil vernaculaire, qu’ignorait pourtant l’artiste mais qui résonne avec son œuvre comme une évidence : « En tout cas, c’est important de se détacher de certaines choses pour avancer, ou de les transformer, pour réécrire notre propre version de l’histoire, comme je le fais dans mes tableaux », relève-t-elle. L’upcycling, la réutilisation de tissus usés devient pour elle, un acte de résilience : « Un couteau dans une étoile parle des blessures invisibles, souvenir d’un tissu usé, porteur d’histoires. Découper pour exorciser, recoudre devient une tentative de guérison, le textile se fait mémoire. »

Dans une œuvre composite récente, Un jour j’aurai un château, elle explore les liens du passé du présent et du futur à travers un souvenir partagé avec sa cousine. « Nous y apparaissons adultes, en maillot de bain. Le mien est découpé dans celui que je portais réellement l’été dernier. En arrière-plan, un château de princesse abrite nos versions enfantines, aux côtés de nos grands-parents. A la fois refuge mémoire et projection, cette forteresse imaginaire incarne la tendresse d’un lien familial tissé dans le temps. »

Dans un autre tableau textile de 2024, l’artiste s’inspire d’une veille chanson folk aux accords de blues Mother’s last word to her son (1927) de Washington Phillips. Ses influences sont autant le réalisateur de films d’animation Michel Ocelot (Kirikou, Azur & Asmar), le rédempteur californien du spring break Harmony Korine, ou encore Gregg Araki dont la Teenage Apocalypse, Trilogie – Totally F***ed Up, The Doom Generation, et Nowhere, met en scène les premiers rejetons hallucinés d’une jeunesse désœuvrée sans foi (sans foie pourrait-on dire) ni loi, hantée par la mort, se consumant dans l’alcool, le sexe et l’errance en bagnole. Laura Blanche convoque aussi Niki de Saint-Phalle, parmi ses mentors et les figures de Telma et Louise, film de Ridley Scott, dont les héroïnes sont incarnées par Jess et Lilou, dans « une spéciale dédicace », cousue de lumière, à sa meilleure amie.

« A travers une pluie de couteaux est née une bulle de sororité. Là où éclate la violence, des étoiles se dessinent », nous avait encore donné en préambule, l’artiste avant d’apparaitre par surprise, affable et joyeuse dans l’antre de Neptune, un mercredi à midi : « J’aimerais dans un futur proche, dit-elle, pouvoir appliquer ma technique et mon univers à d’autres arts visuels… Concevoir une microédition textile, réaliser un vidéoclip en Stop Motion avec des chutes de tissu, créer la scénographie pour une pièce de théâtre ou des vitrines… J’ai juste envie de m’amuser et je ne ferme aucune porte ! »
Sans aucun doute, Laura, elles vous sont grandes ouvertes !

Image d’ouverture> ©Laura Blanche, Un jour j’aurai un château, 2025. Textile sur toile en coton, peinture textile, paillettes, perles, plantes en tissu, bonbon grenouille sous résine, tissu imprimé, mosaïque 258 x220 cm, ©Photo Détail Laura Blanche DR.
Informations pratiques> Un Couteau Dans Une Étoile : une exposition textile de Laura Blanche à voir jusqu’au 2 janvier à la Venelle, 198 rue de Paris, dans la boutique Neptune à Montreuil. Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 19h. Présence de l’artiste : vendredi et samedi de 16h à 19h.
Des tee-shirts customisés par l’artiste sont disponibles chez Neptune et également au Ground control, 81 Rue du Charolais à Paris, dans la boutique The Gros Marché.
Contact de l’artiste : instagram @tuktuk_club

À propos du lieu> Neptune & le village associatif
Au cœur de LA VENELLE, Le Village du réemploi solidaire à Montreuil a été inauguré en septembre 2025, un lieu unique qui réunit associations, artisan(e)s, artistes et structures engagées pour donner une seconde vie aux objets, favoriser la transmission de savoir-faire et soutenir l’insertion sociale et professionnelle. Vous y entrez près du métro Robespierre et vous en sortez place de la Fraternité ; s’y trouve à l’angle un restaurant associatif.

