Jusqu’au 16 mars, le Palais Galliera, musée-temple parisien de la mode, consacre une fabuleuse exposition de 400 œuvres (dessins, photographies, archives, etc.) et de plus de 170 chapeaux explorant les différentes inspirations du modiste britannique. On y découvre le parcours d’un inventeur facétieux à l’imaginaire insatiable, amoureux fou de la création et éternellement épris de Paris, thème connexe de cette exposition. Un événement qui révèle au visiteur comment Stephen Jones a su établir un incessant dialogue entre l’art et la mode. Faire du chapeau une œuvre à part entière.
« La mode est un métier qui n’est pas tout à fait un art, mais qui a besoin d’un artiste pour exister », disait Yves Saint Laurent. Entre l’art et la mode, entre les créateurs de mode et les artistes, entre les œuvres d’art et les créations vestimentaires, un dialogue constant s’est noué, des questions se sont posées, des liens se sont affirmés au fil du temps. La mode agit comme un révélateur des arts. Elle les convoque tour à tour, sous différents aspects. Mais se singularise par un premier geste, qu’il s’agisse d’élaborer un vêtement ou un parement, un habit ou un accessoire, ayant toujours pour point de départ le corps, dont le mannequin de tissu et de bois n’est qu’une représentation. Non sensible, l’objet est support et ne saurait porter, au sens d’incarner, le vêtement. Ce pourquoi, les vêtements de création sont d’abord portés et ajustés sur des modèles féminins et masculins qui leur donnent vie et sens. Un accord profond entre le vêtement et le mannequin existe alors. Entre la beauté et un vêtement d’exception. Parfois, on constate que le vêtement seul est insignifiant, que seul le corps qui le porte lui donne une présence et une élégance insoupçonnées. Or, le visage, point d’appui du chapeau, est loin d’être un support neutre. Il est le lieu de l’expression des émotions et de l’altérité. « En réalité, le chapeau n’existe pas en tant que tel, mais en fonction de la personne qui le porte – homme, femme, enfant, peu importe », affirme Stephen Jones.* On peut dès lors s’interroger sur l’exposition de pièces vestimentaires vides de toute présence humaine, quand bien même elle offre une dimension muséale à la création et un statut d’œuvre d’art aux pièces exposées.
Que serait un chapeau d’art ?
Chaque grande période de l’histoire a eu ses préférences en matière de chapeau, élément saisonnier de la garde-robe par excellence. Il en existe de nombreuses catégories aux origines, styles et usages différents : la casquette, le borsalino, la capeline, le bonnet, le bandeau, le haut-de-forme, le béret, la chapka, le Stetson, le Panama, le chapeau chinois, le turban, la toque, la calotte, le chapeau melon, le chapeau de cowboy, la cagoule, la capuche, le chapeau cloche, le casque (de Courrèges à Cardin), le chapeau cordouan, le fez, le chapeau de paille, le chapeau-bijou, le diadème, le serre-tête, le chapeau de cocktail ou de bal, le chapeau à cornes, la couronne, etc. Présent dans toutes les cultures, le chapeau est aussi un signe d’appartenance, un marqueur social. Dans les récits, les légendes ou les mythes, il est un symbole sacré ou magique. « Sans chapeau, il n’y a pas de civilisation », soutenait Christian Dior. Il est prestidigitateur comme le haut-de-forme sans fond du magicien d’où jaillissent des bouquets de fleurs ou des lapins ; évoque un monde enchanté comme le chapeau pointu des fées et des mages ; sent le soufre, comme les cornes de démon ou la coiffe cabossée des sorcières. Il est royal et luxueux comme la couronne constellée de pierres précieuses et de diamants. Il est divine apparition comme l’auréole des saints. Surmonté d’amulettes, de plumes et d’ornements fabuleux, il confère des pouvoirs et magnifie. Peut impressionner par son envergure, tel le War Bonnet du grand chef indien inspirant autorité et respectabilité.
Celui ou celle qui met un chapeau se métamorphose en temps réel. Son port permet d’apporter de l’élégance à sa tenue, mais aussi de se déguiser, de voyager dans le temps et même d’intervertir les genres. Ainsi dans le travestissement, les femmes portent un chapeau d’homme et inversement. On pense au portrait de Marcel Duchamp en Rrose Sélavy, ce personnage féminin fictif et subversif créé par l’artiste en 1920, photographié par Man Ray. Le va-et-vient entre chapeau et visage relève d’une énigme et établit une forme de dualité, d’union complice ou d’ambivalence entre l’objet, ce qu’il signifie et l’identité de celui qui l’arbore. Qui est le mystérieux personnage au chapeau melon omniprésent dans l’œuvre de René Magritte, dont le père était tailleur et la mère modiste ? « Je veille, dans la mesure du possible, à ne faire que des peintures qui suscitent le mystère avec la précision et l’enchantement nécessaire à la vie des idées », dira le peintre surréaliste belge. Or, l’apparition de l’homme au chapeau melon vêtu d’un costume-cravate et au visage dissimulé participe de cette énigme et de ce détournement de l’identité qui questionne le spectateur. Magritte cachera ses traits derrière une pomme, une colombe ou encore le représentera de dos, avec pour seule présence, dans ce jeu du visible et de l’invisible, ce chapeau, évanescent dans les nuages ou porté face à la lune ; ouvrant les portes d’un éther peuplé de rêves surréalistes.

Un prolongement de l’être
Le chapeau n’est jamais neutre. Pour Stéphane Jones, il est une ponctuation, un accent, un point d’exclamation. « En linguistique, un accent ne se rencontre jamais seul : il donne de la force, du relief ou une certaine intonation à une lettre. (…) Mon travail consiste à “accentuer” quelque chose ou quelqu’un. » Selon lui, « les chapeaux représentent l’essence même de la fantaisie. » De la personnalité, aussi. Quelle que soit la tenue, le chapeau modifie l’attitude et guide la posture. Il rehausse et distingue, cache et rend visible, accompagne et souligne. Il est signe d’appartenance à un groupe ou désir de se distinguer. On porte le chapeau différemment selon les envies et les circonstances. Légèrement posé, regard à demi caché, incliné ou enfoncé, retourné, oblique ou droit sur la tête, chaque chapeau offre une variété d’effets possibles et, pour reprendre le terme de Stephen Jones, une variation d’accents au sein de la grammaire vestimentaire.
C’est cela même qui passionne et qui inspire le créateur. Avec lui, le chapeau n’est plus réduit à sa seule fonctionnalité, il constitue un prolongement de l’être et devient, selon ses propres mots, « un cadre pour la personnalité ». Le chapeau est un moyen de se porter au-delà de l’apparence coutumière qui est la nôtre, et de se projeter vers un autre soi-même : « Les chapeaux sont totalement une question d’évasion. Bien sûr, ils peuvent vous garder au chaud et au sec, ou protéger votre visage du soleil, mais en réalité, ils visent à s’échapper, à devenir quelqu’un d’autre. » Chacun d’eux offre un univers à explorer. Pour Jones, ils ont « quelque chose venu d’une autre planète – un vaste monde inexploité, aux possibilités infinies ». Si donc ils initient un récit, voire une certaine autofiction, racontons la formidable histoire de Stephen Jones.
Un monde parallèle
Alors qu’il est encore un jeune étudiant de la célèbre école londonienne Saint Martin’s School of Arts, sa rencontre avec les chapeaux se produit un peu par hasard, au fil des pages en papier glacé des magazines de mode qu’il découvre à la bibliothèque. Il raconte : « En les feuilletant, je fus frappé par leur contenu : des images irréelles, le mot “Vogue” était écrit dans une police de caractère à ruban des années 1930, ou encore d’élégants sourcils arqués sur des couvertures d’Harper’s Bazaar des années 1950. J’avais trouvé un “terrain d’aventure” : un univers étrange et fascinant. (…) Je me fis la remarque que les articles au style fleuri de ces magazines mentionnaient souvent certains noms aux consonnances magiques : Elsa Schiaparelli, Jacques Fath ou Yves Saint Laurent, de même que ceux de Horst P. Horst, Richard Avedon ou Irving Penn dans les crédits photographiques. J’avais découvert un monde parallèle, un univers auquel je pouvais m’identifier. (…) Je compris que mon monde imaginaire était devenu réel – du moins à l’intérieur des pages d’un magazine. »
L’univers de la photographie de mode de l’époque révèle en effet l’alliance du raffinement et de la sophistication dans le velouté d’un profil, dans la félinité d’une silhouette, dans un charme féminin intensément glamour. L’usage du noir et du blanc permet de valoriser la forme, le contour, la texture et d’exprimer les reflets du tissu, d’en sublimer les contrastes, qu’il soit en satin de soie ou velours, qu’il soit orné de paillettes, de cristaux scintillants, de boutons bijoux ou de perles de verre, le vêtement se dévoile et s’exprime totalement grâce au chapeau. Portées par des modèles aux coiffures soignées, ces tenues chics et gantées, soulignées par des œillades discrètes et des visages aux profils graphiques, dévoilent les beautés de l’époque, le vestiaire riche de collaborations entre artisans et artistes. Stephen Jones observe ces modèles et s’attarde sur leurs chapeaux exquis et la délicatesse de leurs traits, réalisant combien ce qui vient entourer leur visage détermine et structure la cohérence de l’ensemble. C’est à travers l’art de la photographie que l’étudiant forge ses convictions intimes, cet art d’écrire avec la lumière, qui accompagne depuis toujours la création vestimentaire.

Directeur artistique des chapeaux de la Maison Dior
Car il n’y a pas de mode sans photographie de mode. Certains modèles ont su imprimer l’intemporalité de leur image dans l’histoire de la beauté et de la photographie. Ainsi en est-il de la Suédoise Lisa Fonssagrives-Penn (née en 1911), qui sera considérée comme le premier top model. Cette danseuse de formation, à la silhouette et au port de tête incomparables, représente l’essence même du modèle idéal pour beaucoup de photographes et artistes renommés, comme Horst P. Horst, Irving Penn (dont elle sera la muse et qu’elle épouse en 1950), Louise Dahl-Wolfe, Richard Avedon, Erwin Blumenfeld ou encore Man Ray. Audacieuse, douée et passionnée par l’aviation, elle obtient une licence de pilote privé en 1957, ce qui, pour l’époque et pour une femme, se révèle particulièrement téméraire. À 22 ans, elle part étudier l’histoire de l’art à La Sorbonne, à Paris, et y former son regard. Elle apprend à poser en observant les tableaux du Musée du Louvre, comme le décrit Louise Menard : « Lisa Fonssagrives-Penn arpente les allées du Louvre, à la recherche d’inspiration. Là-bas, elle étudie attentivement les poses des Madones, femmes de la haute société, reines et autres nymphes qui habitent les cimaises du musée parisien, observant des heures durant la position de leur corps, leurs mouvements figés, le tombé des drapés et autres robes du soir. »
Ces longues phases d’observation donneront à ses poses devant l’œil aiguisé des photographes une allure unique, comme vêtue de l’aura des plus grands artistes peintres et chef d’œuvres de l’histoire de l’art. Cette figure charismatique du mannequinat révèle quelque chose de l’univers de Stephen Jones. Et s’attarder sur Lisa Fonssagrives-Penn, autant que sur sa relation avec les arts, c’est évoquer également celle qui sera le mannequin attitré de la maison Christian Dior, maison de mode dans laquelle Jones œuvre aujourd’hui en tant que Directeur artistique des chapeaux, à la tête de la haute mode et pour laquelle il réalisera des créations emblématiques à l’élégance intemporelle, en reprenant notamment des dessins originaux de Christian Dior.
L’influence joyeuse de Shirley Hex
Mais revenons au Stephen Jones étudiant et à son parcours. Comment s’est-il définitivement passionné pour la création de chapeaux au point d’en faire sa spécialité et d’y consacrer toute sa vie ? « À la Saint Martin’s, j’étudiais la mode féminine et cela me paraissait très analytique, très compliqué. Je savais que ce n’était pas pour moi. Ce qui me plaisait vraiment dans les chapeaux, c’était l’aspect spontané. Un mélange de fraîcheur et de vivacité, j’adorais ça. » Grâce à un stage qu’il effectue au sein de la maison de mode Lachasse, il découvre et approfondit le savoir-faire si particulier du métier de modiste. Cela occupe toute son attention et le détourne définitivement de la création de vêtements avec laquelle il se sent mal à l’aise et même, selon lui, plutôt malhabile. Ainsi, durant deux étés, grâce à l’expertise de la créatrice de chapeaux Shirley Hex, qui le prend sous son aile, il apprendra le métier.
Née en 1933 à Londres (elle disparaîtra en 2024), celle, qui a le don de transmettre son savoir-faire à la fois classique et novateur dans la bonne humeur, aura une influence déterminante sur sa carrière. Stephen se remémore avec plaisir l’ambiance de l’atelier : « Son attitude si joyeuse a largement influencé mon choix de la chapellerie – elle savait s’amuser, travaillait dur et elle était la plus incroyable des modistes ; formée à l’ancienne école, celle d’avant-guerre. Elle copiait des modèles de Paris. Mais elle aimait aussi les choses obtenues avec du plastique ou un support peint à la bombe : le meilleur de la tradition associé au goût de la nouveauté, elle nous l’a transmis. (…) Grâce à mon enthousiasme et à l’infinie patience de Mrs Hex, je réussis à développer un savoir-faire dans le domaine de la chapellerie, même si c’était plutôt mal vu de mes professeurs de la Saint Martin’s School, qui considéraient ce métier comme archaïque et ridicule (une autre raison, pour moi, de le trouver encore plus passionnant. »
Une succession de jambes longilignes de poupées Barbie
Mais l’Angleterre est un pays en crise. Les années 1970 marquent l’arrivée du mouvement punk, dont la musique et le style vestimentaire anticonformiste influenceront grandement l’approche créative de Stephen Jones. Et si la mode de l’époque n’est pas vraiment aux chapeaux, son talent ne tardera pas à les remettre sur le devant de la scène. L’univers fantasque des clubs underground s’immisce dans nombre de ses créations. Il fréquente le Blitz, célèbre club londonien de l’époque – l’exposition du palais Galliera s’ouvre d’ailleurs sur sa playlist ; la musique étant partie prenante de la création de mode, notamment présente dans les défilés contemporains. Il se souvient de ses folles soirées pleines d’artistes et de créatures hors du commun où se rencontrent et se toisent gaillardement drag queens, punks, stylistes et chanteurs du moment, parmi lesquels on retrouve des personnalités comme Boy George ou Steve Strange (ce dernier sera le premier client de Stephen Jones lorsqu’il ouvrira avec succès sa première boutique). Ce milieu où la créativité vestimentaire et musicale est déchainée offre une scène à l’expression de l’excentricité et un espace dans lequel l’extravagance est la norme. Stephen Jones y développera avec euphorie ses premiers chapeaux pour ses amis. Androgynes, adeptes du travestissement, les « Nouveaux Romantiques » du Blitz représentent une composante plus « glamour » des punks au style brutal (vêtements troués, épingles à nourrice, collants déchirés, guitares acides et musique bagarreuse).
Plus doux avec leurs chemisiers aux cols montants laissant apparaître des détails de dentelle, leurs habits se distinguent par une certaine élégance, sans pour autant renoncer à une touche asymétrique ou à la disproportion des formes. Hommes et femmes se maquillent avec beaucoup de soin et d’originalité. Le port du chapeau leur permet de rendre leur présence encore plus remarquable, étrange et spectaculaire. Stephen Jones réalisera ainsi de nombreux modèles pour les icônes féminines du Nouveau Romantisme, sa principale muse est alors Kim Bowen (styliste qui sera par la suite rédactrice de mode pour Harper’s Bazaar, Blitz Magazine, Vanity Fair, etc.) Inspiré par une autre égérie, Myra Falconer, il créera, au début des années 2000, un chapeau surprenant composé d’une succession de jambes longilignes de poupées Barbie retournées qui s’élancent comme une crête de punk, précédées d’une tête de poupée spéciale – pas du genre de celles que cajolent les petites filles sages, mais une poupée au crâne semi rasé, avec un piercing et une chaînette métallique, érigée comme une figure de proue souriante au sommet de la composition.

Des chapeaux comme des sculptures
C’est durant l’une de ces nuits festives au Blitz que Stephen Jones rencontre Jean-Paul Gaultier qui, quant à lui, est fasciné par la liberté des londoniens et par leur singularité. Il propose sans attendre à Jones de collaborer à son défilé de la collection Automne-Hiver 84-85 pour lequel le modiste conçoit des chapeaux inspirés du fez marocain. « Un pur miracle : ces larmes merveilleuses, très bien illustrées par Tony Viramontes, avec cette frange qui pleure. C’était d’une beauté surréaliste et proprement géniale. Cela m’a révélé sa fabuleuse créativité », explique le Français. Tout en dissimulant une partie du visage dans ce chapeau-masque, le fez Larmes recrée au sein d’un objet une forme de mouvement éphémère, à la fois emporté et figé dans l’émotion qu’il traduit. Il devient un espace-temps suspendu grâce à la présence de ces larmes énigmatiques, qui se répandent en cascade sur un visage anonymisé. Et si l’on pleure aussi bien de joie que de peine, cette fascinante création interroge. Là se trouve tout le génie de Jones : celui de créer une émotion, un mystère, un questionnement. Plusieurs de ses chapeaux intègrent d’ailleurs directement l’idée du masque, autant de couvre-chefs qui ne se situent pas simplement au sommet de l’être, mais qui naviguent tout autour.
Ainsi, l’artiste Stephen Jones va concevoir des chapeaux comme des sculptures, des récits, des mises en scène, des poèmes, de mini-architectures même, transformant les visages en autant de formes hybrides. Il y intégrera des photos, des tableaux, des matériaux insolites, mais aussi des matières sublimes pour ses créations de haute couture, élèvera et structurera autour du visage de curieux assemblages, aux volumes parfois surprenants. Sa touche inimitable, son agilité, son immense imagination vont attirer à lui de nombreux créateurs et maisons de mode qui lui confient la touche finale et « l’accent » de leurs collections, mais il conduira aussi des artistes, notamment du monde de la musique, ainsi que des illustrateurs et des photographes, à s’inspirer de son art.
Au fil de l’exposition, de salle en salle, on est saisi par son interprétation du chapeau et ses différentes métamorphoses, comme devant cet incroyable chapeau-poèmes conçu à partir des pages jaunies d’un ouvrage de poésie de Robert Burns (1759-1796), poète romantique écossais dont les écrits évoquent principalement l’amour et la nature. Sa fine structure métallique supporte un assemblage de pages aux couleurs automnales qui, agencées telles des feuilles mortes, donnent une certaine nostalgie à l’ensemble. Au sommet du chapeau se trouve la figure légère d’un oiseau, petite sculpture de plumes fragile qui offre à cette pièce unique un côté aérien, comme traversé par le vent. Le point de départ de cette création de 2016 est une conversation de Stephen Jones avec une vingtaine de personnes auxquelles il propose d’imaginer ce que serait le « chapeau parfait ». Il sera porté par le mannequin écossais Stella Tennant et nommé The Moors (les landes), le reliant à l’idée de l’étendue infinie des Highlands de son pays natal.

L’architecture le fascine
La bibliothèque de Stephen Jones est très hétéroclite et constitue un élément important de son travail de recherche. Il entretient un lien particulier avec les livres et avec les mots. Les noms que portent ses chapeaux sont en effet le prolongement de ses créations et autant d’éclairages indirects sur ses collections. Chaque mot est ainsi soigneusement choisi ou associé à d’autres pour former une petite composition littéraire fantasque, le plus souvent joueuse et décalée, suffisamment évocatrice ou bien irrésistiblement intrigante, qu’elle soit à visée conceptuelle ou poétique, comme par exemple : Hiver des anges, It’s about time, Picturesque, Rococo Futura, Functional Dysfonction, Rose Royce, Hysteric Esoteric, French Kiss, Room Service, Samba Bamba, Life/Art, Blah, Blah, Blah, Transcending the Unnecessary, etc. Chacun de ses chapeaux d’art raconte une histoire, évoque un moment, une sensation, un horizon, une quête, un souvenir et traverse tous les sentiments de la vie du créateur.
Comment expliquer plus avant les créations de Stephen Jones ? « Le point de départ peut être une conversation, un texte ou une personne. Souvent, il suffit de lever les yeux pour regarder les nuages. Le monde qui nous entoure est pétri d’inspiration, dit-il, à tel point qu’on ne peut pas tout suivre. » En réalité, pour lui, tout, absolument tout, est source d’inspiration. Cependant il entretient un lien particulier avec l’architecture. Pour la collection Girls Automne-Hiver 1995-1996, Stephen Jones va ainsi concevoir un chapeau inspiré d’un édifice religieux constitué en son cœur d’une structure pyramidale qui ressemble à un grand origami entouré par une forme circulaire. Cathedral évoque les volumes de la Metropolitan Cathedral of Christ the King de l’architecte Frederick Gibberd. Située à Liverpool et construite au cours des années 1960, cette architecture le fascine avec sa structure brutaliste, surmontée d’une tour en forme de cône tronqué, construite en béton, avec un revêtement en pierre de Portland et un toit en plomb.
Architecture ou sculpture ? Dans la mode, la question de l’articulation entre ces deux disciplines se pose. Ainsi, pour Pierre Balmain : « La couture est l’architecture du mouvement (…) L’architecture créé un palais statique, somptueux ou fonctionnel, commode ou riche. Le couturier doit coudre une tunique qui soit tout cela, mais encore le soit dans n’importe quelle position que prendra la femme qui la porte. » Pour Jones, les chapeaux s’apparentent davantage à une forme de « sculpture portable », auxquels il n’hésitera pas à intégrer de véritables sculptures, comme dans cette création formée de figurines africaines sculptées dans du bois de tilleul et de samba pour la collection haute couture Printemps-Été 97, ou encore ce chapeau réalisé dans de la mousse floquée de couleur bleue qui ressemble à une pièce de l’avant-garde artistique à la forme minimaliste (Cork St, collection automne-hiver 1998-1999).

Le renouveau du rococo
Par ailleurs, on retrouve dans plusieurs chapeaux de Stephen Jones l’esprit si particulier du XVIIIe siècle et une certaine frivolité qui s’expriment à travers des références au style rococo, dont les ornementations et détails en cascade se sont déployés dans toute leur extravagance à travers le costume féminin, notamment les robes à panier ou robes « à la française ». Ces robes spectaculaires contenues par des corsets atteignent une telle envergure qu’il devient compliqué de tenir galamment la main de celles qui les portent ! À partir de 1774, pour accompagner cette sensationnelle silhouette, la coiffure prend des proportions jusqu’alors inégalées avec des propositions XXL verticales dites coiffures « à échafaudage » qui sont de véritables créations en cheveux surmontées d’éléments qui s’apparentent en quelque sorte à des compositions extrêmement proches des chapeaux, avec des décorations fantasques, parfois délirantes, qui s’élèvent parfois à plus de 70 cm. À partir d’un coussinet sur lequel on place les cheveux, le « pouf », de multiples artifices sont ainsi ajoutés. On y trouve de grandes plumes de paon, de coq ou d’autruche (ces dernières symbolisant le prestige aristocratique), des cornes d’abondance, des pompons, des légumes, des gerbes de blé, des oiseaux empaillés et autres figurines diverses, des perles, des pierreries, du satin, des diamants (pour les plus luxueuses occasions), des rubans colorés, des branches de laurier, des corbeilles de fleurs, des paniers de pommes et même de grandes maquettes de bateaux. Une véritable opération d’équilibrisme et un défi au confort et à la mobilité du corps. Dans l’exposition de Stephen Jones, divers clins d’œil à cet esprit extravagant : la collection bien nommée Rococo Futura mais aussi plusieurs pièces uniques comme un chapeau-miroir, un chapeau-lustre oblique, des chapeaux-jardins dans lesquels se sont posés des papillons ou encore des chapeaux-fleurs, aux volumes parfois démesurés. L’esprit léger du XVIIIe siècle croise ainsi l’influence punk du créateur pour faire de chaque chapeau une aventure.
Artistique, cinématographique, photographique, architecturale, littéraire, musicale, ou encore scientifique… la culture de Stephen Jones est particulièrement riche. Il s’inspire aussi bien de références historiques très précises que de la science-fiction ou de la conquête de l’espace. Cette personnalité à l’immense curiosité intellectuelle, au tempérament de chercheur, possède une faculté innée à traverser les disciplines, avec un goût pour le challenge (beaucoup de créateurs de mode lui demanderont l’impossible). Autant de traits de caractère qui vont le mener très loin dans l’expérimentation. Son insatiable quête d’innovation et son inépuisable inspiration vont lui permettre de se renouveler sans cesse et de rester toujours à l’avant-garde. Un précipité d’élégance, de fantaisie et de malice surgit de ce qu’il entreprend et donne du génie à ce qu’il imagine. Nombreux sont les créateurs et les maisons de mode qui vont tenter cet embarquement onirique immédiat : Christian Dior, Schiaparelli, Hussein Chalayan, Azzedine Alaïa, Louis Vuitton, Walter Beirendonck, Vivienne Westwood, Rei Kawabuko de Comme des Garçons, Jean-Paul Gaultier, John Galliano, Iris Van Herpen, Balenciaga, Claude Montana, Sonia Rykiel, Guy Laroche, Marc Jacobs, Dries Van Noten, Martin Margiela, Jil Sander, Hanae Mori, Rochas, Lanvin, Ungaro, Thierry Mugler, etc.

Proche de l’esprit du ready-made
Le cinéma est une autre source d’inspiration importante pour Stephen Jones et notamment les stars hollywoodiennes charismatiques à la grâce inimitable qui évoluent dans l’atmosphère feutrée des films en noir et blanc comme Marlene Dietrich, Greta Garbo ou Audrey Hepburn. La notion de personnage est centrale pour Jones comme celle de la comédie, au sens de fiction, l’art de se glisser dans un rôle. Car la mode, par sa capacité de métamorphose, est un jeu qui se joue à la troisième personne. Dans le film Cœurs brûlés (1930), l’actrice allemande Marlene Dietrich porte le haut-de-forme avec un smoking, éléments typiquement masculins qu’appréciait l’Ange bleu à la peau blanche et au regard azur. Chapeau de prédilection pour le créateur anglais qui en explorera toutes les facettes, le rapetissera, le multipliera et s’en amusera.
En termes de matériaux et d’usages, Stephen Jones s’autorise à peu près tout : emploi de plumes et de cuir brûlés, du carton, du fil de fer, du bois, des baies recouvertes de résine imitant le givre, de la résine imitant l’eau, etc. Les associations qu’il imagine avec des objets incongrus pour la création de chapeaux comme des semelles de chaussures de Doc Martens, des coccinelles en céramique, des boîtes d’allumettes, des cannettes de soda, des bobines de fil, des clés à molette, des bâtons de sucettes, des piles de livres, des animaux empaillés, des pièces de Meccano, des pièces de monnaie, des breloques, etc., participent de cette dynamique de la mode expérimentale qui résonne avec celle de l’innovation constante et sans limites de l’art des XXe et XXIe siècles. L’exposition présente des pièces qui rendent directement hommage à des artistes, telle le chapeau-chaussure de la créatrice italienne Elsa Schiaparelli (1890-1973) issu de sa collaboration avec Salvador Dali pour la collection haute couture 1937-1938. Pour ce chapeau proche de l’esprit du ready-made, initialement inspiré d’une photographie de Gala Dali représentant son mari avec une chaussure à talon retournée sur la tête, Stephen Jones va à son tour retourner deux paires de chaussures contemporaines à talons et aux couleurs acidulées. Exemple édifiant du processus d’assemblage d’idées et d’éléments inattendus pratiqué par l’artiste. « Beau comme la rencontre fortuite sur une table de dissection d’une machine à coudre et d’un parapluie », a-t-on envie d’emprunter au grand Isidore Ducasse, conte de Lautréamont. Stephen Jones se plaît à résumer son style ainsi : « Il faut de la légèreté, il faut de l’humour, il faut de la bienveillance et il faut de l’extravagance. » Avec Stephen Jones, c’est une joyeuse création que l’on porte sur la tête. Aussi, dira-t-il que ses chapeaux sont comme « une fête sur la tête ». Au fil de l’exposition, on s’étonne, on sourit, on se projette, on est même prêts à porter une Tour Eiffel sur la tête.
Une déclaration d’amour à Paris
Cette exposition est aussi l’illustration d’une belle rencontre : celle de Stephen Jones et de Paris. Paris, la France, il les découvrira dans son enfance lors des vacances qu’il y passe avec ses parents. À propos de sa relation avec Paris, qui est aussi le thème de cette exposition, il déclare : « Quand j’étais jeune, Paris était pour moi un rêve en technicolor, l’exact opposé d’une enfance passée près de la mer grise du nord-ouest de l’Angleterre. » Ajoutant, « J’ai toujours pensé que les meilleurs chapeaux venaient de Paris, car ils ont un je ne sais quoi, une joie de vivre et un savoir-faire que l’on ne retrouve nulle part ailleurs. » Dans l’imaginaire collectif, Paris, ville romantique par excellence, est aussi souvent considérée comme la capitale de l’amour. On pense à la célèbre photographie en noir et blanc des amoureux de Robert Doisneau, Le baiser de l’Hôtel de Ville (1950). Les chapeaux de Stephen Jones sont eux aussi traversés par la flèche de Cupidon, comme son chapeau de velours bleu en forme de cœur, Pinky qui rappelle quelque peu l’univers candide des Amoureux de Peynet. Et lorsque Stephen Jones créé un chapeau nommé La France, c’est naturellement une rose qui l’orne ; une même rose s’élève au sommet de son mini haut-de-forme d’une délicatesse infinie, Rose Royce, un chapeau emblématique qui figure parmi les préférés du créateur et qui incarne la conjugaison du féminin et du masculin.

Dernières précisions
Signalons encore que huit vitrines thématiques explorent magnifiquement le processus de création de Stephen Jones et les différentes phases de conception qui le conduisent à une création originale. Aux noms évocateurs, elles nous éclairent sur la manière dont il opère : « Recherche », « Croquis », « Prototypes », « Matières », « Formes », « Fabrication », « Garniture », « Et voilà ! », qui signe la fin du processus avec la présentation d’une création aboutie. Elles contiennent ce qui l’anime, mais aussi tout ce qui se noue dans le mouvement de ce work in progress durant lequel il dessine, superpose, enlève, accessoirise, recompose, réassemble, met en couleur, désassemble, laisse reposer, etc. Elles sont comme autant de fenêtres par lesquelles nous imaginons l’atelier plein d’objets, de cadres, de notes, de matériel de couture, de croquis, de jouets, de plumes, de coquillages, d’étoiles de mer, de fleurs, de bobines de fil… À voir également des interviews passionnantes et une sorte de photomaton disposant d’une IA générative d’images permettant aux visiteurs de réaliser un portrait d’eux portant l’une des créations de Stephen Jones. Pour l’exprimer simplement, cette exposition est surprenante. Elle nous ouvre les portes d’un imaginaire prodigieux dans lequel chacun peut se projeter et s’évader. Une expérience rare.

*L’ensemble des propos de Stephen Jones cités dans ce texte figurent dans différents ouvrages majeurs sur le modiste (certaines des citations originales de ses propos apparaissant en anglais ont été traduites). Voir les références à la fin de l’article.
Informations pratiques > Exposition Stephen Jones, chapeaux d’artistes, du 19 octobre 2024 au dimanche 16 mars 2025, au Palais Galliera, Paris.
Image d’ouverture> De gauche à droite : Chapeau North Star Automne-hiver 2011-2012, Collection Topsy Turvy (structure métallique, strass sertis, perles, fil métallique argenté) ; Chapeau Couronne, prêt-à-porter Automne-hiver 1984-1985, collection Hiver des Anges pour les 10 ans de la maison Thierry Mugler en lamé de polyester plissé ; Chapeau Planet, Collection West Printemps-été 2013 (paille, Perspex, balle de ping-pong peinte, métal, perle). ©Photo Carole Rinaldi
Pour aller plus loin > Le catalogue de l’exposition Stephen Jones, Chapeaux d’artiste, ouvrage collectif, novembre 2024 (224 pages) Paris Musées. L’ouvrage Chapeaux Dior ! : de Christian Dior à Stephen Jones (239 pages). Le livre Stephen Jones & the Accent of Fashion Hardcover (2010), Hamish Bowles, Andrew Bolton, Suzy Menkes, Penny Martin, Anna Piaggi (240 pages) aux Éditions Acc Art Books (anglais). Le grand livre Souvenirs-Stephen Jones, Susannah Frankel, éditions Rizzoli, 2016 (anglais) (224 pages). Autres ouvrages consultés : Schiaparelli et les Artistes, ouvrage collectif (256 pages), éditions Rizzoli (2017) qui répertorie toutes les œuvres et artistes ayant collaboré avec la créatrice. Autres références passionnantes : sur la mode au XVIIIe siècle avec de nombreuses illustrations auxquels l’article renvoie dans ses descriptions (éléments constitutifs des coiffures, etc.), consultable en ligne. La citation sur les poses de Lisa Fonssagrives-Penn au Musée du Louvre est issue de l’article de Louise Menard consultable en ligne. Sur le chapeau : Chapeaux fascinants, de 1934 à 1984, les textes de Regi Relang et Marietta Riederer, éditions Verlog Hans Schoner (1985). La citation de Pierre Balmain sur le lien entre vêtement et architecture se trouve dans cet ouvrage : Les grands textes de la Mode, Benjamin Simmenauer, Emilie Hammen, novembre 2017, Éditions IFM/Regard.

